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CHAPITRE VIII

Le Mont-Parnasse. — Le cimetière. — Le contre-amiral Dumont d'Crville. — Le sergent Bertrand.

Comme pour conserver à ces parages un caractère sépulcral, on y a établi le cimetière le plus important de la rive gauche de la Seine.

Les écoliers de l'Université se rassemblaient fréquemment sur une éminence située au sud des murs de Paris; et soit en plein air, soit dans les cabarets voisins, ils dissertaient sur la littérature et sur la poésie; de là vint ce nom de Montparnasse donné au boulevard qui fut ouvert en vertu de lettres patentes du 0 août 1700.

La rue du Montparnasse fut créée par d'autres lettres patentes en date du mois d'octobre 1773. Le vieux Roussel, curé de Vaugirard, fut autorisé à échanger des terrains avec un nommé Morel, qui se chargea d'ouvrir à ses frais une rue de 30 pieds de largeur pour communiquer de la rue Notre-Damedes-Champs au boulevard.

Le cimetière de Montparnasse date de 1820; il remplaça les cimetières supprimés de Vaugirard, de Clamart et de Saints- Catherine. Il renferme quelques tombes qui sont l'objet de pieux pèlerinages : les hommes politiques vont visiter celle des quatre sergents de La Rochelle, simple tertre de gazon surmonté d'une colonne tronquée; les poètes s'arrêtent devant la pierre qui recouvTe la dépouille mortelle d'Hégésippe Moreau; les étudiants en médecine" peuvent rêver la gloire devant le mausolée du chirurgien Lisfranc.

Ce fut au cimetière du Montparnasse que l'on porta la plupart des victimes de la catastrophe arrivée sur le chemin de fer de Versailles le 8 mai 1842. Parmi ces restes calcinés, on reconnut avec douleur le contre-amiral Dumont d'Urville, sa femme et son fils unique, âgé de quatorze ans. L'illustre marin avait fait deux fois le tour du monde; il avait conquis son grade le 31 décembre 1840, après plus de trente-cinq ans de navigation, et il était venu mourir misérablement, à peine âgé de cinquante ans, au retour d'une fête et dans un wagon incendié !

Les vieux Parisiens se souviennent de l'impression pénible

que causa la catastrophe du 8 mai, et du recueillement avec lequel furent suivies les obsèques de Dumont d'Urville, de sa femme et de son fils. Elles furent célébrées, le 10 mai, à onze heures, en l'église de Saint-Sulpice. Un nombre considérable de notabilités de l'armée, de la marine et des sciences vinrent payer un dernier tribut de regret à cette malheureuse famille.

Le cortège marchait dans l'ordre suivant : un détachement de gardes municipaux ouvrait la marche ; venaient ensuite les trois corbillards, celui du fils d'abord, puis celui de la mère, et enfin celui de l'amiral entouré d'une double haie de marins en grand uniforme. Les cordons étaient tenus par M. Villemain, ministre de l'instruction publique, le vice-amiral Labretonnière, Beautemps-Beaupré et de Jussieu. Le deuil était conduit par MM. Hambron et Vincendon-Desmoulins ; parmi les assistants, indépendamment des parents et amis, étaient l'amiral Duperré, ministre de la marine et des colonies ; de l'amiral Roussin ; des vice-amiraux Rosamel, Halgan, Verhuel, Lalande, Willaumez, Jurien de La Gravière, Grivel, Lemaran, de Mackau, Ducrest de Villeneuve, Bougainville; les officiers de marine présents à Paris ; un grand nombre d'officiers supérieurs et autres de la garnison; des pairs de France; des députés; un officier d'ordonnance du roi ; le comte de Grave, lieutenant de vaisseau venu dans une voiture de la cour ; des députations de l'Institut, du Conseil royal de l'instruction publique, représentées par M. le baron Thénard, Rendu et Burnouf ; du Muséum, des Sociétés de statistique, de géographie, d'hydrographie ; le corps des ingénieurs hydrographes, le Bureau des longitudes; les élèves du collège Louis-le-Grand, condisciples du jeune Dumont d'Urville; les maire et adjoints du XIe arrondissement; tous les chefs de bureau et employés du ministère de la marine, etc.

Le cortège était escorté par des détachements des 22e léger, 3", 12e et 08" de ligne, et précédé du corps de musique du 12e régiment de ligne, qui exécutait des marches et des symphonies funèbres.

Dans l'église Saint-Sulpice, un triple catafalque avait été élevé au milieu de la croix de la nef : à gauche, celui du fils recouvert d'un drap do soie blanc parsemé d'étoiles d'or; à droite, celui de la mère, et au milieu le catafalque de l'amiral dominant les deux autres.

Après le service, le cortège se remit en marche dans le même ordre et se dirigea vers le cimetière du Montparnasse, où les restes de cette malheureuse famille furent déposés dans un terrain désigné par M. le préfet de la Seine et dont la concession à perpétuité fut votée par le conseil municipal de la ville de Paris.

En 1849, le cimetière du Montparnasse fut le théâtre d'horribles profanations, et un piège tendu par les gardiens amena la découverte du coupable.

Vers l'année 1847, une violation de sépulture avait été commise à Bléré, près de Tours. La femme du fossoyeur crut remarquer dans les ténèbres que l'auteur de ce crime devait être un des jeunes soldats de la troupe alors en passage à Bléré. Cette affaire n'eut aucune suite.

Plus tard des profanations semblables furent remarquées au cimetière du Père-Lachaise, mais on ne put en découvrir l'auteur. Cependant une nuit un garde du cimetière trouva blotti dans une fosse fraîchement creusée, François Bertrand, âgé de vingt-cinq ans, né à Voircy (Haute-Marne), enrôlé volontaire, sergent à la 3e compagnie, 2e bataillon du 74e de ligne.

Il était revêtu de son costume militaire.

Aux questions qui lui furent adressées, Bertrand répondit avec le plus grand calme : « Je suis venu à un rendez-vous d'amour, j'attendais une femme, le sommeil m'a surpris dans ce tombeau où je m'étais blotti. » Les gardiens le reconduisirent à la caserne de Reuilly, où était son régiment.

Les profanations recommencèrent dès la nuit suivante ; mais à peine eurent-elles cessé au Père-Lachaise qu'un fait analogue fut constaté à Ivry, et en effraya les habitants.

Une maladie rapide avait enlevé à ses parents une jeune fille de sept ans. Elle fut placée dans sa bière revêtue de la plus belle de ses robes, ayant à ses côtés les joujoux qu'elle avait le plus affectionnés. La nuit suivante on trouva la fosse et le cercueil de l'enfant ouverts, les vêtements en lambeaux, le cadavre mutilé.

Une main sacrilège avait fouillé dans les entrailles, et en avait arraché le cœur. Aucune trace de vol n'ayant été consta-

L'OBSERVATOIRE

tée, on attribua cette incompréhensible exhumation au père de l'enfant. Les auteurs de cette rumeur prétextaient que ce malheureux' père, égaré par sa tendresse, avait cherché à se procurer ces reliques chéries. Une enquête eut lieu dans ce sens, et n'eut pour résultat que la proclamation de l'innocence du père qui porta plainte devant le procureur de la République.

La plus active surveillance n'aboutit à rien. Ce fut ensuite au cimetière Montparnasse que des violations de sépultures furent signalées. Chaque matin, quelque temps après les journées de juin 1848, les gardiens du cimetière trouvaient des cadavres de femmes arrachés de leur sépulture, mutilés, étendus sur le sol dans des allées peu fréquentées, jetés sur des dalles tumulaires, où l'on semblait avoir pratiqué de mystérieuses opérations.

Cette surveillance n'amenant aucun résultat, les gardiens du cimetière Montparnasse imaginèrent de dresser un piège. Un canon de fusil chargé de mitraille jusqu'à la gueule fut placé sur une tombe et recouvert de zinc et de couronnes.

L'embouchure du canon fut dirigée vers un mur haut de près de neuf pieds, où l'on avait remarqué des traces d'escalade. Un fil de fer attaché à la détente devait, à la première tentative d'escalade, faire partir la batterie. On se tint sur ses gardes pour accourir au bruit de la détonation.

Vers minuit, une épouvantable explosion se fit entendre; les gardiens s'élancèrent et aperçurent un homme déjà entré dans le cimetière, et qui à leur vue, bondissant avec une extrême légèreté, s'élança de l'autre coté du mur. Les gardiens lui tirèrent encore un coup de fusil ; mais la crainte de s'entre-tuer dans les ténèbres leur fit cesser leur poursuite. Le mur, si légèrement escaladé par l'inconnu, était d'ailleurs un obstacle infranchissable pour eux. On prit des falots et l'on examina les alentours. Il y avait du sang, des lambeaux de vêtements militaires et des empreintes de pas. Un rapport fut adressé au préfet de police; mais la justice eût pu encore se trouver en défaut sans un événement où la mort venait en quelque sorte donner son funèbre témoignage.

Le jour de l'exécution de Daix et Lahr, les troupes postées aux environs de la barrière Fontainebleau s'étendaient jusqu'aux abords du cimetière. Le fossoyeur qui creusait la fosse des suppliciés entendit deux sapeurs du 74e raconter qu'un sergent de leur régiment était entré la veille cruellement blessé au Val-de-Grâce. Il avait reçu un coup de mitraille et ne donnait que de vagues explications sur l'accident dont il était victime. Le fossoyeur prêta l'oreille, et comme la profanation était connue de tous les employés du cimetière, il se hâta d'avertir la justice.

On se transporta au Val-de-Grâce.

Sur un lit gisait, criblé de cinq blessures, le sergent Bertrand.

Pourtant, comment le soupçonner? Entré au service le 28 janvier 1844, il s'était toujours bien conduit, et remplissait honorablement les fonctions de secrétaire du trésorier du régiment.

Une information eut lieu,' et Bertrand fit à M. le docteur Marchai de Calvi, chirurgien-major au Val-de-Grâce, les aveux les plus complets. Nous devons ajouter que les aveux que M. Marchai de Calvi obtint comme médecin, il n'en fit part à la justice qu'après que Bertrand lui-même eut parlé et l'eut autorisé à tout dire aux magistrats intructeurs.

Bertrand fut traduit, le 10 juillet 1840, devantle deuxième conseil de guerre de la première division militaire ; il avoua qu'il lui était arrivé d'ouvrir, dans une seule soirée, dix ou quinze cercueils, et qu'il prenait un affreux plaisir à mutiler les cadavres, à leur arracher les entrailles, à en disperser les lambeaux. Considéré comme monomane, il fut condamné seulement à un an de prison et aux frais de la procédure.

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