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CHAPITRE IX

Théâtre du Montparnasse. — Les Mille-Colonnes. — Richefeu. — La Californie. — Le cabaret de la mère Saguet. — Un coup d' pictou. — Les joyeux et les frileux. — La Grande-Chaumiëre.

Que l'on fasse quelques pas en dehors du cimetière, et tout près de ces murailles nous entrons dans une sorte de pays de Cocagne : une longue rue, qui s'étend même jusqu'au XV arrondissement , s'appelle la rue de la Gaieté. Les bals, les restaurants, les cabarets foisonnent, et, le soir, la foule se presse aux portes d'un théâtre.

C'était d'abord une petite salle, construite en 1818 par les frères Séveste, et dont les quatre cents places n'étaient pas toujours occupées. M. Larochelle la fit rebâtir en 1856, et porta ce nombre à huit cents places qui ne suffisent pas dans les grandes représentations. Sur cette scène se sont essayés des actedrs célèbres ou estimés depuis, tels que Bcauvallet , Félix, Surville, Alcide Tousez , Villars , Lafontaine et l'excellent comique Laurent.

Dans la même rue se dessine une porte monumentale, qu'une toiture chinoise, étincelante de briques multicolores, surmonte en manière de fronton. Sur le pignon, une Vénus danse en s'accompagnant du tambour de basque. Sous le cintre de la porte, derrière la grille d'entrée, verdoient les massifs d'un jardin. Aux deux cotés, dans des niches ouvragées, de petits amours tiennent des torches. Au-dessus d'eux sont placés en cariatides des amours joufflus, au sourire narquois ; l'un pince de la lyre ; l'autre joue de la flûte ; un troisième chante dans un mirliton. D'un côté du portique est un restaurant, de . l'autre un café; tous deux sont réunis par un pont jeté derrière le portique, et fermé par des vitraux de couleur.

C'est l'établissement des Mille-Colonnes, dirigé par Constant, père et fils. Le père était un simple ouvrier forgeron, qui , après avoir gagné quelque argent dans son rude métier, chercha une occupation plus agréable et plus lucrative. Il prit pour architecte Duquesney, qui éleva rue de la Gaieté, en 1833, un édifice dans le style italien, d'une architecture svelte et légère. Le vestibule, avec son double escalier, est un des plus beaux que nous connaissions. Cette construction consolida la réputation de Duquesney, auquel fut confiée, comme nous l'avons dit, l'exécution de la gare de Strasbourg.

De 1857 à 1850 de grandes améliorations ont été apportées à l'établissement des Mille-Colonnes, sous la direction d'Edmond Plaine. La salle qui sert aux bals d'hiver et aux banquets a été peinte à fresque par MM. Arbau et Gagnères. Les murailles et le plafond sont garnis de treillages sur lesquels serpentent des feuilles et des fleurs, et dans la voussure qui fait face à l'orches'tre, une nymphe aux formes gracieuses, qui joue du triangle, semble sortir des mains de Prud'hon.

Avant que cette salle fût aussi richement décorée, dans les premiers temps des Mille-Colonnes, des amateurs de danse qui voulaient faire une concurrence au Bal Chicard, organisèrent chez Constant le Bal des gigoteuses. Le second était une exagération du premier; dans l'un, les toilettes étaient fraîches et légères; dans l'autre, les corsages montaient et les jupes descendaient le moins possible; des pas qui paraissaient risqués aux Vendanges de Bourgogne étaient presque modestes aux Mille-Colonnes. Les rédacteurs du programme de chaque fête le bourraient de tant de gaudrioles, que la police hésitait toujours à donner l'autorisation indispensable. Un jour elle la refusa, et dès lors les excentricités chorégraphiques furent bannies du bal Constant. C'est un de ces bals où se confondent plusieurs classes et plusieurs catégories : le bourgeois y coudoie l'ouvrier; et à côté de femmes de mœurs faciles, de respectables mères de famille sont assises, tandis que leurs enfants jouent autour de l'espace réservé aux danses, et forment entre eux des quadrilles en miniature. Dans les belles soirées d'été, plus encore qu'en hiver, le bal Constant offre un spectacle de joie et d'animation. Un puissant orchestre, conduit par Florentin, emplit les oreilles et suscite, pour ainsi dire, des fourmillements dans les muscles fémoraux des moins ingambes. Les musiciens sont rangés sur une estrade, dont le soubassement surgit du milieu d'une corbeille de fleurs; derrière eux, le plan incliné du kiosque où ils sont placés est soutenu par deux rangs de colonnes inégales; un lustre illumine les musiciens, et ses clartés', mêlées à celles des girandoles de gaz, se projettent sur la foule pétulante et rieuse.

La maison des Mille-Colonnes, une fois incorporée à Paris, a voulu se mettre à la hauteur du Paris nouveau. Dans les derniers jours de 1859, des terrains et dépendances étaient achetés à droite et à gauche pour être ajoutés au bal et au jardin. Les Mille-Colonnes opéraient aussi leur annexion; elles s'agrandissaient d'un vaste estaminet annexé au restaurant primitif par le pont jeté sur le jardin. Le jardin lui-même était augmenté du double, embelli de plantations et de massifs, étincelant de jets de lumière.

Edmond Plaine a su compléter le projet de Duquesney; il a compris qu'en touchant à l'œuvre de son prédécesseur, il devait, sans en détruire l'harmonie, en continuer le bon goût et

Dans un cabaret, barrière du Maine, Au temps où le vin se vendait &ix sous, Lorsque, pour six blancs, on avait sans peine Un plat de goujons et de lard aux choux, Un vieux chiffonnier, à la mine altiere, Casquette levée et le croc au poing, S'en vient demander si sa personniere N'est pas, par hasard, restée dans un coin?

De l'autre côté de la Chaussée du Maine, au pied du Moulin de Beurre, était jadis le cabaret de la mère Saguet. Des libérateurs, des artister, des chansonniers, des membres du Caveau, s'y réunirent longtemps. Ils avaient plus ou moins d'esprit; ils chantaient d'une voix plus ou moins juste; mais tous vidaient sans broncher les litres et les bouteilles. Charlet en était le doyen et il y avait conduit son élève Poterlet, dont la constitution ne résista pas à ce régime. RaÏÏet y crayonna ses premières esquisses populaires; Thiers et Miguet y parurent. Edouard Donvé y chantait, avec accompagnement de guitare, des parodies de romances et des chansonnettes comiques, et il était vivement applaudi par Billioux le gastronome, et par Davignon, le plus fameux des peintres de lettres et d'attributs qu'on ait connu depuis l'invention des enseignes.

Que de chansons sont écloses dans ce bouge ! Entonnées par des voix dont la multiplicité des rasades avait altéré la sonorité, elles avaient, par compensation, l'inestimable saveur de ces œuvres spontanées qui jaillissent du vin, qui voltigent autour des tables rougies, de ces œuvres enfin qui sentent leur fruit, qui ont un goût de terroir.

En voulez-vous une preuve? Écoutez!

l'heureuse perspective. Aussi quelques centaines de mille francs ont été dépensés pour satisfaire le public qui devient chaque jour plus exigeant; mais qu'importe une audace de plus à des hommes intelligents qui sont de leur siècle et qui ne reculent devant aucun risque quand il s*agit de conquérir la vogue de gré ou de force, et de marcher avec le progrès, notre souverain à tous?

Non loin des Mille Colonnes est le restaurant Richefeu, dont la \aste cuisine alimente des milliers d'ouvriers; puis la Californie, établissement fondé par M. Cadet à. l'usage des pauvres gens qui mangent pour vivre, parce qu'avec la meilleure volonté du monde il leur serait impossible de vivre pour manger. Ce restaurant n'est qu'un vaste hangar, pareil aux maisons de bois des premiers colons américains. Les tables et les bancs, tant à l'intérieur que dans les cours voisines, sont de la forme la plus rudimentaire. Grâce à cette absence de luxe, les consommateurs peuvent se procurer des portions au rabais et se remplir l'estomac moyennant 50 ou 60 centimes par repas. La Californie , malgré son titre séduisant, qui n'est qu'une antiphrase, comme lucus ànon lucendo, n'a point de richesses à offrir, et les voyageurs qui s'y aventurent ne lui en apportent pas. Ces sont des ouvriers gênés, des chiffonniers, des gens sans place, des bohémiens littéraires, enfin de ceux dont les r ssources n'égalent pas l'appétit, ou de ces épicuriens de bas étage qui se grisent à bon marché. *On trouve a la Californie plus de blouses et même de haillons que d'habits, et l'afïluence y est nombreuse.

On y consomme annuellement :

Deux mille neuf cent vingt pièces de vin, à raison de huit par jour en moyenne;

Un million huit cent vingt-cinq mille portions de bœuf, veau et mouton, à raison de cinq mille par jour;

Cent trente-deux mille kilogrammes de haricots, et autant de pommes de terre;

Cent vingt pièces d'huile et de vinaigre. En traversant une des cours de la Californie, on débouche sur la Chaussée du Maine, ainsi nommée parce que c'était le chemin de cette province. Depuis longues années cette Chaussée est le rendez-vous des buveurs des faubourgs Saint- Jacques et Saint-Marceau. Sa réputation a éclipsé celle des guinguettes de la route d'Italie ou du Petit-Gcntilly, sur lesquelles les chiffonniers lui donnaient dès longtemps la préférence, comme l'atteste une chanson populaire composée en 1825 :

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