SOCIÉTÉ DES FRILEUX
CABINET DE Al. LE PRÉSIDENT (CONFIDENTIELLE).
Celui qui néglige de répondre aux invitations pour les Banquets n'a point de courert mià.
( Brillât-Savarin . )
novembre 1838.
Mon cher camarade,
» Je vous remets ci-joint un exemplaire de la charte constitutive de. la Société des Frileux, qui vous compterait avec bien du plaisir au nombre de ses membres ou de ses visiteurs, comme vous voudrez.
« Notre but est bien simple : se réunir entre bons camarades qui s'estiment et se conviennent pour passer en jouant à petit jeu, en causant et en chantant, et tout cela à peu de frais, les longues soirées d'hiver dont nous sommes menacés.
h Remarquez bien qu'il y a parmi nous entière liberté : venir aux banquets n'oblige pas à venir aux soirées (et viça versez) ; mais comme nous serons chez nous, dans une salle à nous, nous ne voulons pas admettre le premier venu, et nous avons préalablement besoin de l'adhésion des amis que nous consultons.
n Je viens vous demander la votre, monsieur et cher camarade, parce que votre caractère sympathise avec le notre, et que la Société trouverait en vous un bon et loyal vivant.
u Veuillez donc me faire connaître vos intentions à ce sujet, et si nous pouvons compter sur vous pour le banquet d'inauguration de la Société des Frileux, qui aura lieu mardi prochain, 6 novembre, chez Guignet, rue de Sèvres, w> 50, au coin de celle Sainte-Placide.
« Je vous prie aussi de garder pour vous seul la présente lettre et le badinage qui l'accompagne. Nous ne cherchons point de prosélytes en dehors de ceux à qui elle sera adressée. Je vous dirai, quand nous nous verrons, les aatres petites raisons de localités qui me font désirer que notre fondation ne soit connue que de vous. Je réclame à cette occation votre délicate discrétion.
u A vous bien dévoué,
« J.-V. Billioux, « {franco) chez M. Guignet, rue de Sèvres, 59.»
Hélas, la plupart des joyeux reposent aujourd'hui sous les arbres du cimetière voisin ! Billioux est mort pléthorique; Davignon s'est laissé tomber du haut d'un échafaudage, place du Chàtelet. Les deux maîtres du crayon, Charlet et Raiïet, ont disparu du monde sans laisser de successeurs.
Accordons encore un regret à la Grande-Chaumière, détruite après soixante années d'existence. Elle avait été fondée en 1788 par un Anglais, nommé Tinkson, on y dansait en plein vent dans une enceinte qu'entouraient des cabanes où se débitaient des rafraîchissements. Un sieur Fillard s'associa à Tinkson, et substitua aux cabinets couverts en chaume un bâtiment de deux étages. Sous l'Empire, la Grande-Chaumière fut fréquentée principalement par les militaires et par les bourgeois du quartier du Luxembourg, elle s'enrichit vers 1814 de montagnes russes et d'un tir au pistolet. Après 1830, les étudiants l'adoptèrent, ainsi que leurs sémillantes compagnes, parmi lesquelles brillait Clara Fontaine, qui fut couronnée la reine des étudiantes; elle était née à Bordeaux, le 25 janvier 1820, et, pendant plusieurs années, cette belle brune à la taille cambrée trôna sans conteste à la Grande-Chaumière. Qu'est-elle devenue? nous l'ignorons; mais elle peut être considérée comme une des créatrices de la danse échevelée.
Dans les derniers temps la Grande-Chaumière avait pour propriétaire M. Lahire, qui présidait en personne aux quadrilles et aux polkas, et lançait d'une voix tonnante un formidable quos ego, quand il remarquait des allures trop impétueuses et des gestes trop désordonnés.
Fière de son antique renommée, la Grande-Chaumière se croyait invincible : quel jardin était mieux dessiné, ombragé de plus beaux arbres! Mais de toutes part s'élevèrent des établissements rivaux. Bullier créa la Closerie-des-Lilas, et bientôt les étudiants oublièrent le chemin de l'asile cher à leurs devanciers.