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CHAPITRE VI

faris sous les Çarloyingiens.

Quoique abandonné par les derniers Mérovingiens et par les empereurs, Paris, où dominait la puissance ecclésiastique, ouvrait des écoles, embellissait ses édifices religieux, et progressait avec indépendance. Au milieu des désordres qui donnèrent la prépondérance à l'élément germanique, la ville fut. administrée par des comtes, dont les plus anciennement connus sont : Gairin, en 710; Gairefrid, en 737; Gérard, en 759. Etienne, qui vivait en 802, était, conjointement avec Pardulfe, abbé de Saint-Denis, envoyé impérial (missus Dominions) pour les territoires de Paris, Meaux, Melun, Provins, Étampes, Chartres et Poissy. A Paris, le comte avait pour conseillers des échevins (du mot tudesque schepen, juge, magistrat), qui étaient nommés par lui avec l'assentiment des notables. Ils furent convoqués pour entendre la lecture des capitulaires que Charles le Grand leur envoyait d'Aix-la-Chapelle, et qu'ils signèrent en promettant de les observer à jamais.

Louis le Débonnaire vint faire un tour â Paris en 814; il visita avec curiosité l'église Saint-Étienne, l'abbaye de Sainte- Geneviève et l'abbaye de Saint-Germain des Prés , où étaient enterrés quelques rois mérovingiens. L'abbé Irminon lui fit les honneurs de ce monastère colossal, dont il a éntiméré dans un précieux registre, connu sous le titre de Polyptique , les propriétés, en hommes, en terres et en bestiaux.

Les chroniqueurs mentionnent, vers l'année 821, un débordement de la Seine qui vint sur la rive droite battre les murs d'une chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste, et envahit un monastère voisin, situé à l'endroit où un certain Etienne Haudri fonda plus tard l'hôpital des Haudriettes ; les eaux firent irruption dans une chambre où était conservé précieusement le lit de sainte Geneviève, et le laissèrent intact en se retirant.

Deux conciles eurent lieu à Paris en 825 et. 820. Dans le premier, on décida qu'il ne fallait pas briser les images, mais qu'il ne fallait pus non plus les adorer; dans le second, il fut décrété que les biens des églises cathédrales seraient divisés par égales parties entre l'évêque, le clergé, les pauvres et la fabrique.

L'existence pacifique de Paris, qui restait étranger aux dissensions des fils de Charlemagne, fut troublée par les incursions des Normands. C'étaient les derniers représentants des races barbares qui, s'élançant du nord à la recherche de terres plus

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Sainte-Geneviève.

fécondes et de climats moins rigoureux, avaient successivement désolé l'Europe occidentale. Ils remontèrent la Seine jusqu'à Paris, où ils arrivèrent la veille de Pâques, le 28 mars 845; les habitants s'étaient retranchés dans la Cité. Le chef normand Ragener pilla l'abbaye de Saint -Germain des Prés; mais voyant ses soldats accablés de fatigue et atteints de la dyssenterie, il jugea plus sage, au lieu de tenter une bataille, de faire des propositions d'accommodement. L'empereur Charles le Chauve, qui était venu camper au pied de la butte Montmartre, acheta la retraite des pirates moyennant 7,000 livres d'argent. Ce succès n'était pas fait pour les amener à résipiscence, et ils reparurent au mois d'août 856. Ils gravirent la montagne Sainte-Geneviève, pillèrent l'abbaye, et ne renoncèrent à leurs projets de désolation qu'après avoir reçu une nouvelle somme d'argent.

On s'en croyait débarrassé ; mais le jour de Pâques, 6 avril 861 , pendant que les moines de Saint-Germain des Prés chantaient matines, les Normands se ruèrent dans le couvent, assommèrent tous ceux qui eurent l'audace de leur barrer le passage, emportèrent tout ce qu'ils purent et mirent le feu au cellier; perte irréparable, s'ils n'avaient sans doute bu le vin. Charles le Chauve donna de l'argent pour réparer ce désastre, et fit bâtir en avant de la Cité (extra urbem) un pont plus grand que les autres [majorem pontem), qui devait servir de digue et de rempart flottant. Rassurés par ces précautions, les religieux de Sainte-Geneviève rapportèrent solennellement à Paris les reliques de leur patronne, qu'ils étaient allés cacher à Draveil; ceux de Saint-Germain des Prés rapportèrent de Nogent-l'Artaud le corps de saint Germain, le chef de sainte Nathalie, ainsi que des ossements de saint Georges et de sainte Aurèle. En ces temps de croyances naïves, quand une invasion de barbares était signalée, la grande préoccupation n'était pas de leur dérober un vil métal. Avant de sauver la caisse, et

même les vases sacrés, les dévots s'occupaient d'abord de soustraire aux profanations les restes vénérés des hommes de dévouement qui étaient morts pour leur foi.

Hildebrand, évêque de Séez, menacé par la bande normande de Rollon, dont les déprédations faisaient trembler la contrée qui fut depuis la Normandie, transporta à Paris les reliques de sainte Opportune, qui durent être déposées dans l'endroit où fut tracée plus tard la rue de ce nom. Gozlin, abbé de Saint- Germain des Prés, sur la nouvelle d'une quatrième approche des Normands, fit transférer dans l'intérieur de la Cité le corps de saint Germain, des morceaux du bois de la vraie croix, des os de saint Marcel et de saint Cloud, et après avoir accompli ses devoirs de prêtre, il se prépara à combattre en soldat et à seconder Eudes, fils de Robert le Fort, qui était alors comte de Paris. Quarante mille barbares remontèrent la Seine, répartis dans sept cents embarcations, sans compter un si grand nombre de nacelles que toute la flotte couvrait le fleuve depuis Meudon jusqu'au centre de Paris.

Un premier assaut fut donné dans la matinée du 27 novembre 885, et dirigé contre une tour de charpente et de maçonnerie située à l'extrémité du pont dont Charles le Chauve avait commandé la construction, et qui pouvait être à peu près à l'endroit qu'occupe, en 1860, le pont des Arts. Les Normands furent repoussés; mais le lendemain ils revinrent à la charge avec une nouvelle ardeur. Les Parisiens firent pleuvoir sur eux de la poix fondue, de l'huile bouillante, et quand ils les eurent chassés, ils travaillèrent avec ardeur à réparer les brèches de leurs tours. Les assiégeants, furieux, massacrèrent sans miséricorde les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants disséminés le long de la rive droite de la Seine, depuis l'église de Saint-Germain l'Auxerrois jusqu'à la place actuelle de a Concorde.

Le 28 janvier 886, les Normands bâtirent un beffroi ; on ap-

HISTOIRE GENERALE

La cour des Miracles.

pelait ainsi une tour de bois, montée sur seize roues et munie à sa base de béliers qui battaient en brèche les fortifications des assiégés. Les deux ingénieurs qui avaient inventé cet appareil furent tués au commencement de l'action ; mais, loin de se rebuter, les barbares se montrèrent le lendemain , à. l'abri sous des peaux de bœufs fraîchement égorgés, afin de se garantir de l'huile et de la poix bouillantes. Eu même temps, leurs embarcations tentaient de franchir le pont de Charlesle Chauve. Les cloches des nombreuses églises ou chapelles de la Cité sonnèrent pour appeler les citoyens à la défense de la patrie.

Encore une fois les barbares furent contraints à la retraite. Le jour suivant, ils s'occupèrent de combler les fossés de la tour en y jetant des pierres, des fascines, et même des prisonniers massacrés. L'évêque Gozlin lança une flèche, et celui qui présidait à l'attaque tomba mortellement atteint. Le 31 janvier, sans renoncer à battre la tour en brèche, les Normands dirigèrent contre le pont des brûlots remplis de branchages enflammés; mais le pont reposait sur des piles de maçonnerie, et les progrès de l'incendie furent arrêtés.

On était en hiver; les eaux du fleuve mugissaient, et pendant la nuit du 6 février 886, la Seine emporta la partie méridionale de la digue de Charles le Chauve. La tour fut aussitôt investie et embrasée. Les défenseurs capitulèrent; mais pendant qu'un nommé Ervé était allé .chercher dans la Cité une rançon, le combat recommença. Un des combattants, Abbon, qui a laissé un poëme latin sur ce mémorable événement, raconte que les seigneurs enfermés dans la' tour, se voyant sur le point d'être brûlés, lâchèrent les éperviers apprivoisés, dont ils se servaient à la chasse.

Quisque rogis pvoprios flatus, ne clade périrent, Accipitres loris permisit abire solutis.

L'honnête Ervé, qui était revenu de la Cité en rapportant la rançon de ses camarades, trouva onze des principaux Parisiens massacrés. On l'épargna d'abord , parce qu'a sa bonne mine on le prit pour le roi , mais il augmenta le lendemain le nombre des héroïques citoyens qu'Abbon ne fait aucune difficulté de mettre au nombre des martyrs.

Au mois de mars, Henri, duc de Saxe, vint au secours des assiégés.

Saxio vir Hœnricus fortisque, potensque, Venit in auxilium Gozlini prtesulis urbis.

La précipitation fut fatale à ce renfort, qui prit aux Normands quelques bœufs et quelques chevaux, mais qui ne parvint pas à les disperser. Aussitôt qu'il se fut retiré, les assiégeants changèrent de tactique. Us s'emparèrent des petites îles en amont et en aval de la Cité; mais quand ils voulurent pénétrer au centre de la ville, ils éprouvèrent une vigoureuse résistance qui les décida à transformer le siège en blocus.

L'évêque Gozlin mourut le 16 avril, et ne fut pas d'abord remplacé. Son neveu, l'abbé Ebles, se chargea de diriger la défense, car à cette époque les ecclésiastiques n'hésitaient pas à couvrir d'un casque leur tête tonsurée, et les légendes carlcvingiennes ont pour héros l'archevêque Turpin. Eudes, comte de Paris, avait quitté la ville pour se rendre auprès de l'empereur Charles le Gros et lui demander des renforts. Les assiégés attendaient son retour avec impatience : décimés par la faim, ils ne pouvaient se ravitailler qu'en faisant des sorties, soit pour enlever à l'ennemi quelques têtes de bétail, soit pour introduire dans l'île un détachement des grands troupeaux qui paissaient sur la rive droite, que le poète Abbon appelle : le rivage Saint-Denys :

Nostra Dionysii tondebant littora sancti Pecora

Le comte Eudes reparut au mois de juillet avec des troupes dont Charles le Gros avait confié le commandement au comte Adélame. Il rentra dans la ville, malgré l'opposition des Normands, et peu de jours après Henri de Saxe campait sur la rive droite de la Seine. Eudes était d'origine saxonne, et il avait lieu de compter sur le zèle d'un ancien compatriote ; par malheur, en poussant une reconnaissance autour du camp des pirates Scandinaves, Henri tomba avec son cheval dans une fosse profonde, qu'on avait ârtistement couverte de branchages et de gazon. Il se blessa grièvement, fut achevé par des soldats en embuscade, et les troupes qu'il avait amenées reprirent la route du Rhin, sans se soucier davantage du sort des Parisiens.

Encouragés par cet avantage, les Normands livrèrent un terrible assaut à la pointe orientale de la Cité, et pénétrèrent dans la place. Le courage des habitants fut admirable; et pour le surexciter on promena dans leurs rangs les châsses de sainte Geneviève et de saint Germain, évêque de Paris. L'ennemi fut encore repoussé ; et au mois d'octobre, Charles le Gros vint en personne le battre entre Montmartre et la Seine. Cependant, ne considérant pas sa victoire comme décisive, l'empereur entra en arrangements, et s'engagea à payer 700 livres pesant d'argent au 1" mars 887.

Les Normands ne manquèrent pas au rendez-vous qui leur était assigné; et quoique Charles le Gros demeurât à Francfort, il leur envoya scrupuleusement la rançon qui leur avait été promise. Néanmoins, comme la ville de Paris avait été comprise seule dans la stipulation, et qu'ils avaient pu précédemment, au prix de grands sacrifices et malgré le traité, faire remonter leurs barques jusque dans l'intérieur de la France, ils pensèrent qu'ils étaient en droit de tout ravager, à l'exception de Paris.

Comme le dit Abbon, c'était l'heure du dîner; le style du cadran solaire marquait midi, et le digne neveu de Gozlin, l'abbé Ebles, dînait chez l'évèque Anschéric, lorsqu'il apprit la perfidie des Normands, qui remontaient la Seine dans des intentions évidemment déprédatrices. Il se lève de table, prend un arc et perce d'une fièche le chef de l'expédition. Les Normands intimidés s'arrêtent; ils demandent pardon, se présentent en amis, et sont reçus dans la ville. Une semaine après, presque tous décampaient clandestinement en se dirigeant vers Meaux. Les Parisiens indignés s'emparèrent des pirates qui restaient et en massacrèrent cinq cents. Leurs compagnons furent sauvés par l'intervention de l'évèque de Paris, auquel Abbon reproche de ne les avoir pas tous tués :

Fcederis Antistes causa permisit abii-e Anschericus tentos, potius occidere détiens.

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