CHAPITRE II
Le puits de Grenelle.
La merveille du quartier Necker, c'est incontestablement le puits de Grenelle. Les acqueducs de l'antiquité nous étonnent par leur masse imposante; mais ce fut une entreprise plus hardie que de creuser le sol et d'aller chercher dans ses bancs les plus profonds une source jaillissante. Il était beau jadis de prendre l'eau à plusieurs lieues et de lui tracer un canal qui franchissait les montagnes et les vallons; mais, certes, il est plus beau d'avoir fouillé la terre à la profondeur de 547 mètres, de n'avoir pas reculé devant des difficultés qui paraissaient insurmontables et d'être arrivé â fournir chaque, jour un million de littres d'eau excellente qui ne contient sur 100 litres que 14 grammes de résidu calcaire.
Le principe des puits artésiens ou puits forés est très-simple : comme tout liquide tond à recouvrer son niveau, si une nappe d'eau, descendue des montagnes, trouve en sa route une issue verticale, elle en jaillit avec force, et le jet atteint une hauteur égale â celle du réservoir qui l'alimente.
Fournies par le hasard avant d'être obtenues systématiquement, les sources jaillissantes durent être connues de temps immémorial ; c'est probablement un puits foré que désigne le Cantique des Cantiques, par le verset 17 du chapitre iv : Fons liortorum, puteus aquarum viventiwn, quai fluunt impetu de Libano (Fontaine dos jardins; puits des eaux vivantes qui coulent avec impétuosité du Liban). L'Artois fut la première
VAUGIRARD
province française qui posséda des puits forés : il y eu avait un à Lillers dès l'an 1120.
Le puits de Grenelle, le plus remarquable de tous les puits forés par le volume de ses eaux et leur élévation au-dessus du sol, fut commencé, en 1833, aux frais de la ville de Paris, qui ne se dissimula aucune des difficultés du travail. Elle ordonna d'abord des sondages au carrefour de Keuilly, près de la barrière de Saint-Mandé, au boulevard extérieur du Combat et à celui de la Omette. L'eau n'étant montée nulle part à la surface, il était évident que les nappes d'eau des bancs de sable supérieurs à la craie, étant coupées par la Seine au-dessous de Paris, n'avaient plus assez de pression pour jaillir au-dessus du sol dans le voisinage de ce point ; il n'y avait à Paris de chance de succès pour les puits artésiens qu'en perçant l'énorme banc de craie sur lequel repose cette ville. L'administration conçut le projet d'en faire l'expérience.
Ce banc occupe une grande partie de la France, des Pays- Bas et même de l'Angleterre. Sur les points où son peu de profondeur permet de le percer facilement, en Artois, dans la Touraine, on a toujours trouvé par-dessous des bancs de sables verts contenant des eaux jaillissantes. Sa profondeur et son épaisseur, à Paris, étant considérables, on ne l'avait jamais percé. C'était donc une tentative des plus intéressantes que de vérifier, en perçant ce banc, les formations géologiques qui composent le terrain de Paris, indépendamment de l'intérêt spécial d'obtenir de l'eau.
Dans cette double pensée, l'administration municipale, à la fin de 1833, approuva le projet qui lui fut présenté par l'ingénieur en chef Emmery pour le forage d'un puits artésien d'une dimension qui permît le percement de la craie. Ce puits devait être tenté sur la place de la Madeleine, et l'on ne se décida qu'ultérieurement pour l'abattoir de Grenelle.
M. Mulot, ingénieur-mécanicien, se rendit adjudicataire des travaux; il n'avait point de concurrents. Les frais étaient considérables, et malgré les calculs de la science, le résultat paraissait douteux : les sables verts à atteindre, en traversant la craie, c'était l'Amérique à découvrir !
Mulot se mit à l'œuvre avec un appareil de trépans, de doubles tire-bourres, de capsules et de cuillers. Maintes fois ces instruments s'ébréchèrent sur la pierre et le silex; maintes fois des éboulements menacèrent son travail. Il creusa toujours ; •il creusa pendant sept années; et, le 20 février 1841, jour mémorable dans les annales parisiennes, les sables verts furent percés ! La sonde y pénétra, par son propre poids, à plusieurs mètres de profondeur, la masse aquifère monta comme un torrent , comme un déluge; l'abattoir fut inondé, et les assistants, loin de s'en plaindre, poussaient des cris de joie. Ils étaient mouillés, mais contents, mais animés d'un enthousiasme que tout Paris partagea! La science humaine venait de remporter un de ses plus beaux triomphes. Honneur aux travailleurs qui n'avaient point désespéré ! Mulot était le Christophe Colomb des puits artésiens !
Il fut décoré; ses frais s'élevaient à 200,000 fr., sur lesquels il perdait 40,000 fr.; le conseil municipal, non-seulement les lui remboursa, mais encore lui accorda une rente viagère de 3,000 fr.
On remarqua que l'eau arrivait chargée d'un sable identique à celui qui se trouve mêlé aux sources de la Touraine, et que cette eau avait une température normale de 28 degrés centigrades.
Des réservoirs de dimensions énormes fureut construits sur la montagne Sainte-Geneviève, à l'angle de la rue de la Vieille- Estrapade, pour recevoir les eaux du puits de Grenelle, qui montent à 33 met. 50 c. au-dessus du sol. Un appareil en charpente avait d'abord été construit pour- les contenir : M. Delaporte, ingénieur, y a substitué une colonne hexagone, en fonte, posée sur un soubassement de pierre. Elle a trois étages et 42 mètres de hauteur.