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L.vxjLiN.us, Grégoire, secrétaires

Le '23 octobre, Malet passa la soirée à jouer tranquillement aux cartes dans le salon de M. Belhomme. A onze heures du soir, il franchit le mur du jardin avec l'abbé Lafond, et se rend chez Camauo où l'attendait un caporal nommé Râteau, qu'il avait métamorphosé pour la circonstance en aide-dc-camp. Un jeune étudiant breton, André Boutreux; était chargé du rôle de commissaire de police.

Les régiments de la garde de Paris et quelques cohortes de la garde nationale mobilisée formaient la garnison de la capitale. Malet, en grand uniforme, arrive à la porte de la caserne Popincourt, demande le colonel Soulier, qui demeurait hors du quartier, et va le réveiller.

— De quoi s'agit-il? dit le colonel étonné.

— Je vois bien, répond Malet, que vous n'êtes pas informé. Nous avons eu le malheur de perdre l'Empereur.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Soulier.

— Je conçois votre douleur, reprend Malet; elle sera plus vive encore quand vous apprendrez que le gouvernement est changé. Voici l'ordre en vertu duquel vous devez faire prendre les armes à la cohorte, lui donner connaissance des événements, et la mettre à ma disposition.

Soulier obéit. Les soldats se rassemblent, forment le cercle, et le général leur lit d'une voix ferme cet ordre du jour :

« Soldats! l'E-iipereuii est mort sous les murs de Moscou. Des mesures sont prises pour sauver les débris de l'armée. Le gouvernement provisoire, organisé par décret du Sénat, a nommé le général Malet commandant de "la 1" division militaire. La paix générale est proclamée! la conscription abolie! la Légion d'honneur conservée, et sa dotation doublée! Dans huit jours, les soldats de la garnison de Paris qui voudront rentrer dans leurs foyers recevront leurs feuilles de route; les autres formeront les cadres de la garde du gouvernement, avec les avantages et prérogatives de l'ex-garde impériale. Hautepaie de trente sous par jour pour la troupe, trois francs pour les sous-officiers, doubles appointements pour les officiers. Tout capitaine ayant quinze ans de service est de droit chef de bataillon. Sous vingt-quatre heures un mois de solde sera payé d'avance dans tous les grades, à titre de gratification. Vive le gouvernement provisoire! Vive la nation ! »

Malet se met en tète de la cohorte ; il marche vers La Force,

où étaient détenus deux de ses amis, les généraux Lahorie et Guidai. L'Empereur avait ordonné do déporter le premier en Amérique, et le second était mandé à Marseille, d'où il arrivait, pour y comparaître comme impliqué dans un complot républicain. Par une fatalité déplorable, ils étaient encore à Paris. Au moyen des pièces qu'il avait confectionnées, Malet les délivra tous deux, ainsi qu'un Corse, Joseph-Louis Boccheiampe, né en 1770 à Oletta, et prisonnier d'État depuis dix ans, sans motifs connus.

Lahorie fut chargé d'occuper la préfecture de police et d'arrêter le préfet, M. Pasquier, qui fut remplacé par l'abbé Lafond et par André Boutreux. De là il se dirigea vers l'hôtel du duc de Rovigo, ministre de la police, accompagné de Guidai, qui avait la mission de s'emparer du ministre de la guerre, et qui la négligea. Si Malet avait eu des auxiliaires énergiques, et s'il n'avait pas cru devoir leur dissimuler ses projets, peut-être aurait-il réussi : mais Guidai voulut se donner le plaisir de se venger et do conduire lui-même à La Force l'homme qu'il avait fait venir de Marseille à Paris. « Lahorie et Guidai, raconte le duc de Rovigo dans ses Mémoires, envoyèrent chercher un cabriolet; je me plaçai dedans le premier et fis mettre Guidai, qui me conduisait, à ma gauche. Il fit marcher un détachement en avant et prit le chemin de La Force. Il passa le long du quai des Lunettes; cela me donna l'idée de m'échapper; je décrochai doucement la portière du cabriolet, et en arrivant près de la Tour de l'Horloge, je sautai en bas et pris ma course vers le Palais de Justice, où il y a toujours du monde de grand matin ; mais je n'avais pas vu une troupe de soldats qui suivaient le cabriolet ; ils se mirent à courir après moi en criant : « Arrête! arrête! » A Paris, il n'en faut pas davantage pour que chacun arrête; aussi m'arrêta-t-on. Les soldats et Guidai, m'ayant rejoint, me prirent bras dessus bras dessous, et m'amenèrent à pied à La Force. »

Soulier, auquel Malet avait remis un faux brevet de général de brigade et un bon de cent mille francs sur le Trésor, reçut l'ordre de se rendre à l'Hôtel de Ville, d'y annoncer la mort de l'Empereur, et de faire préparer une salle pour les séances de la commission du gouvernement. Un employé, de la préfecture do la Seine expédia aussitôt un exprès à Frochot qui, après avoir passé quelques jours à la campagne, rentrait paisiblement par le faubourg Saint-Antoine. Après avoir lu le billet qui se terminait par ces mots latins: Fuit i,iuperator,le préfet accourt; il trouve l'Hôtel de Ville occupé par Soulier, qui lui montre tous les actes en vertu desquels il agissait, et qui lui apprend que le ministre de la police venait de sortir et avait recommandé que l'on hâtât les dispositions pour recevoir le commissaire du gouvernement. Croyant que ce ministre est le duc de Rovigo, le préfet, abasourdi, dit à ses domestiques : « Faites ce que ces messieurs vous ordonnent. » Puis il demanda ses chevaux pour se rendre chez l'archichancelier.

Malet, en quittant Lahorie à la porto de La Force, avait envoyé, par des soldats de la 10e cohorte, aux deux commandants des régiments de la garde soldée de Paris, des paquets renfermant des pièces semblables à celles qu'il avait lues à sa troupe avant de l'emmener, et de plus une instruction que ces deux régiments devaient suivre de point en point.

11 employa l'un à fermer toutes les barrières de Paris, avec défense d'en laisser sortir qui que ce fût; ce qui fut fait; en sorte que dans les villes du voisinage, d'où ou aurait pu avoir des secours, si l'on eu avait eu besoin, on n'aurait rien su de ce qui se passait à Paris. Il employa l'autre à occuper la Banque, la Trésorerie et autres points de l'administration publique. A la Trésorerie, qui était alors rue Neuve-des-Petits- Chanips, il éprouva de la résistance; le ministre, le duc de Gaéte, s'y était rendu, et sut se servir de la garde de sa maison pour ne pas laisser méconnaître son autorité. Mais dans les deux régiments entiers de la garde soldée de Paris, qui faisaient le service de la place, il n'y eut pas une objection opposée à l'exécution des ordres de Malet.

En même temps que Malet faisait ainsi agir sur plusieurs points à la fois, il descendait la rue Saint-Honoré avec sa petite troupe. Il tourna le coin de la rue qui mène à la place Vendôme, et de li il expédia un officier avec vingt-cinq soldats, auxquels il ordonna d'aller se mettre en bataille devant la porte du bureau de l'état-major.

En même temps il donna à l'officier un paquet pour l'adjudant-commandant Doucet, chef do l'état-major général; le paquet contenait les mêmes pièces que les autres, la mort de

l'Empereur, l'acte du Sénat, les proclamations, la nomination do Ma'.ot au gouvernement de Paris; puis une nomination de général de brigade et un bon de 100,000 fr. pour lui, Doucet. A ce paquet il avait joint une instruction en forme de lettre confidentielle, dans laquelle il témoignait à Doucet le plaisir qu'il (''prouvait à entrer en relation de service avec lui, et le priait d'envoyer tels et tels ordres aux troupes qui étaient à Saint- Denis, Saint-Germain et Versailles, et à celles de Paris ; il n'exceptait que la garde soldée, qu'il avait employée, et la 10e cohorte, qu'il avait chargée de l'arrestation du préfet et du ministre delà police, ainsi que de celle du général Hulin; il ajouta que, connaissant les relations d'amitié qui existaient entre lui et le général, il avait voulu éviter ce que cette commission aurait ou de pénible pour lui, et qu'il s'en était chargé. Seulement, il lui recommandait de ne pas s'y opposer, et de garder à sa porte, jusqu'à nouvel ordre, le piquet que commandait l'officier qui lui remettrait le paquet.

L'adjudant général Doucet était couché quand l'officier arriva chez lui. N'ayant pas voulu parler à d'autres, on le fit entrer chez l'adjudant général, qui ne comprit rien à tout ce que cette dépêche contenait. Il relut plusieurs fois les pièces, et demanda à l'officier de la 10e cohorte qui les lui avait apportées, et qui avait son détachement à la porte, ce qui s'était passé à leur caserne. Ce jeune homme le lui raconta; il avait vu prendre les armes à son corps, avait suivi Malet à La Force, en avait vu extraire Lahorie et Guibal , et avait suivi Malet jusqu'à la place Vendôme, d'où il avait continué son chemin pour aller chez le général Hulin, où il était encore. « Je vois d'ici, ajouta-t-il, notre détachement qui est devant la porte du général Hulin. »

Le général Malet était en effet eniré chez le général comte Hulin, auquel il demanda à parler en particulier. Le commandant de la place le fit entrer, ainsi qu'un capitaine de la 10e cohorte.

— Mmsieur, lui dit Malet, j'ai une commission bien pénible à remplir ; le ministre de la police m'a chargé de vous arrêter et de mettre les scellés sur vos papiers.

— Voyons votre ordre, répond le commandant de la place.

— Entrons dans votre cabinet, je vais vous le montrer. Hulin passe le premier; Malet le suit, la main sur un pistolet

qu'il tenait dans sa poche , et accompagné du capitaine. Au moment où Hulin se retourne pour voir ce que Malet va lui présenter, celui-ci lui tire son coup de pistolet dans la figure à bout portant, et retendit sur le carreau. Il ne le tua pas : la balle entra au milieu de la joue, et resta dans la tête du général Hulin, d'où elle ne fut jamais extraite. Le capitaine ne trouva rien d'extraordinaire à l'attentat dont il était le témoin et dont il devenait le complice.

Malet descendit sans manifester d'émotion et alla chez Doucet, qu'il trouva occupé à examiner les papiers avec le chef de bataillon Laborde, adjoint à l'état-major général.

— Eh quoi! dit Malet, monsieur Laborde ici ! Mes instructions vous enjoignaient, monsieur Doucet, de le faire mettre aux arrêts.

Laborde résista, et coupant court à la discussion, il se retira en disjnt :

— Pour me rendre aux arrêts, il faut que je sorte; ce n'est point ici ma chambre.

En mettant le pied sur le palier, Laborde entendit en bas un bruit confus; l'inspecteur général de la police, M. Pasques, venait chercher des renseignements, et le piquet de la 10e cohorte lui refusait l'entrée de l'hôtel.

— Laissez-le monter, cria du haut de l'escalier Laborde aux hommes de garde. Les soldats, qui avaient l'habitude d'obéir à Laborde, se rangèrent sur le passage de l'inspecteur général. 11 échangea avec le chef de bataillon de rapides explications, et tous deux entrèrent chez Doucet.

Dès lors la scène changea.

— Monsieur Malet, dit l'inspecteur, vous n'avez pas le droit de sortir de votre maison sans que j'aille vous chercher. 11 y a là-dessous quelque chose, ajouta-t-il en s'adressant à Doucet. Arrêtez-le d'abord, je vais aller au ministère pour savoir ce que cela signifie.

Malet était adossé contre la cheminée do l'ontrc-sol dans lequel cela se passait. Se voyant perdu, il met la main à un pistolet qu'il avait dans la poche de son habit; ceux qui étaient en face de lui virent ce mouvement dans la glace, et tous les trois ensemble ils le saisirent et le désarmèrent.

Les complices involontaires de Malet furent arrêtés le même jour, à l'exception d'André Boutreux, qui avait pris la fuite.

L'Iispagnol Camano et l'abbé Lafond avaient eu soin de se munir de passe-port et purent s'éloigner sans être inquiétés. Une commission militaire s'assembla sous la présidence du comte Dejean. Elle se composait du baron Dériot, commandant les dépôts de la garde impériale; du baron Henry, major de la gendarmerie d'élite de la garde; de Géneval, colonel de la 18e légion do gendarmerie; du colonel Moncey ; du major Thibault, et du capitaine Delon, adjoint àl'état-major de la 1" division militaire.

Les débats commencèrent le 2S octobre. Malet avoua hautement, ses projets. Lahorie allégua qu'il avait cru suivre les ordres d'un gouvernement régulier.

— J'avais vu, dit-il, le 18 brumaire, une révolution se faire de la même manière. Les troupes, à la tête desquelles était le général Malet, n'avaient point l'air d'un rassemblement tumultueux; elles obéissaient sans la moindre hésitation. Paris était dans un état de tranquillité absolue. Il était grand jour : j'ai pu traverser Paris avec quelques compagnies, aller à l'Hôtel de Ville et à la police sans rencontrer le moindre obstacle. D'autres troupes passaient à droite et à gauche, dans tous les sens, sans faire la moindre opposition.

J'ai pu me tromper; j'ai pu croire le Sénat assemblé; j'ai pu croire qu'il formait un gouvernement nouveau; je me suis trompé. Demandez aux officiers qui sont ici ; je ne doute pas de leur bonne foi à tous : ils étaient dans un état de crédulité absolue.

Ce système de défense fut aussi celui de tous les autres accusés, et particulièrement du commandant Soulier, qui déclara que son émotion était telle, qu'il n'a rien compris à ce qu'on lui voulait, sinon, que le général Malet était revêtu de grands pouvoirs et qu'il devait lui obéir.

« Tout ce que dit le commandant est vrai , dit Malet ; lorsque je suis arrivé près de lui, je l'ai trouvé au lit, malade; pendant le peu de temps que j'ai resté là, il a changé deux fois de linge; j'ai demandé que l'on fit prendre les armes à lacohorte pour lire le sénatus-consulte, l'ordre du jour et d'autres actes. Là, il a fait venir l'adjudant-major, et lui a dit de faire prendre les armes, de mettre !a cohorte à ma disposition quand les actes seraient lus. Puisque j'avais donné les ordres à Al. le commandant de faire marcher la cohorte, c'était dans mon ordre écrit, M. le commandant se trouvait sous mes ordres aussi bien que si j'avais été envoyé par le Sénat. »

L'interrogatoire terminé, la parole fut donnée aux accusés pour les entendre dans leur défense, car un d'eux seulement avait un avocat. La cause do Julien, sous-officier l'envoyé absous, fut plaidée par un de ses parents. Mais ce défenseur officieux n'était pas un avocat, à en juger par l'exorde de son discours : u Étant aussi étranger que je le suis à une matière aussi grave, peu habitué à paraître devant une société nombreuse, etc. »

Malet se contenta de dire d'une voix ferme :

u Un homme qui s'est constitué le vengeur des droits de sou pays n'a pas besoin de défense : il triomphe, ou meurt. »

Le caporal Râteau fut le dernier entendu et déclara qu'il était tombé dans un piège. Malet intervint pour défendre ce jeune homme; sa cause, dit-il, me regarde plus personnellement que la mienne ; il est venu dans la maison de santé où • j'étais, y voir un ami de son pays ou bien un parent; je crois qu'on m'avait dit un parent. Je l'ai vu là quatre ou cinq fois : il s'est trouvé une circonstance où son ami me dit :, Si vous pouvez, tâchez par vos connaissances de le faire avancer, vous me rendrez un service personnel. La circonstance s'est présentée: sans rien dire à Râteau, je lui ai demandé s'il avait bien envie de s'avancer ; il me dit que c'était l'envie de tous les militaires, et qu'il ne servait que. pour cela. Je lui dis : Mon ami, l'occasion s'en présentera peut-être, je vous le dirai. Le soir où je l'ai rencontré, je lui ai dit que j'étais chargé par le Sénat do mettre à exécution des ordres, et que s'il voulait être mon aide de camp, je lui donnerais l'avancement que j'avais promis. Il a accepté ; les choses s'ensuivirent. Il est venu avec moi dans la maison ; il a nus l'uniforme d'aide de camp : il ne savait pas venir pour autre chose. Voilà la vérité pour Râteau. »

Les débats étant clos, les membres de la commission se retirèrent dans la chambre de leurs délibérations; ils en sortirent à quatre heures du matin, et le président prononça un arrêt dont voici le dispositif :

VAUGIRARD

ii La commission militaire condamne, savoir :

(i 1"A l'unanimité le nommé Claude-François Malet, ex-général de brigade, en réparation de crime contre la sûreté intérieure de l'État, par un attentat dont le but était de détruire le gouvernement et l'ordre de successibilité au trône et d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité impériale, à la peine de mort et à la confiscation de ses biens ;

« 2" A l'unanimité lesnommés^Victor-Claude-Alexandre Fauneau Lahorie et Maximilien-Joseph Guidai, ex-généraux de brigade; Gabriel Soulier, chef de bataillon; JNicolas-Josué Steeuhauser, Pierre Borderieux, Antoine Piquerel, capitaines; Antoine Fessart, Louis-Joseph Lefebvre, Louis-Marie Régnier, Hilaire Beaumont, lieutenants; Jean-Auguste Râteau, caporal, eu réparation du crime de complicité avec le nommé Malet, à la peine de mort et à la confiscation de leurs biens;

« 3° A la majorité de six voix contre une le nommé Jean- François Rabbe, colonel, en réparation du crime de complicité avec le nommé Malet, à la peine de mort et à la confiscation de ses biens;

« i" A la majorité de cinq voix contre deux le nommé Joseph- Louis Boccheiampe, prisonnier d'État, en réparation du crime de complicité avec ledit Malet, à la peine de mort et à la confiscation de ses biens.

« Lesdites peines prononcées contre les ci-avant nommés en conformité des articles 87 et 88 du Code pénal de 181(1, lesdits articles ainsi conçus :

« Art. 87. L'attentat ou le complot dont le but sera, soit de détruire ou de changer le gouvernement ou l'ordre de successibilité au trône, soit d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité impériale, seront punis de la peine de mort et de la confiscation des biens.

h Art. 88. Il y a attentat dès qu'un acte est commis ou commencé pour parvenir à l'exécution de ces crimes quoiqu'ils n'aient pas été consommés. »

« La commission militaire décharge et acquitte : 1° A l'unanimité, les sieurs Gomont dit Saint-Charles, sous-lieutenant; Joachim-Aloxaudre Lebis, et Amable-Aimé Provost, lieutenants; Jean-Charles-François Godard, capitaine; Joseph-Antoine Yiallevielhe, Jean-Henri Caron, Pierre-Charles Limozin, adjudants sous-officieurs ; Jean-Joseph Julien et Jean-Baptiste Caumette, sergents-majors, du crime de complité dont ils éiaient prévenus;

« 2° A la majorité suffisante de trois voix contre quatre, le sieur Georges RaufT, capitaine, du crime de complicité dont il était prévenu conformément à la loi du 13 brumaire an v.

« La commission militaire ordonne que les acquittés ci-avant nommés sont mis à la disposition du ministre de la guerre ;

o Ordonne, en outre, que le présent jugement sera imprimé au nombre de deux mille exemplaires en placards , pour être affiché partout où besoin sera;

« Enjoint à M. le juge-rapporteur de lire le présent jugement aux condamnés et aux acquittés, et, au surplus, de le faire exécuter dans tout son contenu, et ce, dans les vingt-quatre heures ;

« Ordonne encore que copie du présent sera adressée aux ministres de la guerre et de la police générale de l'empire ;

« Fait clos et jugé sans désemparer, en séance publique et permanente à Paris, le 29 du mois d'octobre 1812, et les membres de la commission ont signé la minute du présent avec le greffier.

« Signé à la minute :

« Thibaolt, Moncey, Gexeval, Flelt.y, Demot, comte Dejeax, président: Delox , juge-rapporteur, et Boudin, greffier. »

Après le prononcé de l'arrêt, on fit rentrer dans la salle d'audience les six condamnés Malet , Rabbe, Soulier, Piquerel , Borderieux et Lefebvre.

« — Vous avez manqué à l'honneur, leur dit le président ; en conséquence, je déclare, au nom de la Légion d'honneur, que vous avez cessé d'en être membres. »

Malet sourit dédaigneusement; mais il fut' le seul qui continua à se montrer ferme et digne ; tous les autres se livraient au plus violent désespoir.

Presque tous étaient dévoués à l'empire et à l'empereur; ils avaient été induits en erreur, et, en servant les desseins du général , ils n'avaient fait que se conformer aux règles strictes de la discipline militaire.

Le 23 octobre, vers trois heures de l'après-midi , les treize accusés furent extraits de la prison; on les fit monter eu voiture, et on les dirigea sous une imposante escorte de cavalerie, vers la plaine de Grenelle où ils devaient être fusillés. Le cortège avait déjà parcouru plusieurs rues lorsqu'un officier d'ordonnance le rejoignit et lui fit faire halte. Cet officier était porteur d'un ordre de sursis, signé de l'impératrice-régente, en faveur du colonel Rabbe et du caporal Râteau. Ces deux condamnés furent, en conséquence, ramenés à la prison, et les onze autres continuèrent leur chemin.

Le courage et le sang-froid qu'avait montrés Malet ne l'abandonnèrent pas un seul instant; ayant aperçu, dans la rue de Grenelle, un groupe d'étudiants qui paraissaient profondément attristés, il se pencha par la portière ouverte, et leur dit d'une voix forte : « Jeunes gens, souvenez-vous du 23 octobre! »

Dans la plaine de Grenelle, Malet refusa de se laisser bander les yeux, et il demanda à commander le feu, ce qui lui fut accordé; alors, d'une voix ferme et bien accentuée, il commença :

« Peloton! portez arme!

Les soldats, vivement émus, font le mouvement commandé ; mais ils l'exécutent mal et sans ensemble.

« C'est mauvais! s'écrie Malet, il faut tâcher de vous persuader que vous êtes devant l'ennemi... Recommençons cela... Au temps ! . . . Portez arme ! »

Cette fois le mouvement fut plus régulier.

« C'est moins mal, dit le général, mais ça n'est pas encore bien; cependant nous nous en contenterons... Attention pour le reste, et que vos fusils ne fassent entendre qu'un seul coup... Il est bien que vous puissiez voir comment meurent de braves gens... Attention! »

Et pendant près d'un quart d'heure, l'intrépide général continua de la sorte, faisant recommencer jusqu'à trois fois le môme temps. Peut-être même cela eùt-il duré plus longtemps, car personne ne songeait à l'interrompre; mais Malet, ayant jeté un regard sur ses compagnons d'infortune, eut pitié de l'état déplorable dans lequel se trouvaient la plupart d'entre eux; plusieurs s'étaient évanouis, et ce n'étaient pas les plus à plaindre ; d'autres étaient agités de mouvements convulsifs.

« Et pourtant , dit le général en levant les épaules, il est certain que ces gens-là seraient morts bravement sur le champ de bataille. »

Puis il reprit le commandement, qui , cette fois, fut rapide et au mot feu ! dix des condamnés tombèrent pour ne plus se relever; Malet, seul, resta encore debout pendant quelques secondes, bien qu'il eût le corps traversé de plusieurs balles; puis il tomba.

Ainsi se termina ce drame triste et étrange. Une estafette arrivée à Napoléon , près de Mikalewska, le 6 novembre , apporta à Napoléon la nouvelle de la conspiration et du supplice. Suivant le témoignage de M. de Ségur : « Ceux qui cherchaient à lire sur les traits de l'empereur ce qu'il devait penser, n'y virent rien; mais dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, ses émotions éclatèrent par des exclamations d'étonnement, d'humiliation et de colère. Quelques instants après, il fit venir plusieurs autres militaires pour remarquer l'effet que produisait une si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la consternation et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il put savoir qu'on s'abordait en gémissant et en répétant qu'ainsi la grande révolution de 1789, qu'on croyait terminée, ne l'était pas. »

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