CHAPITRE Vil
La Bédoyère. — Agrandissement de Grenelle. — Javel.
Après la mort d'un ennemi de Napoléon Ier, les annales de la plaine de Grenelle enregistrent celle d'un de ses plus dévoués défenseurs, Charles-Angélique-François Huchet, comte de La Bédoyère.
Il était né à Paris en 1786; entré fort jeune au service, il était devenu rapidement colonel et aide de camp du prince Eugène. Après le retour des Bourbons, quoiqu'il ne se montrât nullement leur partisan, il fut nommé colonel du 7e régiment de ligne et chevalier de Saint-Louis. Louis XVIII tenait à s'attacher un descendant d'une vieille souche bretonne, marié ré-
comment à une femme qui tenait par sa naissance à une aristocratie dont les affections monarchiques ne s'étaient jamais démenties.
Le 6 mars 1815, le 7e de ligne, caserne à Chambéry, avait reçu l'ordre de se diriger sur Grenoble pour barrer le passage à Napoléon. Cédant à un entraînement irrésistible, le colonel se porta au-devant de l'Empereur ; le drapeau blanc du régiment fut mis de côté ; une aigle fut arborée au bout d'une branche de saule, et les soldats fraternisèrent avec la petite troupe qui avait débarquée au golfe Juan.
Nommé par l'Empereur général et pair de France, La Bédoyère combattit à Waterloo, d'où il revint à la Chambre des pairs pour y plaider la cause de Napoléon II. 11 fut désigné pour accompagner l'Empereur exilé ; mais il n'arriva à la Malmaison qu'après le départ. Muni d'un passe-port en règle que lui avait remis la reine Hortcnse, il pouvait traverser la France impunément. Mais il s'arrêta auprès de sa femme qui venait d'être mère, et ce ne fut que sur les sollicitations réitérées de ses amis qu'il partit pour Riom pour exercer les fonctions qui lui avaient été antérieurement dévolues de chef d'état-niajor du 2e corps de cavalerie de l'ancienne armée impériale.
La Bédoyère, proscrit par l'ordonnance du 24 juillet, axait â choisir entre un exil volontaire ou la mort. Pour la seconde fois il pouvait fuir, car on lui avait procuré un passe-port sous un nom supposé; mais cet époux de vingt-neuf ans, désirant embrasser sa femme et son fils, monta, par une brusque résolution, dans la diligence où se trouvait uue place vacante.
Parmi ses compagnons de voyage, il y avait un lieutenant de gendarmerie, et un ancien négociant nommé Lesgallerye, qui fut depuis commissaire de police à Lyon. Tous deux reconnurent le général, qui, le 2 août, à huit heures du matin, descendit chez M™ Fontery, rue du Faubourg-Poissounière, 5. Quelques heures après, la police venait l'arrêter; soutenue par un bataillon prussien. Le même jour, il comparaissait devant le duc Decazes, et dans la soirée paraissait l'ordonnance suivante :
« Louis, etc., Avons ordonné et ordonnons : u Le conseil de guerre permanent de la Ire division militaire est chargé de connaître les crimes imputés aux militaires désignés dans notre ordonnance du 24 juillet dernier. »
Les débats, qui commencèrent le 12 août, furent promptemeut expédiés. Condamné â mort, le général se pourvut devant le conseil de révision, qui confirma le jugement à l'unanimité. C'était le 19 août, et l'ordre fut donné d'exécuter la sentence le jour même.
Mms de La Bédoyère vint se jeter aux genoux de Louis XVIII, en criant : « Grâce! » mais le roi se borna à lui répondre : « Madame, je connais vos sentiments pour moi, ainsi que ceux de votre famille; je regrette de vous refuser... je ne peux qu'une seule chose pour votre mari : je ferai dire des messes pour le repos de sou âme. »
Et pendant que la jeune femme tombait évanouie, il monta eu voiture pour faire uu tour de promenade. Quand il revint, uue autre femme, plus âgée, rodait autour des Tuileries; c'était la mère de La Bédoyère. Ou l'éloigna. 11 eût été d'ailleurs trop tard pour envoyer un sursis à la plaine de Grenelle, où le général était arrivé eu fiacre à dix heures uu quart, sous l'escorte d'un détachement de gendarmes.
Douze soldats l'attendaient. Quand il fut descendu de \uiture, il ota sou chapeau, repoussa le bandeau qu'on voulait lui poser sur les yeux, et s'avança au-devant du peloton. A quelques pas, il s'arrêta, écarta sa chemise des deux mains, et dit avec calme :
« Tirez, mes amis ; surtout ne manquez pas! »
Douze détonations lurent simultanées, et La Bédoyère cessa de vivre.
Avant qu'on déposât le cadavre sur une charrette remplie de paille, un prêtre, qui l'avait assisté, trempa un mouchoir dans le sang qui s'échappait des blessures, puis il s'éloigna.
La veuve, condamnée aux dépens, trouva dans la note des frais l'article suivant qu'elle dut acquitter :
« Pour gratification aux douze soldats chargés de l'exécution, à raison de 3 francs par homme : 36 francs. »
Des exécutions qui ensanglantèrent Grenelle, celle de La Bédoyère fut la dernière qui eut quelque retontiss ement. Le gouvernement dut nécessairement transférer les supplices militaires ailleurs que dans une plaine où s'élevaient des constructions de plus en plus nombreuses. Elles augmentèrent surtout, à partir de 1824, sous la direction de M. Léonard Violet; une église, surmontée d'une flèche, fut édifiée, et la duchesse d'Angoulèmc en posa la première pierre. Grenelle était alors si imparfaitement pavé, que pour éviter à la fille de Louis XVI la boue et les fondrières, les habitants jetèrent des planches sur les chemins à peine tracés qu'elle avait à parcourir.
En I8G0, Grenelle, outre son église, possède un théâtre, qui peut contenir douze cents spectateurs, et dont la façade est ornée des statues d'Euterpe et d'Apollon. Grenelle est une région manufacturière, où retentissent le bruit des marteaux et le sifflement de la vapeur. On y apprête des chapeaux de paille, on y blanchit le coton. Des trottoirs d'asphalte et de bitume y sont préparés. Oh y fabrique des parquets, des bougies, des cordes, du bleu d'outremer et des couleurs, des boutons, de la colle-forte et de la gélatine, du carton pâte, des châssis, de la chaux, des cristaux, des couverts, du noir animal, de l'acide acétique , des (acétates, des vinaigres obtenus par la distillation des bois. L'ancienne commune de Grenelle renferme encore des raffineries de sucre, des scieries mécaniques, des forges d'où sortent des ponts en fer, des affiucries d'or et d'argent, des teintureries pour soie et coton, des distilleries, des fabriques de sellerie, ceiuturonnerie, toiles cirées, poteries de terre, moutarde, pâtes alimentaires, engrais, etc.
Situé à l'ouest de Grenelle, l'ancien village de Javel est renommé pour sa manufacture de produits chimiques. Longtemps ce ne fut qu'un moulin où les baigneurs, les pêcheurs, toujours nombreux dans ces parages, venaient se délasser et manger des matelotes. En 1777, des capitalistes intelligents, qui sollicitèrent et obtiurent la protection d'un prince du sang, créèrent â Javel la manufacture de monseigneur comte d'Artois, pour les acides et les sels minéraux. La direction en fut confiée à MM. Alban et Vallct. C'étaient des hommes entreprenants. Ils furent les premiers à obtenir l'hypochlorite de potasse, dit eau de Javel, eu faisant passer un courant de chlore gazeux à travers une solution de 2,440 grammes de sous-carbonate de potasse dans 17 kilogrammes d'eau. A un aréostat qu'ils avaient gonflé, ils adaptèrent un mécanisme avec lequel, eu 1785, ils démontrèrent pratiquement la possibilité de diriger les ballons par uu temps calme.
Ce fut â Javel qu'on fabriqua pour la première fois en grand l'alun, la soude épurée et le blanc de plomb. La manufacture n'a point périclité. Elle livre au commerce plus de 300,000 kilogrammes d'acide sulfurique à OU degrés, et les produits gazeux qui s'échappent des chambres de plomb se condensent en partie dans une série de vases de grès. Ses principaux produits sont des chlorures de chaux, chlorures de manganèse; acides nitrique, chlorhydrique, oxalique, tartrique ; acétate de potasse, soude, sel de soude; cristaux de soude; sulfate de soude anhydre pour verrerie ; sulfate de soude cristallisée pour le chaulage du blé; eau de Javel, sulfate d'alumine, phosphate de chaux, savous façon Marseille.
Dirigée par M. do Susscx, la manufacture de Javel a mérité une médaille de bronze en 1844; une médaille d'or en 1849; une médaille de 2e classe à Londres eu 1851, puur perfectionnements aux appareils et pour pureté de l'acide; une médaille de 1" classe à l'Exposition universelle de 1855.
FIN DU (JL'INZIEMB A Kit O.N D I SS K -M K N T.