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CHAPITRE PREMIER

Sablonville. — La porte Maillot. — Les élèves de l'École de Mars.

Le XVIIe arrondissement se compose exclusivement de terrains annexés. Si la superficie qu'il couvre avait été antérieurement dans Paris, il est probable qu'elle serait déserte ; mais les propriétaires parisiens ont parfois d'insatiables exigences; les droits d'octroi augmentent dans une proportion notable les dépenses quotidiennes. Que fout les malheureux retenus à Paris par leurs occupations et qui n'entrevoient point la possibilité de joindre, comme on dit vulgairement, les deux bouts? Ils sont places dans une alternative des plus cruelles : il faut aller vivre de peu a la campagne et perdre sa place, ou la conserver pour mourir de faim à Paris.

Des individus soumis à ce dilemme ont peuplé Sablonville, les Ternes, Monceaux et les Batignolles.

Une fois que l'on avait franchi le mur bâti par les fermiers généraux, on arrivait dans une sorte de paradis relatif, où les barrières et les péages étaient inconnus, où les avantages incontestables de la vie indépendante et sauvage s'alliaient aux bénéfices de la civilisation. De nombreux émigrants prirent le bâton de voyage et se dirigèrent vers la zone affranchie des droits d'octroi sur la viande, les vins, les cidres, les bières, les vinaigres, les huiles, la houille, le bois à brûler, le plâtre, etc. Ainsi se constituèrent des villages, dont le véritable fondateur est l'octroi de Paris. Ils lui doivent une extension qu'ils n'au-

raient jamais acquise, si, comme le demandaient les hommes les plus avancés en économie politique, des taxes nouvelles avaient remplacé les impots perçus aux barrières sur la consommation.

Sablonville, dont une partie seulement a été réunie à la capitale, s'est élevé peu à peu dans l'aride plaine des Sablons, qu'on avait tenté vainement d'utiliser. Louis XV y passait tous les ans, dans les premiers jours de mai, la revue des gardes françaises et des gardes suisses ; en ces occasions, il venait de Versailles par Sèvres, traversait le bois de Boulogne et entrait aux Sablons par la porte Maillot.

Les érudits présument qu'auprès de la porte Maillot était au moyen âge un jeu de mail , et que les amateurs de cet exercice, encore répandu eu 1800 dans la partie méridionale de la France, lançaient des boules de buis, avec des masses recourbées, sur le rond-point des Sablons.

La Convention créa un camp dans la plaine des Sablons, par ce décret en date du 13 prairial an h (1er juin 1794) :

« Art. 1 ". Il sera envoyé à Paris, de chaque district de la république, six jeunes citoyens, sous le nom d'élèves de l'École de Mars, de l'âge de seize à dix-sept ans et demi , pour y recevoir, par une éducation révolutionnaire, toutes les connaissances et les mœurs d'un soldat républicain.

« Art. 2. Les agents nationaux des districts feront, sans délai, le choix de six élèves parmi les enfants des sans-culottes.

u La moitié des élèves sera prise parmi les citoyens peu fortunés des campagnes; l'autre moitié dans les villes, et, par préférence, parmi les enfants des volontaires blessés dans

Paris. — Imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoit

les combats ou qui servent dans les armées de la république.

i< Art. 3. Les agents nationaux choisiront les mieux constitués, les plus robustes, les plus intelligents et qui ont donné des preuves constantes de civisme et de bonne conduite.

« Ils seronttenus de faireimprimer et afficher dans le district le tableau des citoyens qu'ils auront choisis.

« Art. 4. Les élèves de l'École de Mars viendront à Paris à pied et sans armes; ils voyageront comme les défenseurs de la république, et recevront l'étape en route.

c L'un d'eux sera chargé par le district d'une surveillance fraternelle sur ses collègues on route, et sera responsable de leur conduite.

« Art. 5. Les agents nationaux des districts sont autorisés à leur donner l'état de route nécessaire pour se rendre à Paris; ils prendront des mesures telles que les élèves de leur arrondissement soient en route dix jours après la réception du décret par la voie du Bulletin.

« Art. C. Il ne sera pas reçu d'élèves dans l'École de Mars après le 20 messidor.

h Art. 7. L'École de Mars sera placée à la plaine des Sablons, près Paris.

h Les élèves y trouveront à leur arrivée un commissaire do guerre chargé de les recevoir et de les placer.

« Art. 8. La commune de Paris, à raison de sa population , fournira quatre-vingts élèves; l'agent national de la commune les choisira selon les mêmes conditions que ceux des districts, et en soumettra la liste à l'approbation du comité de salut public.

h Art. 9. Lesélèvesde l'École de Mars seront habillés, armés, campés, nourris et. entretenus aux frais de la république.

« Art. 10. Ils seront exercés au maniement des armes, aux manœuvres de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie.

h Ils apprendront les principes de l'art de la guerre, les fortifications de campagne et l'administration militaire.

« Ils seront formés a la fraternité, à la discipline, a la frugalité, aux bonnes mœurs, à l'amour de la patrie et à la haine des rois.

« Art. H. Les élèves resteront sous la tente tant que la saison le permettra.

« Aussitôt que le camp sera levé, et en attendant qu'ils aillent faire leur service aux armées , ils retourneront dans leurs foyers, où ils seront admis à d'autres genres d'instruction, suivant l'aptitude et le zèle qu'ils auront montrés.

«Art. 12. L'École de Mars est placée sous la surveillance immédiate du Comité de salut public, qui est autorisé à prendre toutes les mesures nécessaires pour l'exécution du présent décret ; et, pour remplir l'objet de cette institution révolutionnaire, il choisira les instituteurs et agents qui doivent être employés près des élèves, et les plus propres à leur donner les principes et l'exemple des vertus républicaines. »

Ce décret fut exécuté avec un zèle stimulé par les dangers de. la France : la plaine se couvrit de tentes ; les magasins nationaux fournirent des fusils, des piques, des outils, des ustensiles de toute sorte. Les jeunes gens, qui affluèrent, reçurent chacun un uniforme et un sabre; puis ils commencèrent à se former à l'art de la guerre, sous la direction d'instructeurs expérimentés.

Le camp des Sablons fut levé à la fin de 1794. Le 23 octobre (2 brumaire an n), Guyton fit à la Convention un rapport sur les exercices, les manœuvres et les études auxquelles les élèves avaient été soumis ; et l'assemblée , en vertu de l'art. 11 du décret précédent, rendit un second décret qui ordonnait qu'ils retourneraient dans leurs foyers. Le Comité de salut public était autorisé à placer dans les armées de la république ou à employer dans d'autres fonctions ceux des élèves et de leurs instituteurs qui y seraient propres. Les dernières dispositions du décret portaient :

« La Convention nationale déclare qu'elle est satisfaite de la conduite des élèves de l'École de Mars et de leurs progrès dans les différents genres d'instruction qui leur ont été donnés, ainsi que du zèle des instructeurs et agents qui ont concouru à former cet établissement.

« La Convention attend des élèves de l'École de Mars qu'ils conserveront les vertus républicaines qu'on leur a inspirées, et que, par leur entier dévouement à la patrie, ils s'acquitteront envers elle du bienfait, qu'ils en ont reçu.

« Le présent décret et le rapport seront insérés au Bulletin de correspondance, imprimés et distribués. Il en sera remis un

exemplaire à chacun des élèves, instructeurs et autres officiers du camp, par les représentants du peuple près l'École de Mars, qui certifieront à la suite qu'ils ont suivi les exercices du camp depuis son établissement jusqu'à sa levée. Cette attestation leur servira à faire entrer cet espace de temps dans l'état de leurs services dans les armées de la république. »

La plaine des Sablons redevint déserte et ne se recommanda que par son étendue, qui fit dire à Armand Gouffé :

Si j'avais une cave pleine Des vins choisis que nous sablons, Et grande au moins comme la plaine, De Saint-Denis ou des Sablons, Mon pinceau trempe' dans la lie, Sur tous les murs aurait e'erit ; Entrez, enfants de la folie!

Plus on est de fous, plus on rit.

C'est la seule fois que la plaine des Sablons ait été honorée de l'attention d'un poète.

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