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CHAPITRE II

Le chemin de la Révolte. — Le 13 juillet IS42. — Derniers moments et mort du duc d'Orléans. — Son premier convoi.

Une route qui part de la porte Maillot et se prolonge jusqu'à Saint-Denis traverse au sud-ouest du XVIIe arrondissement, une partie des fortifications ; on la nomme, le chemin de la Ré ■ volte, quoique sa tranquillité n'ait jamais été troublée par la moindre insurrection. Au mois de mai 1750, un exempt de police enleva un enfant dans le faubourg Saint-Antoine, probablement pour quelques peccadilles : la mère éplorée ameuta ses voisins ; des malveillants répandirent le bruit absurde que la police enlevait les enfants ; que ces malheureux étaient sacrifiés, et que leur jeune sang servait à composer d'affreux bains, au moyen desquels on rendait un peu de force au roi et à ses courtisans épuisés par la débauche. Dans plusieurs quartiers, et principalement au faubourg Saint-Antoine, des agents de police furent maltraités. Menacé dans son hôtel par un attroupement, le lieutenant de police Berner prit la fuite; ses serviteurs, effrayés, crurent devoir, pour calmer l'effervescence, ouvrir la porte à deux battants. Tandis que la foule hésitait à entrer, les gardes françaises et suisses, la maison du roi et les compagnies de mousquetaires survinrent, dispersèrent les mutins et s'emparèrent des plus récalcitrants, qui furent envoyés à la potence.

Instruit de cette échauffouréc, soit qu'il appréhendât quelque attentat , soit qu'il voulût priver les Parisiens de sa présence, Louis XV, qui devait se rendre de Saint-Denis à Compiègne, évita de traverser la capitale ; il fit contruire à la hâte ce chemin de la Révolte, auquel la catastrophe du 13 juillet 1842 a donné une si triste célébrité.

Le duc d'Orléans devait aller à Saint-Omer inspecter des régiments désignés pour le corps d'armée d'opération sur la Marne, puis rejoindre sa femme aux eaux de Plombières.

A onze heures du matin, il monta seul dans un cabriolet à quatre roues en forme de calèche, attelé de deux chevaux à la Daumont. C'était une voiture excellente, qui avait été visitée avec soin dans la matinée.

L'intention du prince, en quittant les Tuileries, était d'aller au château de Neuilly faire ses adieux à sa famille; il avait l'habitude de suivre l'avenue qui est perpendiculaire à la porte Maillot; mais, le 13 juillet, il suivit la route transversale qui coupe le village de Sablonville pour regagner l'ancien chemin de Neuilly jusqu'à la cour d'honneur du parc.

L'atmosphère était brûlante; quand les chevaux haletants arrivèrent devant la porte Maillot, le postillon ne les maîtrisait plus qu'avec peine, quoique son porteur eût seul pris le galop. Naturellement, entre les deux routes, l'une perpendiculaire, l'autre diagonale, qui s'offraient à eux, ils prirent celle qu'ils avaient l'habitude de suivre, et, à ce moment, comme cela arrive souvent aux chevaux qui sentent les approches de leur écurie, leur vitesse augmenta. Le porteur donna même quelques ruades dans son palonnier. Attaché très-court, ainsi

BATI GNOLLES-MO NCEAUX.

que c'est l'usage, particulièrement dans les attelages à la Dauinont , le cheval se sentit gène, et s'emporta avec une rapidité qui entraîna le cheval sous-main, lequel était resté jusqu'alors tranquille.

Le prince cria au postillon :

— Tu n'es plus maître de tes chevaux?

— Non, Monseigneur; mais je les dirige encore.

Et en effet, il n'avait perdu ni les arçons ni les étriers; il tenait vigoureusement les guides, et il pouvait espérer détourner ses chevaux, par la gauche, dans la vieille route de Neuilly, qui lui offrait la carrière.

— Mais tu ne peux donc pas les retenir? cria de nouveau le prince qui s'était levé debout dans sa voiture.

— Non , Monseigneur.

Alors le duc d'Orléans, qui était fort agile et d'une adresse extraordinaire, se confiant dans la solidité et le peu d'élévation de son marchepied, sauta à pieds joints sur la route, et retomba violemment sur le pavé, poussé par la puissance d'impulsion qui , de la voiture, s'était communiquée à sa personne. Quelques secondes plus tard, les chevaux se calmaient, la voiture s'arrêtait.

Le prince était resté sans connaissance; ou le transporta dans l'arrière-houtique d'un épicier nommé Cordier. Le maître de la maison , le postillon, les trois ouvriers le déposèrent sur deux matelas, la tète près du fourneau où l'on faisait ordinaiment la cuisine. Plusieurs médecins accoururent, et le prince fut saigné, mais sans que son état s'améliorât; la blessure qu'il avait à la tête comprenait à la fois la contusion , la déchirure, la fracture, l'écartemeut des sutures , toutes les lésions imaginables; l'évanouissement se prolongeait, et le mourant ne. faisait entendre que quelques mots incohérents prononcés en langue allemande.

Bientôt arriva la famille royale; sans attendre leur voiture, Louis-Philippe et la reine se rendirent à pied dans le triste séjour où l'héritier du trône agonisait. Ils furent suivis des princesses Adélaïde et Clémentine, du duc d'Aumale et du duc de Montpensier, du maréchal Soult, du maréchal Gérard, des ministres de la justice, des affaires étrangères, de l'intérieur, de la marine, des finances et de l'instruction publique. Le chancelier de France, le préfet de police, les généraux Pajol et Aupick furent introduits dans un espace laissé libre près de la maison et entouré d'un cordon de sentinelles.

Le docteur Pasquier fils, premier chirurgien du duc d'Orléans, n'avait point dissimulé à Louis-Philippe la gravité de la situation. Debout, immobile, le roi suivait en silence les progrès du mal; la reine et les princesses étaient à genoux près du lit. Un témoin oculaire de cette scène déchirante, le docteur Vincent Duval, en a raconté eu ces termes les lugubres péripéties :

« Appelé le premier auprès du prince royal après sa funeste chute, je crois devoir publier le récit détaillé des circonstances qui ont accompagné sa mort. Dans la précipitation du premier moment, quelques faits ont été omis ou dénaturés. Je garantis l'exactitude de ceux qui suivent.

« A mon arrivée dans la maison où l'on avait porté le prince, je trouvai déjà auprès de lui M. Not, qui était venu sur les lieux au moment de l'accident. M. Ley arrivait en même temps que moi. Nous fumes les seuls médecins qui assistèrent le blessé de onze heures et demie à une heure ; c'est à cet instant qu'arriva M. le docteur Putel, de Neuilly.

« Le prince était étendu sur deux matelas.

« Sa tête, penchée sur sa poitrine, se balançait alternativement à droite et à gauche, selon les mouvements qu'on imprimait au corps. La respiration était profonde et suspireuse; les yeux à demi fermés, le regard éteint comme celui des agonisants.

« Après avoir enlevé les vêtements du prince et l'avoir placé convenablement, nous examinâmes ses membres et la voûte du crâne, et nous ne trouvâmes aucun signe sensible de fracture, ni crépitation, ni saillie, ni dépression. La région frontale présentait une contusion s'étendant de la racine des cheveux au sourcil droit. La face dorsale du corps de la main gauche offrait également des traces de contusion et d'un gonflement trèsnotable; il y avait du sang dans la bouche et dans l'oreille droite.

« Les premières indications ayant été remplies, on pratiqua une saignée qui amena peu de changement. Cependant le pouls ■se releva et le malade exécutait quelques mouvements. Le

prince cherchait surtout à détacher la bande de la saignée, et certains indices portaient à croire qu'il était vivement sollicité par le besoin de satisfaire la fonction urinaire. La région hypogastrique était légèrement météorisée. Ces manifestations de sensibilité et d'intelligence semblaient indiquer que le prince avait quelque conscience de sou état. Mais l'autopsie nous a fait connaître des lésions d'une telle gravité du côté du ceutru nerveux encéphalique, qu'une seule d'entre elles suffirait nonseulement pour suspendre ou anéantir les facultés de relation, mais même pour être suivie instantanément de la mort. La violence du choc avait été telle, que si une partie de la force contondante n'avait été absorbée par l'ébranlement, la désarticulation et la fracture des os, le prince aurait inévitablement été comme foudroyé sous le coup.

« Nous avions donc devant nous tout l'appareil phénoménal qui caractérise les commotions cérébrales au troisième degré, c'est-à-dire une de ces complications chirurgicales contre lesquelles toutes les ressources de la science sont impuissantes. Quelles étaient l'étendue et la profondeur du mal? Fallait-il agir ou rester spectateur impassible de cette terrible scène, à laquelle nous avons assisté pendant cinq heures? Hélas! l'autopsie est venue tristement révéler l'inutilité de nos soins. Le prince était perdu.

« Nous recourûmes aux lotions réfrigérantes sur la région frontale, aux aspirations stimulantes, aux frictions sèches. Le coma persistait: pas un signe d'intelligence, toujours des mouvements automatiques. Il était midi. Ce fut dans ce moment qu'arriva le roi, accompagné de la reine, de M™e Adélaïde, de la princesse Clémentine, suivi de M. le maréchal Gérard, de MM. les lieutenants généraux Atthalin, Gourgaud, Rumigny, et de M. Gabriel Delessert.

« La reine se précipita à genoux au pied du grabat où était étendu son malheureux fils. Jamais désolation et amour de mère n'éclatèrent en expressions plus déchirantes. Au milieu de cette scène de désespoir, le roi seul sut maîtriser sa profonde douleur. Sa Majesté demanda si l'on avait reconnu quelques fractures. Ce fut avec hésitation qu'une réponse négative fut donnée.

« Alors le roi, engageant les médecins à continuer leurs soins à son fils, s'approcha de la reine, chercha à la consoler et à la rassurer, en lui rappelant plusieurs accidents semblables qui lui étaient arrivés à lui-même.

n Cependant l'état du malade allait toujours en s'aggravant : soixante sangsues furent appliquées à la base du crâne. Ce fut pendant cette opération que le prince prononça quelques paroles fugaces, sans suite et en allemand. Il cherchait aussi à arracher les sangsues, comme s'il était sensible à la douleur qu'elles causaient. Il était alors une heure et demie; les sinapismes furent appliqués.

« Le pouls, qui avant la saignée était bas, dépressible, filiforme, avait, repris un rhythme presque normal ; toutefois, la respiration devenait de plus en plus difticultueuse, bruyante, entrecoupée; l'illustre blessé s'agitait et exécutait des mouvements brusques. Bientôt les mouvements automatiques cessèrent pour faire place à un autre appareil de symptômes. Les membres inférieurs, qui jusqu'alors avaient été immobiles, flasques, devinrent le siège d'un tremblement général, auquel succédèrent des contractions désordonnées, convulsives.

ic Les articulations se fléchissaient brusquement, puis s'étendaient par intervalles irréguliers. Peu à peu les mouvements devinrent moins fréquents et cessèrent enfin, laissant dans les parties comme une roideur tétanique. Je remarquai une tension dans les masseters et un mouvement spasmodique des mâchoires. La respiration devenait stertoreuso; le pouls baissa de nouveau et devint filiforme... l'anxiété et le découragement étaient sur tous les visages.

« La reine était toujours agenouillée au pied du lit de son fils mourant, invoquant le ciel, suppliant Dieu d'accorder un instant de connaissance, à son fils. En échange de ce bienfait, elle offrait toute son existence. Autour de cette reine, de la meilleure des mères, se pressait son illustre famille, dont la consternation était non moins grande. Rien n'égalait la désolation du duc d'Aumale, qui s'écriait sans cesse : « Oh! quand Joinville saura ce malheur!... » La désolation du duc de Moutpensier était aussi bien vive.

n Le roi contemplait cette scène d'affliction avec une résignation plus poignante, encore que toutes les douleurs. Le ma-

réchal Gérard, les généraux Atthalin, Gourgaud, Rumigny et M. le préfet de police Delessert veillaient à l'exécution de tous les ordres que le roi donnait lui-même. Leur activité suppléait à tout dans ce triste moment. Les médecins, profondément émus, osaient à peine lever les yeux sur ces grandes infortunes; car partout on ne rencontrait que regards contristés qui interrogeaient, et pas une lueur d'espoir à offrir!

« MM. les ministres et dé hauts fonctionnaires arrivèrent sur ces entrefaites. On introduisit aussi auprès du prince MM. les docteurs Destouches, médecin de la maison du roi à Neuilly, et Deschaumes, des Ternes. Ils ne tardèrent pas a être suivis de MM. Pasquier fils, premier chirurgien du prince, et Pasquier père, premier chirurgien du roi, et quelque temps après de M. Blandin. M. Pasquier fils, s'étant fait rendre compte de ce qui avait été fait, approuva les moyens qu'on avait employés, procéda immédiatement à l'application d'un grand nombre de ventouses scarifiées et sèches sur le tronc et les membres. Des frictions éthéréeset ammoniacales secondèrent ces moyens.

« Vers les deux heures, M. le curé de Neuilly, que la reine avait demandé à plusieurs reprises, vint administrer l'extrèmuonction à Son Altesse Royale.

« L'état du prince continuait à s'aggraver, les convulsions prirent une nouvelle intensité, les membres, les inférieurs surtout, étaient agités de mouvements convulsifs violents; leurs muscles étaient le siège d'un frémissement spasmodique continuel. La respiration devenait de plus en plus difficile, le pouls radial disparut bientôt, et vers trois heures on n'apercevait plus que vaguement les pulsations des carotides ; le globe oculaire, à demi voilé, était immobile, la pupille dilatée et fixe. Une échymose s'était déclarée autour de l'œil droit.

« On suspendit un instant toute médication ; le roi et la reine crurent voir dans cette détermination un indice de la fin prochaine du prince; ils se précipitèrent soudainement vers leur fils, l'embrassèrent à plusieurs reprises en sanglotant, et lui tirent de déchirants adieux. Puis les princes et les princesses vinrent aussi couvrir de leurs embrassemeuts l'illustre mourant. La reine, au milieu de ses transports douloureux, répétait sans cesse : « Oh ! comment annoncera-t-on ce malheur à cette K pauvre Hélène? » Quelques moments après, la duchesse de Nemours arriva, partageant la désolation de sa famille.

i' La mort était imminente. Pendant cette longue, cette pénible agonie, on recourut encore à l'emploi de quelques moyens dérivatifs. Le pouls carotidien était extrêmement faible, et même cessait d'être sensible par intervalles; le visage pâle, les lèvres violacées. La respiration, devenue râleuse, allait aussi eu s'alïaiblissant, et était même suspendue par moments. Plusieurs fois on crut le prince mort; puis une inspiration profonde, luctueuse, arrachait du doute, et était de nouveau suivie d'une suspension complète de tout phénomène vital.

h Ce fut une lutte pénible et affreuse, dans laquelle on voyait cette précieuse existence se ruiner et s'éteindre dans les plus cruelles alternatives. Il y avait dans les oscillations de ce souffle mourant tant de hautes destinées!... A quatre heures et demie, l'auguste agonisant rendait le dernier soupir.

« Le clergé fut introduit, et tout le monde s'agenouilla... Nous avons vu là, dans un misérable galetas, le plus triste et le plus solennel spectacle qu'on puisse contempler. Le roi, la reine, princes et princesses, ministres de la couronne et ministres de Dieu, tous les plus grands dignitaires de l'État, agenouillés autour d'un grabat, sur lequel gisait l'héritier présomptif du troue de France, pour lequel, dans ce moment lugubre, ou récitait les prières des morts.

« Il est impossible de dire toutes les douleurs qui, dans ce moment suprême, ont éclaté. 11 serait surtout difficile de dire laquelle des deux souffrauces était la plus grande, ou de celle de cette reine qui, comme mère, pouvait pleurer, gémir et se désoler... ou de celle de cet auguste père qui devait opposer une royale résignation à la plus profonde affliction qui puisse accabler une âme humaine. »

Lorsque tout fut fini, la dépouille mortelle du duc d'Orléans fut placée sur une litière recouverte d'un drap blanc. La reine refusa de monter en voiture , et déclara qu'elle accompagnerait le corps de son fils jusqu'à la chapelle du palais de Neuilly, où elle désirait qu'il fut exposé. On fit venir, pour former la haie sur le passage du cortège funèbre, une compagnie d'élite du 17" régiment d'infanterie légère, qui avait accompagné naguère le duc d'Orléans dans l'expédition des Portes-de-Fer.

Le convoi se mit en route à cinq heures.

Le lieutenant général Athalin marchait en avant de la litière, que portaient quatre sous-officiers.

Derrière le corps suivaient à pied : le roi, la reine, M"e Adélaïde, la duchesse de Nemours, la princesse Clémentine, le duc d'Aumale, le duc de Montpensier.

Venaient ensuite le maréchal Soult, les ministres, le maréchal Gérard, les officiers généraux, les officiers du roi et des princes et toute la foule des assistants.

I.e convoi parcourut ainsi l'avenue de Sahlonville, franchit, la vieille route de Neuilly, et entra dans le parc royal, qu'il traversa dans toute sa longueur. Le roi n'avait voulu céder à personne le droit de conduire ce premier deuil de son (ils aine.

Ferdinand-Philipppe-Louis-Charles-Henri-Joseph d'Orléans était né à Païenne, le 3 septembre 1810. Élevé dans l'exil, il avait été porté par les événements à un rang auquel sa naissance même ne lui permettait point d'aspirer. La couronne lui était promise; les qualités de son cœur et de son intelligence l'avaient rendu populaire; il était plein de force et de jeunesse; et, victime d'une fatale imprudence, l'héritier du troue venait expirer dans l'arrière-boutique d'un épicier!

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