CHAPITRE VI
Les Batipnolles. — Recherches sur Vorîffine de ce nom. — Le val Bactilion. — liatagliole et Batifolle.
Aucun arrondissement ne prête mieux que le XVII" aux dissertations savantes, précisément par la raison qu'il parait de fondation toute récente, et qu'on sait gré aux auteurs des efforts même infructueux qu'ils tentent pour combler une lacune en reliant le présent au passé.
Une charte, publiée successivement par Mabillon et Pardessus, a fait croire généralement que les Batignolles avaient existé dès le vu" siècle. Nous pensons qu'il est inutile d'en reproduire l'effroyable latin, que les amateurs fanatiques d'archéologie trouveront dans le tome second du recueil intitulé : Diplomata, chartœ, epistolœ, lege.i, aliaque instrumenta ad res gallo-francicas spectantia.
La pièce elle-même a été intitulée par ses éditeurs :
Diploma Theodorici 111, régis franrorum, quo villam de Bactilione Vai.le adjudicat Almagario, Achilde partent hujus frustra reclamante.
« Charte de Théodoric ou Thierry III, roi des Francs, qui adjuge à Amalgar la terre du val Bactilion, dont Achilde réclamait à tort une partie. »
Il y a de leur part une erreur. Nous avons étudié attentivement la charte en question; elle concerne non pas la terre du
val de. Bactilion, mais une métairie située dans la villa royale de ce nom. Ces villas, qui étaient d'une étendue considérable, comprenaient des terres administrées en régie, des domaines affermés, et d'autres que les colons possédaient héréditairement, à la condition d'acquitter certaines redevances et n'être tidèles à leur seigneur. La métairie litigieuse faisait partie de la villa du val de Bactiliun.
Voici les faits de la cause. Théodoric tenant sa cour à Compiègne, une femme, nommée Achilde, vient demander justice; elle déclare que sa mère, propriétaire d'une portion qu'elle tenait héréditairement dans la villa du val de Bactilion (portionede bartone, in villa nuncubanti Bactilione valle), en a confié l'exploitation à des hommes liges, qui l'ont méchamment gardée. Ce texte est plein d'intérêt au point de vue de l'histoire; car c'est une preuve de plus que, contrairement au texte formel de la loi des franks saliens, les femmes commençaient à hériter même des biens immobiliers.
Le prévenu, qui s'appelle Amalgar, comparait devant le roi, à Luzarches, en l'an 080. Il dit que la terre qu'on lui réclame, située au lieu du val de Bactilion (inprœdicto loco), a été occupée par lui et par son père Gueltramm ; qu'ils la tiennent des prédécesseurs du roi depuis au moins trente et un ans.
Encore un détail intéressant qui ressort de notre charte, à savoir que la prescription était admise chez les Franks.
Ce qui suit n'est pas moins curieux.
Le roi défère le serment aux défendeurs. Deux jours avant les calendes de juillet, Amalgar, avec sept hommes de sa condition, se présente dans l'oratoire du palais de Luzarches, et tous jurent sur la chape de saint Martin, en se portant cautions les uns des autres, qu'Amalgar et son père occupent leur manse depuis trente et un ans. Le 2 des calendes de juillet, Amalgar et ses amis se présentent au palais de Luzarches. Le comte du palais, Dructoald, rend témoignage en leur faveur,
et le roi ordonne qu'Achilde sera déboutée et que la portion qu'elle revendiquait appartiendra au défendeur (porcio m prœrJirto loco Bactilione Voile .
Lorsque ce document eut été commenté par quelques auteurs de dictionnaires géographiques, les Batignollais poussèrent des cris de joie; ils se trouvaient dans la position d'un enfant qui ne connaît point son père e.t qui découvre inopinément qu'il a des ancêtres. La réflexion la plus simple aurait pu suffire pour dissiper leurs illusions : si les Batignolles avaient existé au temps des Mérovingiens, elles auraient dépendu de la villa de Clipiacum ou Clichy, et c'eût été dans son palais de Clichy que Théodoric, assisté du comte du palais, eût jugé le différend élevé entre ses vassaux. Mais la scène se passe à Luzarches; cherchons donc aux environs de cette ville s'il n'y a pas quelque Bactilion. Nous en trouvons un sans peine, dont le nom latin a été peu altéré : c'est Bâillon, village de 200 âmes, situé dans le département de Scino-et-Oise. Voilà les Batignollais dépossédés de leur antique origine!
Nous avons vu qu'en 1815 les princes de la famille royale avaient livré de terribles combats auprès des Batignolles. Sous Louis XVIII, la plaine fut utilisée pour des exercices militaires. Les ducs d'Angoulèmc et de Berry montaient fièrement la grande rue de Clichy et allaient donner aux paysans le spectacle de batailles où la garde royale faisait admirer sa belle tenue. Si l'on cherchait au nom de cette commune une étymologie latine, peut-être la trouverait-on dans le mot Batagliola , ou Baltagiola, qui signifiait une petite guerre, comme l'atteste ce passage cité par Du Cange : Quœdam speclacula fecerunt quee vulgo battaliolœ, sed latine convenientius bellicula iiimcupantur. La plaine sans ombrages qui s'étendait entre Montmartre et Monceaux était éminemment favorable aux mouvements de troupes. Batignolles pourrait venir aussi de Batifolle (Batifollum), mot qui désignait tantôt une tour de bois, tantôt un moulin à vent. 11 existait en effet dans la localité qui nous occupe des moulins, dont le nom d'une rue perpétue le souvenir, et de vieilles chartes mentionnent un fief de la Panneterie, au sud de Monceaux. L'une ou l'autre étymologie expliquerait ce pluriel assez peu usité, et précédé de l'article : Les Batignolles. Mais ce qui doit dérouter les faiseurs de. conjectures, c'est qu'aucun géographe ancien ne parle des Batignolles; on voit sur les cartes la maison des Ternes; puis les Monceaux ; et entre ce hameau et Montmartre, il n'y a que le chemin de Clichy.