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CHAPITRE VII

Le chemin île Clichy. — La cle'fense de Paris. — Le i/ere Lathuille. — Extension des Batignolles. — La mairie. — Les tables d'hôtes.

Ce chemin fut planté d'arbres, en 1705, par la dame de Clichy, Marguerite de Bautru, veuve du marquis de Vaubrun. Elle conclut des échanges de terrains avec les abbayes de Saint- Denis et de Montmartre pour élargir cette voie de communication qui , par la rue du Coq et le chemin de la Grand-Pinte, aboutissait au boulevard de Paris.

La route et la barrière de Clichy sont devenues célèbres, en 1X14, par le courage des derniers défenseurs du territoire envahi.

Dans l'avenue, à gauche, était un restaurant, un des premiers qui aient été créés extra muros, puisqu'il date de 1700. Le premier propriétaire dont la renommée soit parvenue jusqu'à nous est le père Lathuille, chez lequel nos pères venaient faire nopees [et festins. Au siège de Paris, en 1814, le maréchal Moneey établit chez le père Lathuille son quartier-général; il commandait en chef la garde nationale et avait principalement sous ses ordres les lrc et 4e légions, échelonnées depuis GhaîUôt jusqu'à Clichy. Par ses ordres, des postes de gardes nationaux s'installèrent sur les monticules qui dominent les Ternes ; l'artillerie fut placée au rond-point de l'Étoile et protégée par des abatis. A la barrière de Clichy, un retranchement fut établi avec des charrettes et les bois d'un chantier voisin; des pièces de canon furent disposées aux embrasures des palissades, et des gardes nationaux se mirent en embuscade aux fenêtres des bâtiments de l'octroi.

Le maréchal Blûcher, débordant la gauche, de l'armée française, dirigea sur les Batignolles le corps russe du comte de Langeron , composé de 14,000 hommes d'infanterie et de

5,000 cavaliers. Des tirailleurs de la 8e légion, embusqués dans les vignes et autour des carrières, accueillirent l'avant-garde par une vive fusillade et se replièrent sur la barrière de Clichy. Le maréchal Moneey les invita à se poster dans les maisons; mais, animés par leurs premières escarmouches, ils répondirent fièrement : « Nous n'avons pas peur, nous ne voulons pas nous cacher. » Le général Lapointe, chef d'état-major, ne put vaincre leurs susceptibilités honorables qu'en parlementant avec eux, et en leur disant : n Croyez-vous que le doyen des maréchaux vous conseille une lâcheté? »

Le commandant de la 2e légion, le comte Régnault de Saint- Jean-d'Angély, avait jugé la partie perdue et était rentré dans Paris; le maréchal Moneey le remplaça d'office par le chef de bataillon Odiot, le même qui a produit, dans l'orfèvrerie tant de chefs-d'œuvre admirés. Pendant que sous ses ordres s'organisait la défense, le père Lathuille faisait distribuer dans les rangs ses vins et ses comestibles, et il disait aux gardes nationaux : « Buvez et mangez, videz mes caves; il ne faut rien laisser à l'ennemi, n

Le corps de Langeron s'avança, soutenu par les divisions d'York, de Kleist et de Woronzow. Les gardes nationaux firent bonne contenance, et l'ennemi recula sous le feu de. leur artillerie. Cependant, à cinq heures du soir, le son de la trompette annonça un parlementaire, et un armistice fut proclamé.

Pendant cet engagement, la maison du père Lathuille fut le point de mire de l'ennemi : une douzaine de boulets s'y logèrent; un, entre autres, resta dans le comptoir, où on peut encore le voir de nos jours.

A cette époque, les Batignolles ne se composaient que de quelques maisons éparses, de quelques fermes isolées qui ne comptaient guère que le nombre d'habitants nécessaire à leur exploitation. Quelques spéculateurs, alléchés par le bon marché du terrain, y construisirent des maisons de campagne qu'ils avaient l'intention de revendre avec bénéfice. Ces bicoques se composaient invariablement d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, sans ornement extérieurni intérieur ; la porte, placée au centre, était, précédée de trois marches en pierre. Entre le logis et la rue, qui n'était encore qu'à l'état de sol naturel, s'étendait un jardin naissant. Le propriétaire avait dessiné des allées, indiqué des parterres et creusé un puits dans un coin; mais la végétation se faisait remarquer par son absence.

Des Parisiens égarés aperçurent par hasard les retraites qui leur avaient été préparées; des commerçants, fatigués de leur labeur quotidien et ne gagnant pas assez pour se payer une villa sérieuse, furent séduits par la perspective d'acquérir à peu de frais une maison de campagne: ils s'installèrent aux Batignolles, plantèrent des giroflées et des œillets de poète dans les platesbandes, tapissèrent les murs d'espaliers, et s'applaudirent de pouvoir, chaque dimanche, venir respirer un air plus pur que celui de leurs magasins. S'ils voulaient sortir de leur domicile rural, ils avaient devant eux une plaine sans bosquets, mais peu leur importait; ils ne sortaient pas, et se complaisaient à grouper autour d'eux des amis qui venaient boire un vin d'autant meilleur qu'il échappait aux taxes municipales.

Un peu plus tard des maisons s'établirent à l'instar de celles de Paris dans la plaine des Batignolles. Près des habitations qui surgissaient au milieu des champs de blé et de pommes de terre, furent construites ces espèces de casernes où le propriétaire parisien accumule les locataires infortunés auxquels il vend l'air et l'espace. Elles furent, occupées par des employés subalternes qui visaient à l'économie. Il vint aussi aux Batignolles d'anciens militaires qui n'auraient pu vivre à Paris avec le modique subside que leur allouait le gouvernement; d'anciens fonctionnaires publics, des acteurs en activité de service ou pensionnés par le théâtre dont ils avaient fait l'ornement. Un des premiers habitants des Batignolles fut Vizentini, excellent chanteur comique, prédécesseur de Saint-Foy, qui ne l'a pas fait oublier. Sa maison n'était qu'une ferme dont les abords devenaient presque impraticables en hiver; il avait une bassecour riche en poules et on canards, qui se promenaient dans les rues voisines sans être le moins du monde inquiétés. Le nombre des rues et des maisons s'accrut rapidement, grâce à la formation de la Société d'entrepreneurs Navarre et Rivoire. Le noyau de la ville fut la maison de santé du docteur Lemercier. Les propriétaires et spéculateurs qui ont contribué le plus à créer les Batignolles ont inscrit leur nom aux angles des principales rues, ainsi nous remarquons aux Batignolles les rues Aubain, Boursault, Bénard, Caprond, Cardinet, Chalabre,

BA.TIGNOLLES-iMONCEA.UX.

Chazelles, Deligny, Fouvet, Fortin, Fournial, Gouin, Guylot, Jacob, Jadin, Lacroix, Lagile, Lebouteux, Lecbapelais, Lécluse, Loconte, Lemorcier, Puteaux, Roussel, Salneuve, Soffroy, Trézel, Truffaut; les cités Lacroix et Lafontaine; la galerie Josserand; les passages Boulay, Diez, Geffroy -Didelot, Gutin, Lathuille; les impasses Faldoni, Fauconnier, Gilet, Rothschild: ce Rothschild est un honorable loueur de voitures , qu'il ne faut pas confondre avec le baron son homonyme. En 1828, une chapelle fut construite par les soins de Charles X et de la duchesse d"Angoulème, qui fournirent une partie des fonds nécessaires. L'archevêque de Paris Hyacinthe de Quelen et ses deux grands vicaires donnèrent 1,200 francs pour l'acquisition du mobilier. Cette église, dont l'architecte fut M. Eugène Lequeux, a été considérablement agrandie et embellie depuis sa création; son fronton triangulaire, soutenu par quatre colonnes d'ordre toscan, porte cette inscription : D. 0. M. Sub ihvocatiohe B.I . Mariœ ; au-dessus est la cloche , suspendue dans un campanile pareil à celui des monastères italiens.

A la fin de 1S29, les Catignolles avaient G,000 habitants. Un décret du 10 février 1830 les érigea en commune, dont le premier maire fut M. Jaique. On lisait dans le Moniteur du 21 avril 1830 : « Les Batignolles et Monceaux, qui n'étaient . naguère que des hameaux annexes de la commune de Clichyla-Garenne, au boulevard nord extérieur de Paris, se sont tellement accrus par les bâtisses qu'on y a faites depuis quelques années, qu'ils présentent aujourd'hui l'aspect d'une petite ville moderne. La population y est nombreuse, et beaucoup de personnes aisées, attirées par un site agréable, y établissent leur résidence.

« L'autorité a cédé au vœu des nouveaux habitants de distraire ces deux localités de la commune de Clichy, et une ordonnance du roi, en date du 10 février 1830, les érige en une seule et même commune, sous le nom de Batignolles-Monceaux.

« La nouvelle administration municipale a été installée le 8 avril par M. le baron de Jessaint, sous-préfet de Saint-Denis, qui a reçu le serment des fonctionnaires élus. Un banquet a terminé cette petite fête; les pauvres n'ont pas été oubliés, une collecte a été faite en leur faveur. La nouvelle commune, dont l'organisation se complète chaque jour, a déjà sa compagnie de sapeurs-pompiers, composée de citoyens domiciliés et amis de l'ordre, qui se font remarquer par leur bonne tenue et leur habileté dans les manœuvres. i>

La population s'élevait à 14,073 habitants en 1842; un nouveau maire, M. Balagny, nommé par ordonnance du 10 janvier 1843, pensa à doter la commune de l'Hôtel de Ville ; mais son projet ne put être réalisé qu'en 1840. Les Batignolles avaient alors 10,804 habitants ; la mairie fut commencée le 10 septembre 1847, après que la première pierre en eut été posée par le marquis de la Morelli , officier de la Légion d'honneur, et successeur de M. Balagny. Cette mairie, belle et coquette, a coûté environ 800,000 francs. Elle a un beffroi avec une horloge à quatre cadrans, surmontés de clochetons. L'édifice, dont M. Eugène Lequeux dirigea les travaux, fut inauguré le 21 octobre 1849, par M. Berger, préfet de la Seine; Rébillot, préfet de police, et son secrétaire général M. Godeau, Louis Cruveilhier, sous-préfet de Saint-Denis, le prince Napoléon, colonel de la deuxième légion de la garde nationale de la banlieue, et M. Benoit Droux, maire depuis 1848.

Le procès-verbal de cette cérémonie a été conservé précieusement ; il est revêtu des signatures de tous les notables des Batignolles en 1849. La façade portait naguère en lettres d'or, sur trois plaques de marbre rouge, au centre : mairie des Batignolles; adroite : commencée en 1847 ; à gauche : finie en 1SM. L'inscription centrale depuis l'annexion est : Ville de Paris, de sorte qu'on pourrait croire que c'est Paris qui a été commencé en 1847 et fini en 1849.

L'agitation qui suivit la révolution de 1848 effraya bon nombre de bourgeois paisibles, qui se retirèrent aux Batignolles. L'élévation du prix des denrées provoqua des émigrations, qui portèrent le chiffre des habitants1 de 28,230 en 1851, à 44,094 en 1850, et à 65,000 en 1860.

Des colombiers de six étages recevaient des milliers de pigeons qui s'envolaient de Paris. C'étaient toujours de petits employés, des retraités de l'ordre civil ou militaire, des rentiers qui ne se souciaient point d'écorner leur modeste, capital, des veuves séparées de leurs maris, de vieux parents tombés dans l'indigence et n'ayant d'autres ressources qu'une pension

alimentaire qu'il leur avait fallu arracher à leur ingrate progéniture.

La population grandissait sans cesse, et la plupart do ses membres étant dépourvus de mobilier, il se créa dans ces parages d'innombrables maisons meublées, refuges des commis sans emploi, des gens en quête d'une position sociale, des exilés polonais ou italiens, des femmes déclassées, des institutrices sans ouvrage. Pour ces émigrés de la grande capitale s'organisèrent des tables d'hôte aux prix les plus modérés : 75 centimes le déjeuner, I fr. 25 cent, le dîner. Les meilleures, lorsque les subsistances étaient d'une cherté exceptionnelle, avaient fixé, pour le second repas, un maximum de 1 fr. 75 c. Les organisateurs de ces réunions; peu gastronomiques, suivaient un système analogue à celui des journaux quotidiens qui perdent sur leurs abonnés et se rattrapent sur les annonces. Les consommateurs ordinaires n'apportaient à la maison qu'un bénéfice imperceptible; mais elle gagnait par les extra et les suppléments.

A ces tables hospitalières vinrent s'asseoir non-seulement des colons des Batignolles, mais encore des Parisiens restés fidèles à leur patrie. Ils faisaient assez maigre chère; mais que de gaieté dans ces agapes! que d'intrigues amoureuses nouées entre les commensaux et les commensales! Ils étaient souvent en retard pour le paiement de leur note, et la maîtresse, du logis voyait avec terreur sa bourse mise à sec par des avances au-dessus de ses forces. Elle allait de l'un à l'autre en demandant un à-compte avec des larmes dans la voix. Quand elle pouvait arracher quelques pièces de cinq francs, elle éprouvait la même joie que si elle eût découvert un trésor inattendu; elle se regardait presque comme l'obligée des débiteurs qui voulaient bien la payer.

Malgré la multiplication des établissements Duval et l'annexion qui a soumis aux droits les boissons consommées aux Batignolles, les tables d'hôtes s'y sont maintenues, et leurs mœurs n'ont pas changé. Quelques-unes forment de petits cercles intimes, de véritables familles où la présence d'un étranger fait tache. Elles ont des j%urs de liesse, où quelques convives accidentellement fortunés font circuler le Champagne. Parfois des lorettes des quartiers voisins se mêlent à ces sociétés, et dans ce cas il est rare que la soirée ne finisse point par une petite partie de trente-et-un.

H est un type qui s'efface et que l'on retrouverait peut-être en fouillant avec soin les tables d'hôte des Batignolles : c'est le colonel. Le colonel a été militaire; il est vrai qu'on ignore dans quel régiment il a servi, et que si l'on ouvrait une enquête scrupuleuse sur sa carrière, on découvrirait peut-être qu'il s'est élevé tout, au plus au grade de sergent-major. Quoi qu'il en soit, il est accepté comme ancien soldat sans être dans la nécessité d'exhiber des états de service ; il n'est pas extraordinaire qu'un bout de ruban rougisse sa boutonnière, et il raconte avec emphase les effroyables dangers qu'il a affrontés dans ses innombrables campagnes. Il vit de sa retraite et des débris d'une fortune que ses parents, appartenant à la haute aristocratie, ont eu le tort de ne pas ménager. Le colonel est l'ami de la maîtresse de la table d'hôte ; c'est lui qui préside au banquet, qui pousse à la consommation d'extra, qui organise les jeux et libelle les notes ; c'est l'homme d'affaires de madame; c'est lui qui fait la police de l'établissement : il se charge d'amener, par la persuasion ou par la menace, les débiteurs récalcitrants à résipiscence. Envers les hommes il affecte une. rude franchise; mais, galant avec les dames il leur adresse des compliments dans le genre de ceux de Demoustier. Lorsque des convives difficiles trouvent que le bouillon est trop clair, que le vin pourrait être meilleur , et que la chair du bœuf ressemble, trop à celle de sa compagne, c'est le colonel qui prend Tait et cause pour l'établissement. Il en soutient l'honneur avec énergie, et malheur aux imprudents qui osent lui tenir tète!

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