CHAPITRE VIII
Un discours de M. Balagny. — Fête du 30 janvier 1S60. — Feuilles batignollaises. — Industrie. — Ateliers de M. Gouin. — VAlieille Prévoyante. — L'Union ouvrière des Catignolles-Monceaiux.
Un décret du 28 novembre 1855 replaça M. Balagny à la tête de la municipalité! Présidant le conseil municipal, le maire rappelé prononça le discours suivant :
« Messieurs ,
« Lorsque les passions politiques, amorties, sinon éteintes, se taisent ; que l'esprit public commence à se dégager de tous les sophismes dont les hommes de parti l'obscurcissaient, les fonctions municipales deviennent le. partage des citoyens laborieux, dévoués à leur pays, pénétrés du sentiment du devoir et de la pensée d'être, sans bruit, utiles à leurs concitoyens.
« Après de grandes commotions politiques, qui remuent et agitent profondément les masses, il a toujours paru nécessaire à un gouvernement sage de suspendre l'exercice de certains droits électoraux dans le département qui a pour chef- lieu la capitale du pays. La loi qui a réglé récemment tout ce qui concerne les conseils municipaux de la France, a laissé au gouvernement le soin de pourvoir au renouvellement des fonctionnaires de cet ordre dans le département de la Seine.
« Vos titres bien connus à l'estime et a la considération publique étaient une recommandation auprès de l'administration, qui ne pouvait ainsi se tromper dans son choix.
« Je vous remercie d'avoir, par votre acceptation et le serment que vous venez de prêter, répondu à sa confiance.
u Pour mon compte, vous me permettrez, Messieurs, de m'en féliciter sincèrement, puisque vous m'offrez l'occasion de resserrer avec beaucoup d'entre vous les liens de bonne confraternité qui existent déjà, et d'établir avec les nouveaux élus les mêmes relations d'estime et de confiance réciproques.
« Vous pouvez compter, Messieurs, que, tant que j'aurai l'honneur de présider ce Conseil , mes rapports avec vous seront ceux d'un collègue plein de déférence pour les avis dont vous voudrez bien éclairer les affaires soumises à nos dé ibérations.
h Les fonctions de conseiller municipal à Batignolles-Monceaux, ville qui compte aujourd'hui plus de 40,01 0 âmes, avec un budget de 500,000 francs, ne sont point une sinécure. Ceux qui veulent bien les accepter assument une certaine responsabilité, dont votre président n'entend point les affranchir.
« C'est assez vous dire que nous comptons trouver chez vous le zèle, l'assiduité, le dévouement et le patriotisme que les affaires de la commune pourront réclamer.
« Le Conseil que vous venez de remplacer a donné de bons exemples, qui ne seront pas perdus.
n II est, je crois, le seul, parmi ceux des communes de quelque importance du département de la Seine, qui n'ait pas été remplacé depuis 1840, époque des dernières élections. 11 est resté debout au milieu de la tourmente révolutionnaire, et, loin de se laisser emporter par elle, il a su lui donner uue direction, et préserver ainsi nos concitoyens de tous les déchirements dont le spectacle a trop souvent affligé les yeux chez nos voisins.
n Et cependant. Messieurs, quelle cité fut jamais plus antipathique aux hommes de désordre que la nôtre! Ne se rappelaient-ils pas qu'elle leur avait défendu l'accès de son territoire, les armes à la main, le 22 février 1848; qu'elle avait facilité l'introduction dans Paris des munitions de guerre, en s'opposaut à la construction de barricades, lors de la sanglante insurrection de juin?
« Que le Conseil avait eu le premier la pensée de rétablir l'exercice sur les boissons, et d'affranchir la commune d'un tribut annuel de 00,000 francs, en diminuant les charges des débitants ?
« Enfin, Messieurs, le Conseil, comme corps constitué, a été le premier a féliciter le président de la République sur l'acte important du 2 décembre.
« Mais heureusement ce que je viens de rappeler se confond avec les grands événements qui sont aujourd'hui du domaine de l'histoire, et rien ne nous en fait supposer le retour.
« Nous jouissons, à l'abri d'un pouvoir fort et respecté, d'une tranquillité parfaite.
« Malgré les calamités d'une guerre juste et la cherté des subsistances, le commerce est prospère; jamais Paris n'a été visité par des hôtes plus illustres et n'a vu une plus grande affluence d'étrangers, venus de tous les points du globe pour admirer les merveilles de l'industrie et des arts, et apprécier la douceur de nos mœurs et de notre civilisation.
« Faisons donc nos efforts pour seconder le gouvernement dans ses nobles desseins;
« Que notre dévouement soit toujours à la hauteur des circonstances ;
n Recherchons avec persévérance les moyens d'améliorer le sort de nos concitoyens et d'alléger la position de ceux qui souffrent.
« Nous aurons ainsi bien mérité de notre pays et justifié la confiance de l'Empereur. »
M. Balagny a été maintenu dans ses fonctions comme maire du XVIIe arrondissement. Le 30 janvier 1800, un banquet, qu'il présidait a réuni les autorités municipales de cet arrondissement et les membres de l'ancien conseil municipal des Batignolles. Est-il besoin de dire que le rendez-vous était dans les salons du Père Lathuille? Au dessert, un des convives a caressé, courtoisement la vanité hatignollaise par l'impromptu suivant, chaleureusement applaudi :
Lorsque j'étais enfant, j'ai ouï dire a mon père l^ue, quel que lût le drap, pire était la lisière; De cet ancien dicton ne sait ce qu'adviendra, Lisière de Paris vaut cei tes bien le drap!
Sans vouloir l'exalter outre mesure, reconnaissons que la lisière a son mérite. Les Batignolles ne sont pas seulement un lieu de retraite, une immense Saiute-Périne, elles ne sont pas restées étrangères au développement intellectuel et industriel des derniers temps. Plusieurs journaux y ont paru; à la vérité, tous sont morts, mais au champ u'bonneur, mais après avoir lutté bravement contre, la concurrence des feuilles moins spéciales, et contre le nonchaloir d'un public routinier qui ne se décide, pas vite aux abonnements. L' Extra- Murus ouvrit la marche, sous la direction de M. Charles Le Page. Le 17 février 1850, fut fondé par MM. Chevrot-Dupuy et Gally le Journal de Batignolles, qui, au bout de quelques mois, se transforma en Messager de la Banlieue. Deux oe ses rédacteurs, MM. Gourdon de Genouillac et H. Aruoul, essayèrent une feuille hebdomadaire, le Trait d'union, journal de Batignolles et de l'arrondissement do Saint-Denis, destiné à établir une communication nouvelle eutre la banlieue et le reste du département. En 1853 parut l'Indicateur, journal de Batignolles, dont le fondateur était M. Francis Barclay, et le' rédacteur en chef M. Gourdon de Genouillac, secondé par Pierre-Paul Hamon, peintre, qui demeurait alors aux Batignolles, rue Lemercier, 31 bis, et qui, moins heureux que son homonyme Jean-Louis Hamon, avait à peine triomphé de l'obscurité quand il est mort à Lisieux eu 1800.
En 185* se montrèrent simultanément :
Le Courrier de la Banlieue, par MM. Gallay, Paul Michel, Feugèros et Derme;
L'Omnibus des Environs de Paris, par MM. Senis et Marcel Briol;
Le Journal de la Banlieue, que M. Savagner rédigeait avec Jules Mahias, qui, avant d'entrer a la Presse et de faire le Journal de Pans , s'était dévoué aux intérêts cireouvoisins;
Le Messager de la Banlieue, Ciéé par il. Izambard, homme alerte et intelligent, qui savait combiner les matières d'une feuille périodique et raccoler des abonnés.
Outre leurs tables d'bute et leurs maisons meublées, les Batignolles rtnferment uue multitude de garnis secondaires, tenus par des logeurs. Là viennent s'entasser des commis sans place ;
Des comptables qui ne peuvent, hélas! exercer leur talent sur leur propre numéraire;
Des ouvriers qui chôment;
Des femmes délaissées;
Des locataires dont on a vendu les meubles;
Des hommes de lettres dont les feuilletons ne passent pas;
Des rapins refusés au Salon ;
Des dramaturges qui frappent vainement à la porte des administrations dramatiques.
La classe la plus nombreuse et la plus pauvre prédomine dans ces garnis. Pour se sustenter, lui est ouverte une multitude de restaurants, marchands de vin, gargotes et guinguettes.
Tous les mardis et vendredis, il se tient aux Batignolles un marché très-achalandé. Sur les larges trottoirs de l'avenue de Clichy s'étalent des légumes frais et appétissants. Des boutiques sont dressées par les marchands forains, qui y débitent, les uns de la charcuterie, les autres des souliers ferrés et des bottines; ceux-ci de la volaille, du beurre, des lapins, du gi-