CHAPITRE III
La butte Montmartre. — Les carrières. — Mais, Mercure et Saint- Denis. — Les deux églises. — La trombe de 941. — Xe vin de Montmartre. — L' Alléluia. — La chapelle du Martyre.
En quittant le cimetière du Nord , nous pouvons croire pendant quelque temps que nous n'en sommes pas sortis : les boutiques sont garnies de pierres tumulaires ; des marbriers travaillent à tailler les épitaphes les mieux conditionnées, en
donnant aux défunts, au plus juste prix, les qualités désirables do lion père, bon époux, etc. Los marchandes présentent aux passants des couronnes d'immortelles, comme si tous ceux qui rôdent sur ce boulevard se dirigeaient inévitablement vers le cimetière du Nord. Hâtons -nous de nous éloigner de cette exploitation de la n)ort et de gravir la butte Montmartre.
C'est le belvéder de Paris. Lorsque vous avez fait la pénible ascension de cette hauteur, vous avez la satisfaction de voir a vos pieds la capitale de la France. Les dômes, les clochers, les colonnes, les palais se dégagent dans une brume lumineuse au-dessus des toits innombrables. Les rues les plus larges disparaissent; on ne distingue qu'un amas de maisons que l'on pourrait croire juxtaposées. Le bassin de Paris se développe avec sa circonférence de collines, et la vue est d'une étendue telle que les presbytes ou même les myopes voient parfaitement, avec un télescope, la tour de Montlbéry.
L'immense cité que nous contemplons doit en grande partie sa splendeur et sa magnificence à l'humble butte où nous sommes placés; sans Montmartre, Paris ne serait rien; pour qu'une importante capitale put être créée sur les rives sinueuses de la Seine, il était nécessaire qu'on trouvât 1 proximité de la pierre et du plâtre. Or la pierre est en abondance à Gentilly, à Montrouge, à Arcueil, à Ivry, à Villejuif, et Montmartre est une mine inépuisable de gypse.
On ne sait comment s'est formée cette éminence, mais elle présente au géologue plus d'intérêt que beaucoup d'autres localités. Dans ce terrain diluvien, à la création duquel l'eau douce et la mer ont également, contribué, il a été découvert des coquilles fluviatiles, des tortues, des crabes, des balanites et des brochets, des huîtres et des truites, des spars et des raies. Parmi les quadrupèdes dont les ossements ont été observés par Cuvier, an sortir des carrières de Montmartre, les zoologistes ont remarqué cinq espèces de palœotheriums, des civettes, des sarigues, des dasypus, des anoplotberiums, des oiseaux et des reptiles dos latitudes tropicales. Dans la première couche de calcaire ont été trouvés des palmiers pétrifiés. Toutefois, ces richesses, précieuses pour le. Muséum d'histoire naturelle, sont les moindres trésors de Montmartre. Sa fortune est due à son plâtre, qu'on exporte jusqu'en Amérique, et qui était renommé dès le xviic siècle. Dans un poëme latin intitulé Lutetia, composé par Raoul Bouterais de Chateaudun, avocat au grand conseil, et imprimé chez Rollin en 1022, on lit des vers dont voici la traduction :
« Là où les compagnons de saint Denis furent mis à mort, sur le sommet, d'une montagne, existe encore un village qui prend son nom du martyre de ces amis du Christ. C'est de ce lieu qu'on tire la pierre, et là même qu'on cuit le plâtre si utile et si souvent employé dans la construction de nos maisons, que par l'éclatante blancheur dont il les revêt, Paris semble une ville de plâtre. C'est au constant usage de cette matière froide et qui brave les atteintes de la flamme que notre cité doit sa tranquillité contre les accidents du feu et n'éprouve que de rares incendies.
o Les montagnes de la Bohème enfantent, après de nombreux hivers, le cristal durci dans leur sein; la Germanie nous donne le cuivre ; les plaines d'Espagne nous fournissent l'acier; du flanc des Pyrénées nous arrachons le marbre.
ic Toutes ces richesses de la terre sont d'un plus rare emploi et moins communs que notre modeste plâtre, dont la riche veine croit sans cesse dans une carrière inépuisable.
ii Le plâtre! cette substance qui prend toutes les formes, qui , mêlé avec de l'eau , se liquéfie, et bientôt , se durcissant , se prête à toutes les inventions, à tous les caprices du génie, et, comme une cire molle et complaisante, devient sous la main de l'habile ouvrier tout ce qu'il lui plaît d'en faire, soit ornement, soit relief ou statue, et à qui il ne manque pour égaler le marbre qu'un peu plus de dureté et de solidité. »
Les anciens auteurs appelaient indifféremment la colline le mont de Mars et le mont de Mercure. Chacune de ces divinités y avait un temple, et l'historien Sauvai affirme qu'il a reconnu des vestiges de constructions romaines. 11 prétend même qu'en 1018 se voyait encore dans une niche une idole mutilée; peutêtre était-ce celle dont parle Hilduin, chroniqueur du ix" siècle. )l rapporte que saint Denis, saint Rustique et saint. Éleuthère, qui étaient venus prêcher l'évangile dans les Gaules, furent dépouillés de leurs vêtements et fouettés aux pieds de l'idole de Mercure avant d'être conduits au supplice. (Onines sancli martyres nudi rœsi et suis vestibus reinduti e regioné iiloli Mer-
cwii ad locum constitution educti ad decollalionem, sunl genua flectere jussi.)
En souvenir de cet événement dont les hagiograplies fixent, la date au !) octobre 287, le mont de Mars ou de Mercure s'appela bientôt mont des Martyrs. Une charte de Dagobcrt, confirmée par Robert, en 000, donne à l'abbaye de Saint-Denis des propriétés qui s'étendent jusqu'au mont des Martyrs, où l'illustre confesseur de. Dieu a terminé ses jours ( Usque ad montent Martynnn, vbi ipse perexcellentissimits Domini testis agonem siium cxplevil.)
Les deux temples païens furent remplacés par deux chapelles: la principale était consacrée à saint Denis, la seconde, .Edicula, parva ecclesia, à ses compagnons. Cette dernière était à mi-côte, faisant face à Paris, s'appelait la chapelle du Martyre ou du Saint-Martyr; elle avait une crypte qui, comme nous le verrons' tout à l'heure, eût mérité d'être conservée à titre de monument historique.
En l'année 88Ô, Charles le Gros, marchant au secours de Paris qu'assiégeaient les Normands, planta ses tentes sur le versant méridional du mont de. Mars. C'est ce que nous apprend Abbon , poète contemporain :
....Teiitorîa figens, Sul) Martis pedibus montis, speculamque secundura.
Peu à peu le nom de mont des Martyrs s'est syncopé en celui de Montmartre, qui a prévalu sur l'ancienne dénomination. Frodoard, chanoine de l'église de Reims, dit dans sa chronique, qu'en l'an 944 une trombe extraordinaire s'abattit sur Montmartre : une maison romaine, qui avait bravé les siècles, fut renversée de fond en comble, et les poutres qui en furent arrachées par l'ouragan démolirent les murailles d'une église voisine. Au milieu de la tempête, le. peuple crut voir des démons qui, sous la forme de cavaliers, couraient sur la montagne et détruisaient les vignes et les moissons.
Nous voyons par là qu'à Montmartre, comme à Auteuil et dans d'autres localités de l'ancienne banlieue, la vigne était cultivée; seulement le vin de Montmartre n'était connu qu'à cause de ses qualités diurétiques, constatées par ce proverbe trivial qu'on nous pardonnera de citer :
C'est du vin de Montmartre, Qui en boit pinte en pisse quatre.
Suivant la chronique de Baudry, grand chantre de la cathédrale de Cambrai, Otbon II, empereur d'Allemagne, faillit être pris, en 977, à Aix-la-CliapeUe, par les Français. Il jura que, pour se venger, il irait chanter un Alléluia dans l'église de Montmartre, et il y vint en effet l'an 980 ; mais Hugues Capot le força promptement à prendre la fuite.
Pourtant V Alléluia fut chanté.
En 1090, Bouchard IV, seigneur de Montmorency, possédait la principale église de Montmartre, le cimetière, le tiers de la dime et d'autres biens que tenaient de lui comme vassaux Vaultier Payen et sa femme Hodierne. Il les céda aux Bénédic- . tines de Saint-Martin-des-Champs, auxquelles fut également abandonnée la chapelle du Saint-Martyr, comme le porte la Chronique du prieuré royal, dont nous avons fait l'histoire en parlant du IIIe arrondissement : Parva eeelesia quœ in colle montis Martyrum est et a vnlgo appellatur Sanctum Marlyrium.
Louis le Gros et sa femme Adélaïde ou Alix de. Savoie , fondèrent sur la butte Montmartre un couvent de Bénédictines. Par des actes, dont les curieux peuvent trouver le texte dans les Antiquités de Paris du père Dubreul, les moines de Saint-Martin-des-Champs acceptèrent Saint-Denis-do-la- Cbartrc en échange de tout ce qu'ils possédaient à Montmartre. Une nouvelle église, qui existe encore aujourd'hui, fut consacrée, le 21 avril 1147, parle pape Eugène III, qui officia solennellement, en ayant pour diacre saint Bernard et pour sous-diacre Pierre le. Vénérable. L'édifice fut placé sous le vocable de l'apôtre saint Pierre; mais le dimanche qui suivit l'Ascension, Eugène III revint consacrer l'abside et deux chapelles latérales, qui, sous l'invocation de Notre-Dame et rie saint Denis, furent réservées à l'usage exclusif des Bénédictines. La reine Adélaïde ou Alix de Savoie désira être enterrée dans l'église de Montmartre. Son mausolée, qui fut transféré en 1643 sous le chœur, portait cette épitaphe :
LES BUTTES-MONTMARTRE