SOEUR DU PAPE CALISTE II
Ci-git Madame Alix, qui de France fut reine, Femme du roi Louis sixième dit le Gros. Son âme vit au ciel, et son corps au repos Attend dans ce tombeau la gloire souveraine. Sa beauté, ses vertus la rendirent aimable Au prince son époux comme a tous ses sujets ; Mais Montmartre fut l'un de ses plus doux objets Pour y vivre et trouver une mort délectable. Un exemple si grand, G passant ! te convie D'imiter ce mépris qu'elle rit des grandeurs; Comme elle, sevre-toi des plaisirs de la vie, Si tu veux des élus posséder les splendeurs.
Les premières abbesses de Montmartre furent : Adélaïde, venant du couvent de Saint-Pierre de Reims, Christine de Courtebrome (1137) ; Elisabeth (1179) ; Héloise ou Helisende I (1218); Pétronille (1239); Agnès I (1247); Émeline (1200); Héloîse ou Helisende II (1204); Mathilde de Frenoy (1270); Alips de Don (1280).
La fille de Louis le Gros, Constance, comtesse de Toulouse, chargea les chevaliers do Saint-Jean de Jérusalem de payer chaque année cent sous à un chapelain qui prierait pour la famille royale et pour l'âme de Louis VII dans la chapelle du Martyre. Ce diminutif de basilique avait un renom populaire; on croyait généralement qu'il avait été édifié en mémoire de la décollation de saint Denis. L'apôtre des Parisiens, d'après la tradition, avait eu un long chemin à faire avant d'arriver au lieu de son supplice, et sept stations commémoratives avaient été instituées à Notre-Dame-des-Champs, à Saint-Étienne-des- Denis-du-Pas, petite chapelle située derrière le chevet de Notre-Dame ; à Saint-Denis-de-la-Chartre, où l'apôtre des Gaules passait pour avoir été mis en prison ; à la chapelle du Martyre ; enfin à l'abbaye de Saint-Denis.
Hormer, écuyer de Philippe le Bel et seigneur d'une partie de Montmartre, assigna 2(5 livres à l'entretien d-un second chapelain qui devait prier pour le roi, pour la reine, pour Philippe le Hardi et pour sa femme. Des lettres royales, datées de Poissy, au mois d'octobre 1304, autorisèrent cette donation. Elle fut approuvée par Guillaume de Baufet, évoque de Paris, et par l'abbesse Ade de Minus ; mais celle-ci n'oublia pas de se réserver le droit de nomination et de collation des chapelains ;
Le droit de les appeler à correction s'ils ne remplissaient pas leurs devoirs ;
Le droit de démolir la maison des chapelains ou de s'en accommoder ;
Le droit de faire construire à la place un prieuré ou tel bâtiment qu'il conviendrait pour la commodité du monastère, à la charge toutefois de donner un autre logement aux chapelains;
Le droit de percevoir toutes les offrandes qui seraient apportées à la chapelle ;
Le droit de permettre ou de défendre aux chapelains tout service extraordinaire.
La communauté de Montmartre et la chapelle du Martyre étaient alors à l'apogée de leur prospérité ; les fidèles y venaient de toutes parts. Jean XXII, en l'an 1320, avait accordé une indulgence perpétuelle d'une année à tous ceux qui visiteraient l'église de l'abbaye le jour de la fête de saint Denis, et quarante jours pour chacun des jours de l'Octave.
Le mardi de la semaine de la Passion et le lundi des Rogations, les chanoines de Notre-Dame de Paris allaient faire une station en l'église du couvent. Les religieux de Saint-Denis, à Piques ou à la Pentecôte, venaient tous les. sept ans honorer le lieu où était mort le premier évoque de Paris. On y portait sa tète, que les nonnes venaient baiser dévotement pendant qu'un Te Deum était chanté.
Dans toutes les grandes circonstances, le peuple gravissait la colline pour y venir implorer l'assistance divine. On lit dans Juyénal des Ursins qu'à la suite de l'accident que nous avons relaté, et dont le roi faillit être victime, Charles VI et toute la
famille royale « allèrent en pèlerinage à la chapelle des Martyrs, au pied de Montmartre, pour revenir à Nostre-Dame en dévotion ; et estoit le roy seul à cheval ; ses frères et oncles et autres du sang, et foison de gentils hommes nuds-pieds, et, en cet estât vinrent jusqu'à Nostre-Dame où ils furent reçus par l'évesque, chanoines, chapelains et gens d'église bien honorablement ; firent leurs offrandes et oraisons et y eut une très belle messe chantée, et maintes larmes des yeux jettées en remerciant Dieu de la grâce qu'il a faite au roy. » En 1412, le duc de Bourgogne ayant ordonné des processions publiques, elles furent terminées par une station de toutes les paroisses de Paris, faite le G janvier à la chapelle du Martyre.
L'église des Dames était riche en reliques. On y voyait entre autres un morceau de la robe de Jésus-Christ, une dent de la reine Berthe, des ossements des martyrs de Montmartre, de saint Laurent, saint Jacques, saint Barthélémy, saint Mathias, sainte Agnès, sainte Lucie, saint Patrice, sainte Euphrosine, sainte Luce, saint Paul, saint Philippe, sainte Berthe, sainte Béatrice, saint Nicolas , sainte Julienne, saint Biaise, sainte Thècle, saint Sébastien, saint Éric, roi de Suède, saint Fructueux, saint Constant, saint Ferdinand, sainte Marine, etc.
Investie du droit de haute, moyenne et basse justice, l'abbaye de Montmartre avait un tribunal qui siégeait à Paris, rue de la Heaumerie, et qu'on appelait le for des dames (forum duminarum). Des lettres de Charles V, accordées au mois de juin 1364 à l'abbesse Jeanne III de Mortaris, enjoignaient à ses officiers de protéger et défendre le monastère comme étant de fondation royale. Par un bref donné à Avignon en 1365, Urbain V excommunia quiconque détiendrait à tort les biens de l'abbaye. Cette disposition fut confirmée par Grégoire VI, à la demande de l'abbesse Isabelle de Rieux.
Outre les jardins et les marais qu'elle possédait au bas de la butte et qui s'étendaient jusque sous les murs de Paris, l'abbaye avait des propriétés dans les quartiers St-Denis et St-Martin. L'abbesse Jeanne II de Valengomard, en 1330, en céda une partie pour l'établissement de l'hôpital de Saint-Juliendes-Ménétriers; mais elle eut soin de se réserver la justice, et elle stipula que les administrateurs de l'hôpital serviraient chaque année à l'abbaye une rente de 168 livres d'amendement dans six ans. Des actes passés en 1290 par l'abbesse, Adeline d'Antilles, prouvent que le couvent était propriétaire de pierres à poissons et de la maison où étaient établis les étaux de la grande boucherie. Il avait des domaines en Gâtinais; des domaines à Chaumontel, à Chelles, à Compiègne ; des domaines au village des Menus, dont l'abbesse Jeanne de Repenti, élue en 1317, abandonne cinq arpents à des pèlerins qui venaient de Boulogne-sur-Mer, à la condition d'y bâtir une église. Sur la rivière d'Essonne était un moulin appelé le Moulin-des- Dames de Montmartre; et dont la porte était surmontée de leur blason. Toutefois, le procureur du roi en la châtellenie de Grès, au bailliage de Sens, au mépris des droits de l'abbaye de Montmartre, fit effacer les armes conventuelles, et les remplaça par une fleur de lis. Quelque temps après, la châtellenie de Grès ayant été donnée à la reine Blanche, l'abbesse et les religieuses de Montmartre lui présentèrent requête en se plaignant qu'elles étaient troublées dans leur possession. Après enquête faite, il fut décidé, par sentence rendue aux assises de Grès, du 25 juin 1356, que la possession des religieuses était immémoriale et légitime, et que les armes de l'abbaye, réunies à la fleur de lis, qui serait au-dessous ou à côté, suivant le bon plaisir de l'abbesse, orneraient la façade du Moulin-des-Dames.
Hélas ! les discordes politiques troublèrent le calme du monastère, dont les comptes de 1382 portent ce triste et significatif alinéa :
« Item, le vendredi 16 janvier, payé pour les dépenses de Gérard, chevaucheur du roi, notre sire, et de plusieurs autres pour défendre aux gens d'armes qu'ils ne fissent aucun mal à l'église, pour ce XII s. 4 d. »
Le procureur de l'abbaye, Jean Frogier, rédigea en 1394 un exposé si navrant de la situation de l'abbaye, qu'Isabelle de Rieux donna sa démission. Les abbesses qui lui succédèrent, Jeanne IV de Coudray et Simone de Harville, ne relevèrent pas les affaires du couvent. Agnès Desjardins, qui le dirigeait en 1436, fut poursuivie par ses créanciers et déposa son bilan. Ce compte établit :
1° Que l'abbesse ne résidait point au monastère, mais à Paris, dans une maison de la rue Saint-Honoré, dit l'hôtel du Plat-d'Étain;
2° Que le receveur du domaine du roi ne payait plus une rente de trente-cinq livres qu'il devait annuellement à l'abbaye ;
3° Qu'aucun revenu n'arrivait des biens de la campagne, et cela parce qu'on n'osait pas aller faire les collectes à Chaumontel, à Chelles, à Torfou, à Compiègne, etc;
4° Que toutes les terres du Gâtinais étaient, réduites à vingtsix livres de ferme qui encore n'étaient plus payées; que nombre de dîmes importantes étaient réduites à un muid de grain, parce que les terres étaient généralement abandonnées et sans culture.
Charles VII nomma le prévôt de Paris, Robert d'Estouteville, gardiatcur de l'abbaye de Montmartre. L'abbesse, en 1451, gagna un procès contre le curé Anceau-Langlois, qui voulait s'approprier les dîmes. Pérenelle La Hasrasse, qui succéda à Agnès en lifi.3, réalisa quelque argent en vendant le droit de chasser des lapins sur la butte à Arnould, marchand chandelier du faubourg Saint-Marceau. On refit une partie de l'église qui tombait en ruines ; mais les promenades perpétuelles des soudards rendaient aléatoires les revenus les plus certains. La chronique de Jean de Troyes, à l'année H75, dit que le lundi (• septembre, les Bretons et les Bourguignons envahirent Montmartre et y vendangèrent quoique les raisins ne fussent pas mûrs.
Par une ordonnance du 4 février 1408, Louis XI institua une commission chargée d'administrer le temporel de l'abbaye, d'interrompre les poursuites contre le monastère, de faire rentrer les revenus et sommes dues. De toutes les recettes, elle devait former trois parts â employer, savoir : la première, pour la nourriture et entretien de la communauté; la deuxième, pour l'entretien des bâtiments et les frais de culture ; la troisième, pour l'acquittement des dettes. En 1493, à l'occasion de son avènement au trône pontifical, Alexandre VI confirma et ratifia par une bulle, non-seulement toutes les immunités, franchises et privilèges accordés autrefois à l'abbaye par sps prédécesseurs, mais encore toutes les donations qui lui avaient été faites, tant par les rois et les princes que par les particuliers.