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CHAPITRE IV

Décadence du couvent de Montmartre. — Confrérie des orfèvres de Paris. — Institution de l'ordre des Jésuites à Montmartre. — Diane «le Poitiers et sa nièce. — Incendie du couvent.

La communauté des Bénédictines de Montmartre commença à combler son déficit. On put assurer à chacune d'elles, outre la nourriture quotidienne, la somme de dix sols aux fêtes de Noël et de Pâques ;

Aux fêtes de Saint-Denis, de la Toussaint, de la Dédicace, 21 avril, de l'Ascension, de la Pentecôte, 0 fr. ;

A la Saint-Rémy, 4 fr. ;

Pour la quarantaine (carême), fi fr. ;

Deux boisseaux de pois ;

Une pinte d'huile de noix;

Un quart de sel.

Marguerite Langlois, qui avait pris possession du pouvoir en 1477, ne trouva au couvent de Montmartre que sept religieuses qui observaient peu la clôture et que de fréquents rapports avec des étrangers avaient nécessairement excitées à la dissipation. Elle entreprit de les réformer, mais elle ne vécut pas assez pour accomplir son œuvre. Un des actes de cette abbessc fut la concession d'une clef de la chapelle du Martyre à la confrérie des orfèvres de Paris; ils y tenaient leurs assemblées, mais ils étaient obligés d'aller demander la clef à l'abbesse. Elle la leur abandonna moyennant une reconnaissance ainsi conçue : « Jean Lecointre, Guillaume Dupré, Guillaume Aubin et Laurent Cormier, orfèvres et bourgeois de Paris, au nom et comme maistres et gouverneurs de la confrairie de monsieur Saint-Denys-des-Martyrs-lez-Montmartre confessent qu'à leurs prière et requeste, religieuse et bonneste dame l'abbesse de Montmartre leur avoit donné et. baillé une clef pour ouvrir et clorre la dicte chapelle Saint-Denys-des-Martyrs pour y faire dire et célébrer les messes de la dicte confrairie atlin de les relever des peines et travaux qu'ils avoient d'aller quérir icelle clef à chacune fois a la dicte abbaye. Sous telle condition que les dicts maistres seront tenus et promettent de rendre, restituer et remettre, en la main de. la dicte abbesse icelle clef

toutes et quantes fois il plaira à icelle abbesse. Promettants et obligeants et renonçants et aux dicts noms : Faict et passé le dimanche xxvin' jour du mois de décembre de l'an 1483. »

En 1503, Etienne Porcher, évoque de Paris, mit dans l'abbaye de Montmartre, sous la direction de Marie Cornu, des religieuses de. l'ordre de Fontevrault, tirées des prieurés de la Magdelaine-lez-Orléans et de Fontaines, dans le diocèse de Senlis. Un règlement nouveau fut dressé par le prélat et confirmé par Georges d'Amboise, cardinal, légat du pape Jules II : le costume blanc fut substitué au costume noir, et l'élection dos abbesses, au lieu de se faire à vie, devint septennale. Dans la première cour du couvent fut installée une sorte de communauté d'hommes désignés sous le nom de religieux de Montmartre. Elle se composait de prêtres et de laïques : c'étaient les prêtres desservant le couvent et leurs serviteurs.

Montmartre fut le berceau de l'ordre des jésuites. Après avoir porté les armes, Ignace de Loyola s'était voué à l'étude, à la pénitence et â la méditation ; peu content du savonnes docteurs de Barcelone et de Salamanque, il était venu, h trentesept ans, se perfectionner dans la théologie et dans la philosophie scolastique aux collèges de Montaigu et de Sainte-Barbe. L'idée lui vint d'organiser, sous le nom de Compagnie de Jésus, une société de religieux qui , vivant au milieu du monde, se mêleraient aux affaires temporelles pour assurer l'intégrité de la foi et. la prédominance de l'autorité pontificale. Ignace s'associa Pierre Lefèvre, prêtre savoyard; François Xavier, professeur de philosophie au collège de Beauvais; Jacques Lainez, Nicolas Bobadilla, Simon Rodriguez et Alphonse Salmeron.

Le 15 août 1534, il les mena dans l'église souterraine de la chapelle du Martyre. Pierre Lefèvre leur dit la messe, leur donna la communion, et ils firent tous vœu d'aller convertir les infidèles en Orient, et préalablement de se rendre à Rome pour se mettre à la disposition du pape. Salmeron fut le premier docteur qui révéla dans ses écrits le véritable but de l'ordre des jésuites, en proclamant que le saint-père avait le droit d'instituer ou de déposer les rois, et que c'était à lui que s'appliquait ce passage de Jérémie : « J'ai mis ma parole dans votre bouche, je vous ai établi sur les nations et sur les royaumes, afin que vous arrachiez et détruisiez, que vous renversiez et dissipiez , que vous bâtissiez et plantiez. »

Dans la chapelle du Martyre fut scellée plus tard une plaque de bronze doré qui portait ces mots :

Siste, spectator, atque in lioc Martyrum sepulchro probati Ordinis cunas lege.

Societas Jesu Qute sanctum Ignatium Loyolam Patrem agnoscit, Lutetiam matrem , Anno salutis M.DXXXIY.

Aug. XV.

Hic nata est Cum Ignatius ipse et socii, Votis sub sacra synaxim Religiose coneeptis, Se Deo in perpetuum.

Consecraverunt.

Arrête-toi, spectateur, et lis dans ce tombeau des martyrs quel fut le berceau d'un grand ordre religieux.

Lu Société de Jésus, qui reconnaît saint Ignace de Loyola pour pore, eut la ville de Paris pour mère, l'an du salut 1534. 15 août.

Elle a pris naissance ici le jour qu'Ignace lui-même et ses compagnons, mystiquement unis a Dieu par la sainte communion, se consacrèrent perpétuellement a son service par des vœux religieusement prononcés au pied de cet autel.

Un tableau représentait la communion d'Ignace et. de ses compagnons; on lisait au bas :

Sacra et pia societatis Jesu incunabula.

Parentibus optimis filii posuere.

Saint et pieux commencement de la Société de Jésus. A d'excellents pères, Ictus fils.

Ignace et ses affiliés renouvelèrent leurs vœux a Montmartre en 1535 et 1530; leurs disciples venaient souvent prier dans la chapelle du Martyre et y dire la messe. Pendant l'octave de

LES BUTTES-MONTMARTRE

l'Assomption, un membre do la Compagnie de Jésus y prêchait.

La protection d'un ordre qui grandissait au milieu des obstacles porta bonheur à l'abbaye de Montmartre; elle revit de beaux jours sous le règne d'Antoinette Auger : son personnel s'accrut et s'épura. Des jeunes filles, dont la place eût été honorable et même brillante dans le monde, comme Catherine Séguin, Anne de la Rochebout, Madeleine Le Charron, vinrent s'enfermer dans le cloître de la sainte montagne; la piété et le recueillement repartirent et prirent des proportions presque héroïques. Ainsi, Jeanne Lelièvre, fille d'un avocat au parlement, élevée, en 1540, au premier rang par le suffrage de ses compagnes, fut tellement blessée dans son humilité qu'elle en mourut! C'est du moins a cette cause que de pieux auteurs attribuent son décès prématuré.

L'élection , qui donnait l'autorité à de si dignes femmes, fut détruite en 1548. Diane de Poitiers avait une nièce religieuse au couvent des Dominicaines de Montfleury en Auvergne, Catherine de Clermont. L'abbaye de Montmartre vaquait, les sœurs se disposaient à faire un choix ; mais Diane intervint. Henri II, à la sollicitation de sa maîtresse, empêcha l'élection, et réserva aux rois le droit exclusif de nommer dorénavant l'abbesse. Catherine de Clermont quitta l'ordre de saint Dominique pour passer dans celui de saint Benoît , et aussitôt qu'elle eut permuté, Henri II lui donna l'abbaye.

L'esprit mondain de la protectrice ne rejaillit pas heureusement sur la protégée, qui eut mené à bien la communauté sans un malheur imprévu. En 1559, le feu prit dans le dortoir de l'abbaye et fit de rapides progrès. Le roi, qui se promenait en ce moment dans la galerie du Louvre, aperçut les flammes et la fumée ; il envoya une compagnie de Suisses au secours du couvent, mais elle arriva trop tard : une partie du bas-côté septentrional s'était écroulée ; le feu avait dévoré le missel qui avait servi au pape Eugène III pour la consécration de l'église et les habits qu'avait revêtus saint Bernard dans cette circonstance mémorable. Les bâtiments où logeaient les religieuses avaient considérablement souffert; cependant le roi, dont on implora l'assistance, n'accorda qu'une somme de quarante écus. Diane de Poitiers elle-même lit cadeau à sa nièce de 4011 livres.

De mystérieuses funérailles s'accomplirent à Montmartre le 1er mai 1574. La veille, pour avoir essayé d'enlever de la cour le duc. d'Alençon, La Mole et Annibal de Coconas avaient été décapités et mis en quartiers sur la place de Grève. Marguerite de Valois et la duchesse de Nevers vinrent recueillir ces restes sanglants et mutilés dans la petite église de Saint-Jean, où ils avaient été comme entreposés, et les emportèrent à Montmartre dans leurs carrosses, pour les ensevelir de leurs propres mains sous les dalles de la chapelle du Martyre.

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