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CHAPITRE VIII

Conditions de la bourgeoisie. — Le parlement. — La bazoche. — La chambre des comptes. — Les e'tats ge'néraux. — Troubles de 1306. — Chevalerie du fils de Philippe IV. — Premiers essais du théâtre. — La tour de Nesle.

Sous Philippe le Bel furent arrêtées les conditions auxquelles on acquérait le droit de bourgeoisie. Il fallait aller trouver le prévôt avec des témoins, s'engager à contribuer aux charges de la ville, et à bâtir ou acheter, dans l'espace d'un an, une maison valant au moins 00 sous parisis. Le bourgeois était forcé d'habiter la commune depuis la Toussaint jusqu'à la Saint- Jean d'été, ou du moins d'y laisser sa femme, ou son valet s'il n'était pas marié.

Pendant la belle saison, il avait la liberté de s'absenter avec sa femme pour aller faire ses moissons, fenaisons, vendanges et autres travaux de la campagne; toutefois, mari et femme, étaient tenus de se trouver à Paris aux grandes fêtes, à moins qu'ils ne fissent dûment constater la nécessité de leur éloignement.

Ainsi la stratification des classes était complète, et la hiérarchie des rangs était rigoureusement déterminée. Sans tenir compte des subdivisions, la société était ainsi partagée :

Le clergé, qui était de fait l'arbitre souverain des destinées nationales ;

La noblesse, dont le roi était le chef, avec une autorité précaire et longtemps contestée;

Les bourgeois ou propriétaires roturiers;

Les colons libres ou vilains;

Les serfs de la glèbe, qui étaient pour ainsi dire immeubles par destination, et qu'on transmettait comme instruments de travail avec le sol qu'ils cultivaient.

Paris et la France entière profitèrent des dissentiments de Philippe le Bel, qui sentait le besoin de consolider son pouvoir avec le pape Boniface VIII.. D'abord, par une ordonnance du 23 mars 1302, le parlement, qui était à la fois un conseil royal et une cour de justice, fut fixé au palais de Paris. Il se composa primitivement des évêques de Narbonne et de Rennes, des comtes de Dreux et de Bourgogne, de treize ecclésiastiques et de treize magistrats civils.

Au-dessus de la porte de la grand'chambre où ils se réunissaient fut sculpté en pierre un lion qui avait la tète basse et les jambes pliées, pour donner à entendre que quiconque franchissait cette porte, quelles que fussent ses dignités et ses richesses, devait s'humilier et obéir à la justice.

Au Parlement, qui centralisait toutes les grandes causes, se rattachait une multitude d'expéditionnaires et d'employés, qui furent désignés sous le titre de clercs de la Bazoche. Les plus fameux étymologistes n'ont pas réussi à décider d'où venait ce mot, qu'ils ont tiré de basilwa (royale), ou de basse-oque, qui, dans la vieille langue d'oil, aurait signifié basse-cour. Cette dernière version est injurieuse pour une confrérie qui, par ses ramifications dans les provinces, arriva à se composer de dix mille individus. Son chef prenait le titre de roi, et avait pour arme trois écritoires d'or sur un champ d'azur : il était assisté d'un chancelier, d'un trésorier et d'un conseil composé d'anciens procureurs. On ne pouvait entrer dans la chicane sans avoir de lui unjtitre et lui payer un droit d'un écu. On a réuni, en 1654, dans un volume in-octavo, les statuts, ordonnances, règlements et prérogatives du royaume de la Bazoche.

Presque, en même temps fut fixée à Paris la chambre des comptes, dont la mission était d'examiner et d'assurer tous les comptes du domaine royal. C'était une administration compliquée qui comprenait un premier président, vingt autres présidents, soixante-huit maîtres, trente-huit correcteurs, quatrevingt-deux correcteurs auxiliaires, un procureur général, deux greffiers en chef, trente huissiers, sous la surveillance d'un premier huissier; un payeur des gages, un archiviste et vingtneuf procureurs, avec leurs clercs, formaient une corporation dont le chef prenait le titre pompeux de souverain de l'empire de Galilée. Le secret était observé sur toutes les opérations de la chambre des comptes, ainsi que l'atteste ce document postérieur, mais qui se reporte à cet usage établi : « Du lundy, juillet 1492. Après quece Guillaume Ogier a requis à messieurs estre reeeu relieur des comptes, livres et registres de la cham-

HISTOIRE GENERALE

bre de céans au lieu de feu Gustave d'Angonville, |naquères, décédé, et qu'il a dit et affirmé par serment qu'il ne sciet lire ne escrire, ce que le relieur de ladite chambre ne doit savoir, il y a esté reçu par mesdits sieurs, et on a fait le serment aecoustumé, à la charge toutes voyes que s'il est trouvé cy après lire ou escrire, il en sera osté et mis un autre en son lieu. « Cet usage était encore observé au temps d'Etienne de Pasquier, qui en parle au chapitre 5 du livre n de ses Reclierehes sur la France.

Cherchant des appuis dans toute la nation, Philippe le Bel convoqua, pour la première fois, les états-généraux, qui s'assemblèrent dans la cathédrale de Paris le 10 avril 1302. Pierre Flotte, chancelier du roi, exposa à quel point était merveilleux l'impudence d'un pontife qui n'avait pas honte d'affirmer que le royaume de France était tenu en foi et hommage de la majesté papale, et sujet àicelle. Les trois ordres déclarèrent unanimement « que les rois ne reconnaissaient aucun souveraiu sur la terre, à l'exception de Dieu, et que c'était une abomination d'ouïr Boniface VIII entendre mallement cette parole de spiritualité : « Ce que tu lieras en terre, sera lié en ciel;» comme si cela signifiait que s'il mettait un homme en prison temporelle, Dieu pour ce le mettrait en prison au ciel.

Une seconde assemblée se tint au château du Louvre, le 13 juin 1303, pour examiner l'opportunité d'un concile. Le peuple applaudissait à cette lutte contre une autorité qui menaçait de tout envahir; mais comprenant sa force, il se permit d'être mécontent du sans façon avec lequel Philippe le Bel altérait les monnaies. Une terrible émeute éclata dans Paris en 1300; le roi s'y déroba en se réfugiant dans l'enclos du Temple, d'où il devait bientôt chasser les chevaliers. Les insurgés furent repoussés par les archers; mais ils se vengèrent en arrêtant un convoi de viandes destinées au diner du roi, et qui furent jetées dans le ruisseau. Philippe le Bel était allé au devant des récriminations, en faisant frapper de nouvelles monnaies aussi bonnes que celles du temps de Louis IX, mais il avait laissé la fausse monnaie en circulation.

Les propriétaires parisiens n'étaient pas plus accommodants en 1306 qu'en 1860, ils voulaient être payés en monnaie forte et refusaient la faible. Etienne Barbette, voyer de Paris, leur avait donné raison. Les locataires exaspérés courui-ent à l'hôtel qu'il habitait, dans la rue qui a conservé son nom, la maison fut mise à sac et la foule dévasta les jardins. Philippe le Bel, inquiet de l'agitation populaire, attendit qu'elle fut un peu calmée; puis il fit prendre vingt-huit des mutins, que l'on divisa en bandes de sept chacune, pour les pendre aux portes Saint- Denis, Saint-Antoine, Saint-Jacques et Saint-Honoré.

Les Parisiens ne gardèrent pas rancune à Philippe IV quaud il arma son fils aîné chevalier, ils contribuèrent sans murmures, pour une somme de dix mille livres, aux frais des cérémonies, qui fureut magnifiques. Toutes les rues furent tapissées et illuminées le soir pendant huit jours. Les corporations figurèrent dans le cortège du jeune prince chacune avec un chef-d'œuvre de son état.

Le roi donna, le premier jour, un festin où rien ne fut épargné ; son fils aîné, Louis, roi de Navarre, traita la ville et la cour le second jour ; le troisième fut célébré par le roi d'Angleterre dans les jardins de Saint-Germain des Prés, où il avait fait dresser des tentes d'étoffes de soie brochées d'or. On remarqua, comme une chose singulière, qu'on servit les convives à cheval, et que la salle du festin fut éclairée d'une infinité de flambeaux, quoiqu'on fût en plein midi. Quelques jours après, Philippe traita toutes les dames au Louvre, et leur fit des présents. Le comte de Valois et le comte d'Évreux donnèrent aussi des fêtes, qui eurent l'applaudissement public. On croyait tout fini, lorsque les bourgeois de Paris partirent en bon ordre de l'église de Notre-Dame, bien armés, équipés lestement, et vinrent passer, au nombre de vingt mille chevaux et de trente mille hommes de pied, auprès du Louvre, où le roi était aux fenêtres. Ils allèrent de là dans la plaine de Saint-Germain des Prés, dit le Pré-aux-Clercs , se mettre en bataille et faire l'exercice. Les Anglais étaient étonnés que d'une seule ville il pût sortir tant de gens valides et prêts à combattre.

« Sur des théâtres élevés en plein vent et entourés de riches courtines, on vit, au dire des chroniqueurs, « Dieu manger des pommes, rire avec sa mère, dire ses patenôtres avec ses apôtres, susciter et juger les morts. Là, furent entendus les bienheureux choristes en paradis dans la compagnie d'envi-

ron quatre-vingt-dix anges, et les damnés pleurer dans un enfer noir et puant, au milieu de plus de cent diables, qui riaient de leur infortune. Là, furent représentés maints sujets de l'Ecriture sainte, l'état d'Adam et d'Eve devant et après leur péché, la cruauté d'Hérode, le massacre des innocents, le matyre de saint Jean-Baptiste, l'iniquité de Caîphe, et la prévarication de Pilate, qui cependant ses mains lave. La fut vu maître Renard, d'abord simple clerc qui chante une épître, ensuite évèque, puis archevêque, enfin pape, toujours mangeant poussins et poules.

« On vit encore dans cette fête des hommes sauvages et des rois de la fève mener grands rigolas; des ribauts en blanches chemises agacer par leur beauté, liesse et gaieté ; des animaux de toutes espèce marcher en procession; des enfants de dix ans jouter dans un tournoi; des dames caracoler de beaux tours; des fontaines de vin couler; le grand guet faire la garde en habit uniforme; toute la ville baller, danser et se déguiser en plaisantes manières. »

C'est la première mention que nos vieux historiens font des représentations dramatiques dans Paris. Une des pièces dont il est question plus haut, Adam et Eve, a été publiée par le savant Victor Luzarche, d'après un manuscrit du xne siècle qui existe à la bibliothèque de Tours. On y voit l'indication d'une mise en scène assez complète, de décorations et de ces mécaniques qu'on appelle des trucs. Un serpent, artistement confectionné, y paraît pour corrompre les deux époux, qui, après leur chute, sont tourmentés par des démons et voient d'horribles fumées s'échapper du gouffre infernal. Il résulte toutefois du texte que les acteurs ne se montraient qu'à micorps. Lorsque Adam a mangé la pomme et qu'il comprend l'étendue de sa faute; il se baisse comme anéanti par le remords. Derrière la balustrade qui le cache, il quitte précipitamment sa belle tunique rouge, pour se montrer revêtu de guenilles attachées avec des feuilles, et s'écrier piteusement :

Alasî pecclior, que ai-je fait?

Mal m'est changé ma aventure!

Mul fu jà bone; or mult est dure :

Je ai guerpi mun creator Par le conseil de mal uxor!

Dans ces représentations informes, les rôles de femmes étaient remplis par des jeunes gens.

Ce fut Philippe le Bel qui, par une lettre en date du 9 juin 1312, adressée au prévôt des marchands, ordonna la construction du plus ancien quai de Paris, le long du couvent des Augustins jusqu'à la tour de Nesle. « Tout le nord de la rivière, du côté des Augustins, ditFélibien, n'étoit alors revêtu d'aucun mur. Il étoit en pente et garni de saules, à l'ombre desquels les habitants alloient se promener; mais les inondations fréquentes de la rivière minoient peu à peu le terrain et faisoient craindre pour les maisons. » Une nouvelle lettre, en date du 3 mai 1313, enjoignit de prolonger, devant l'hôtel de Nesle, le quai dont une partie avait le nom des Augustins, et dont l'autre, en aval, a porté successivement le nom de ses habitants, le seigneur de Nesle, M. de Guénégaud, et le prince de Conti.

Les soins que Philippe le Bel prit de ce quai, tandis qu'il laissait la Seine déborder sur le reste de ses rivages, semblent indiquer que son attention avait été attirée sur l'hôtel de Nesle. D'après une tradition populaire, Marguerite, fille de Robert II, duc de Bourgogne, mariée à Louis le Hutin, avait choisi la grande tour de cet hôtel pour théâtre de ses orgies nocturnes. Comme une sirène, elle y attirait des jouvenceaux, qu'elle faisait ensuite jeter dans la Seine. Un d'eux, qui parvint à s'échapper, fut Jean Buridan, de Béthune, recteur de l'Université de Paris en 1328. Le poëte Villon, dans une ballade, fait allusion à la légende populaire :

Semblablement où est la reine, Qui commanda que Buridan Fût jeté' en un sac en Seine ?

Mais où sont les neiges d'antan ?

Robert Gaguin , dans son Compendium suprà francorum geslis (Paris, André Bochard, 1497, in-4°), rapporte l'anecdote en réfutant l'opinion qui attribuait ces infamies à Jeanne de Navarre. « Les épouses des fils de Philippe le Bel furent, dit-il, accusées d'adultères. C'est des désordres de ces femmes

de haut rang qu'est née, je pense, la fable que les ignorants mettent sur le compte de Jeanne, femme de Philippe le Bel. Elle se serait livrée à des écoliers qui auraient été, par ses ordres, précipités dans la Seine. Eam videlicet aliquot scholusticorum concubitu usa/m , eosque, ne pateret scelus, prolinus extinxisse, et in Sequanam amneni de cubiculo sua fenestra abjecisse. Nous ne connaissons aucune preuve historique des tragiques événements qu'Alexandre Dumas et Gaillardet ont transportés sur le théâtre. Les annales du temps disent seulement que le parlement de Paris instruisit le procès de Marguerite de Bourgogne, femme de Louis le Hutin ; Blanche, femme de Philippe le Long; et Jeanne, sa sœur aînée, femme de Charles le Bel.

La première fut convaincue d'avoir entretenu des relations criminelles avec Philippe d'Aunai , gentilhomme normand ; la seconde, d'avoir eu pour amant Gautier d'Aunai, frère du précédent.

La troisième fut déclarée innocente (inculpabilis et omnino irinoxia), et après avoir été enfermée pendant une année entière au château de Dourdan , elle rentra dans la maison conjugale.

Les coupables eurent la tète rasée, et furent enfermées au château Gaillard.

Marguerite fut étranglée, en 1318, par les ordres de son mari. ,

Blanche passa sept années au château Gaillard ; puis elle fut répudiée sous prétexte de. parenté, et transférée au château de Gourroy, près Coutances, d'où elle sortit pour aller finir ses jours dans l'abbaye cistercienne de Maubuisson.

Dès le 19 avril 1314, une assemblée de seigneurs fut convoquée a Pontoise pour juger Philippe et Gautier d'Aunai. La monarchie outragée se vengea sur eux avec des raffinements de barbarie qui auraient désarmé des Iroquois. « Ils furent, dit l'abbé Vély,écorchés vifs, traînés dans la prairie de Maubuisson, qui était nouvellement fauchée; puis mutilés des parties qui avaient péché, décolés, enfin pendus par dessous les bras à un gibet. On y attacha avec eux l'huissier de chambre qui, pendant trois ans, avait favorisé ce méchant commerce. Bien des gens des deux sexes , nobles et roturiers, furent enveloppés dans cette malheureuse affaire, ou comme fauteurs et complices, ou comme suspects d'un coupable silence. Quelques-uns furent noyés, quelques autres étouffés secrètement; la plupart renvoyés absous. »

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