CHAPITRE IX
Les Valois. — Etienne Marcel. — Massacre d'un avocat général et de deux maréchaux. — Perrin Marc. — Mort d'Etienne Marcel. — Charles VI et l'hôtel Saint-Paul.
L'avènement des Valois ouvrit pour Paris, comme pour le reste de la France, une ère de désolation. En l'année 1343 furent décapités aux Halles, par ordre de. Philippe VI, des seigneurs qui, dans les dissensions de Montfort et de Charles de Blois, n'avaient pas été de l'avis du roi de France. En 1348, une épidémie fit de tels ravages, que l'on compta 500 morts par jour à l'Hôtel-Dieu. Lorsque le roi Jeau monta sur le trône, en 1350, il convoqua â Paris les états -généraux et en obtint des subsides pour faire la guerre aux Auglais; mais il fut fait prisonnier à la bataille de Poitiers, le 19 septembre 1356; et dès lors commença, entre le dauphin Charles et les Parisiens, un*, hostilité qui se manifesta aux états -généraux du 17 octobre de la même année. Etienne Marcel, prévôt des marchands; Rober» Lecocq, président du Parlement de Paris et évoque de Laou ; Jehan de Picquigny, seigneur de Vermandois, engagèrent les trois ordres à solliciter une meilleure assiette de l'impôt, des réformes administratives et judiciaires, l'abolition des guerres privées et de la généralité des charges, le renvoi de tous les fonctionnaires prévaricateurs, qui, d'après les accusations formulées contre eux, n'ayant en vue que leur intérêt, particulier, s'étaient occupés uniquement du soin d'acquérir des richesses, d'assurer des charges publiques à eux et à leurs amis, sans avoir égard ni à l'honneur du souverain, ni à la misère des peuples. Le dauphin Charles ne se contenta pas de donner des explications au sein des États par l'organe du chancelier Pierre de La Forest; il vint, à plusieurs reprises, haranguer le
peuple aux Halles de Paris, au Pré-aux-Clercs ou à la place de. Grève, où le corps municipal avait élu domicile. Charles le Mauvais, roi de Navarre, qui avait été incarcéré sous le règne précédent, obtint, grâce à Etienne Marcel, l'autorisation de se rendre â Paris, et il eut aussi des conférences avec les chefs du mouvement populaire.
Le dauphin faisait des concessions quand il sentait sa faiblesse, et il les retirait aussitôt qu'il se croyait le plus fort. Pour vaincre plus sûrement les Parisiens, il conclut un traité avec le roi de Navarre; mais la capitale, mécontente, s'arma en prenant pour signe de ralliement des chaperons mi-partis de rouge et de bleu. Le manteau était attaché sur la poitrine avec un fermoir d'argent mi-parti d'émail vermeil et azuré, avec cette inscription : A bonne fin !
Le 22 février 1358, sur l'invitation du prévôt des marchands, les corporations de. métier s'assemblèrent dans la Cité, devant l'église Saint-Éloi, qui a été remplacée en 1030 par le couvent des Barnabites, et décidèrent qu'il fallait se défaire des principaux conseillers du dauphin. Les compagnies bourgeoises attaquèrent d'abord l'avocat général Régnault d'Acy, qui fut massacré dans la boutique d'un pâtissier où il s'était réfugié. Elles montèrent ensuite l'escalier du palais, précédées d'Etienne Marcel, qui, entrant le premier chez le dauphin, lui dit : « Ne vous ébahissez pas de choses que vous voyez, car il est â croire et convient qu'il en soit ainsi. » Puis se tournant vers ses compagnons : « Allons, faites en bref ce pourquoi vous êtes venus ici ! »
Là-dessus des bourgeois se ruèrent sur Jean dcChàlons, maréchal de Champagne, qui fut aussitôt massacré. Robert de Clermont, maréchal de Normandie, se sauva dans une chambre de retrait, où il fut tué. Les officiers du prince se dispersèrent, et il était sur le point de les suivre, quand Marcel lui dit : « Sire, n'ayez pas peur ! » Le prévôt lui remit en même temps son chaperon rouge et bleu, et prit en échange le chaperon du dauphin de brunette noire avec un orfroi d'or. Les cadavres des victimes furent précipités du haut des degrés du palais, et restèrent exposés aux insultes de la multitude. Vers le soir, ils furent portés à Sainte-Catherine du Val des Écoliers , église que les archers du roi avaient construite, et dont, la façade portait, l'inscription suivante : « A la prière des sergents d'ar- « mes, monsieur sainct Loys fonda cette église et y mist la « première pierre. Ce fust pour la joye de la vittoire qui fust « au pont de Bovines, l'an 1214. Les sergents d'armes pour le. « temps gardoyent le dict pont, et vouèrent que si Dieu leur « donnait vittoire ils fonderaient une église en l'honneur de « madame saincte Catherine : ainsi fut-il. »
On eut la déférence de consulter le dauphin sur la manière dont il fallait célébrer les funérailles, et il exprima le. désir qu'elles eussent lieu sans solennité. Mais au moment où l'on allait inhumer Jean de Châlons, l'évêque de Paris le défendit expressément, sous peine d'excommunication majeure, parce que le maréchal de Champagne, quelque temps auparavant, accompagné de Guillaume Staise, prévôt de Paris, avait fait arrêter dans l'église Saint-Merry un nommé Perrin Marc, pour avoir tué d'un coup de couteau Jehan Baillet, trésorier du duc de Normandie. Ce Perrin Marc était commis chez un changeur, et clerc ecclésiastique. Malgré cette dernière qualité, il fut enfermé au Châtelet et pendu après avoir eu le poing coupé, dans la rue Neuve-Saint-Merry, au lieu même où il avait tué le malheureux trésorier. L'évêque de Paris réclama, invoqua les prérogatives du clergé, et obtint que Perrin Marc serait détaché du gibet. Le supplicié fut enterré pompeusement en l'église Saint-Merry, en présence du prévôt des marchands, des échevins et des notables ; mais il n'en fut pas de même du pauvre maréchal de Champagne. Son collègue et lui, avec Régnault d'Acy, furent portés au cimetière par des valets qui se payèrent de leur peine en prenant le manteau d'un des maréchaux.
La position n'était pas tenablc pour le dauphin, et il se réfugia à Compiègne, où il convoqua les états -généraux. Les députés de trente - quatre diocèses, de dix-huit bailliages et. de la capitale refusèrent de le suivre. Les Parisiens se trouvèrent en état de rébellion contre le représentant du roi prisonnier; et le roi de Navarre, sur lequel le parti des réformes avait compté, fit cause commune avec le dauphin.
Le prévôt des marchands avait fait fortifier Paris ; il essayait de déterminer les habitants à persévérer dans leurs exigences; mais il manquait d'appui. Il crut politique de s'assurer le
HISTOIRE GENERALE
concours de Charles le Mauvais, et promit de livrer aux troupes du roi de Navarre la porte Saint-Antoine. Il s'y rendit dans la nuit du 30 juillet 1358, avec quelques affidés; mais il y trouva Jehan Maillard, capitaine d'un des quartiers de Paris, et dévoué à la cause royale.
« — Etienne, dit le capitaine, que faites-vous ici à cette heure ?
« — Jehan, répliqua le prévôt, que vous importe de le savoir? Je suis ici pour prendre garde à la ville dont j'ai le gouvernement.
« — Pardieu! reprit Maillard, vous n'êtes ici, à cette heure, pour aucun bien ; et si vous tenez les clefs de la porte, c'est pour trahir la ville.
« — Jehan, vous mentez !
« — C'est vous, » s'écria Maillard.
Et d'un cou)) de hache d'armes il lui fendit la tète, malgré le bassinet, dont elle était couverte.
Les compagnons du prévôt furent massacrés en même temps, et ce fut le signal d'une violente réaction. Le peuple, à la voix de Maillard, se souleva contre ceux dont il avait longtemps admiré l'éloquence et suivi les conseils. Les partisans de Marcel furent incarcérés, mis à la question puis livrés aux bourreaux.
L'animosité qu'ils inspirèrent subitement fut si grande, que, pour en réprimer l'excès, le conseil de ville dut défendre, sous peine de la hart, d'attenter à leurs biens ou aux personnes de leurs femmes et de leurs enfants.
Le régent du royaume rentra en triomphe dans la ville, et six ans plus tard, quaud il monta sur le trône, il inaugura son règne en faisant décapiter vingt-huit bourgeois, convaincus, disent les chroniques, « de conspiration pour la liberté. »
Après cette sanglante expédition, Charles V, dit le Sage, gouverna paisiblement; il constitua, d'une manière solide, les élections, tribunal établi pour juger le contentieux en matière d'impôt, par ordonnance du roi Jean, en date du 28 décembre 1355. La généralité de Paris comprit vingt-deux élections, et l'élection de la "capitale se composa d'un premier président, un lieutenant, un assesseur, vingt conseillers élus, un avocat, un procureur du roi, un substitut , un greffier , un premier huissier et trois at.dienciers, huit procureurs des tailles, huit huissiers, huit receveurs des tailles.
Hugues Aubriot, prévôt de Paris, voulait obliger les bourgeois à acquitter les droits de francs-fiefs pour tous les biens nobles qu'ils avaient acquis, ou à présenter des lettres de noblesse qui les exemptassent de ces droits. Sur les réclamations du corps munipal, Charles V reconnut aux bourgeois de Paris tous les privilèges .de la noblesse, le bail ou garde-noble de leurs enfants et de leurs parents, la liberté d'acquérir des fiefs et arrière-fiefs, et de les posséder avec les mêmes prérogatives que les nobles d'extraction ; la faculté de faire usage de freins dorés et autres ornements militaires attachés à la condition de chevalier; la faculté d'être admis, comme les gentilshommes de race, dans l'ordre de chevalerie.
Charles V embellit Paris et en favorisa l'administration. 11 voulut, au mois d'août 1374, que le prévôt des marchands et les échevins fussent présents au Parlement, à l'enregistrement des lettres patentes qui déclaraient que les rois de France seraient majeurs à quatorze ans. Ne se souciant d'habiter ni le palais de la Cité, ni le Louvre; il fit construire à grands frais l'hôtel Saint-Paul, dont l'entrée était rue Saint-Antoine, en face de Sainte -Catherine du Val des Écoliers; cette habitation royale était environnée d'épaisses murailles, flanquées de grosses tours. Elle était divisée en un grand nombre de pièces, parmi lesquelles on distinguait :
Deux chambres du conseil ;
La chambre à jour, ou salle de réception ;
La chambre des nappes ;
La grande chambre du grand retrait;
La chambre du petit retrait ;
La chambre des bains ;
La chambre des étuves ;
Les chauffe-doux;
Deux chapelles, l'une haute et l'autre basse;
Un jeu de paume ;
Des lices; des jardins où l'on cultivait la lavande, le romarin, les pois et les fèves.
Les vergers abondaient en pommiers, poiriers, vignes et cerisiers. Il y avait des basses-cours, autour desquelles s'élevaient
par intervalles des colombiers, et à toutes les fenêtres du palais étaient posés des treillages de fil d'archal pour empêcher les pigeons de faire invasion dans les chambres. Des ménageries étaient réservées aux lions et aux sangliers.
Quelques portions de cette immense enceinte ont donné leur nom aux rues qui en occupent la place.
Les grands seigneurs qui suivaient la cour commencèrent à orner leur manoir de porches massifs, sous lesquels les passants trouvaient un abri, et de tourelles angulaires. Les fenêtres, carrées, étaient séparées par des meneaux de pierre, et s'ouvraient sous des arcades ogivales. •
Dans la plupart des maisons bourgeoises, le rez-de-chaussée seul était en pierre. Le reste se composait de poutres verticales ou horizontales , dont les interstices étaient remplis avec du mortier. On recouvrait parfois la façade d'ardoises ou d'essentes, pour prévenir l'infiltration des eaux pluviales. Les étages étaient en encorbellement les uns sur les autres, et aboutissaient à un pignon anguleux. Sur les consoles des poteaux cormiers, sur les supports des étages étaient sculptés des écussons, des feuillages, des anges, des animaux fantastiques, des personnages de l'Écriture, ou des caricatures bizarrement contournées. Les boutiques avaient de grandes fenêtres qui servaient à l'étalage, et que l'on fermait avec de lourds volets de bois.
On commençait à comprendre la nécessité d'élargir les rues pour faciliter la circulation toujours croissante des piétons et des voitures. Les documents contemporains font mention de litières, de chariots , de curres ou chars branlants à quatre roues. Les progrès du luxe avaient amené, entre autres désordres, un amour effréné du jeu. Les Parisiens jouaient avec acharnement aux dés, au trictrac, aux quilles, à la paume, aux boules ; car les cartes, si elles étaient inventées, n'étaient pas encore répandues. Les désastres qui résultaient du jeu, et dont Charles V était chaque jour témoin, lui dictèrent l'ordonnance Suivante :
« Charles, par la grâce de Dieu, roi de France : « A tous ceux qui ces présentes lettres verront salut. « Savoir faisons que nous désirons de tout nostre cuer, le bon estât, seureté et deffense de notre royaume, de la chose publique et de tous nos subgez d'iceluy ; voulant obvier à tous inconvéniens et toujours enduire et gouverner nos bons subgez en ce qui leur peut estre agréable et prouffitable , avons deffendu et deffendons par ces présentes tous geux de dez, de table, de palmes, de quilles, de palet, soûles, de billes et tous autres tels geux, qui ne aeint point à exercer ne habiliter nos diz subgez à fait et usaige d'armes à la deffense de nostre dit royaume, sur peine de quarante sols parisis, à appliquier à tous et chascun et pour chascune fois qu'il y escherra : et voulons et ordonnons que nos diz subgez prennent et entendent à prendre leurs esbatemens, à eux exercer et habiliter en fait de trait d'arc ou d'arbalestre es lieux et places convenables à ce, es villes, terreins, et facent leurs dons aux mieulx traians, et leurs festes et joies pour ce , si comme bon vous semblera. Or donnons en mandement à tous seneschaux, baillis, prévôts, vicomtes, et autres officiers de nostre dit royaume et à chascun d'eulx, si comme à lui appartiendra, que nostre dite ordonnance ils facent tenir et garder sans enfraindre, et mettre à exécution de point en point, selon sa forme et teneur, sur peine d'encourir nostre indignacion, et d'estre punis, les remis et négligeas, de telles peines que ce' soit exemple aux autres, en témoing de ce, nous avons fait mettre notre scel à ces prégentes lettres. Donné en nostre Hostel de Saint-Pol lez Paris, l'an de grâce 1369, et de notre règne le quint. »