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CHAPITRE V

Epitaphe de Catherine de Clermont. — Claudine de Beauvilliers. — Henri IV à Montmartre. — Marie de Beauvilliers. — Découverte faite en 1611. — Barbe Avrillot. — Vincent de Paul. — François de Sales. — Les Sulpleiens. — L'Esprit de Montmartre.

Catherine de Clermont gouverna l'abbaye de Montmartre pendant plus de quarante ans; dans ses derniers jours, elle fut contrainte de se réfugier à Paris avec ses religieuses pendant que les soldats de Henri III envahissaient le monastère, dont l'occupation était indispensable pour faire avec succès le siège de la capitale. Elle mourut le 11 septembre 1589. Son corps, transféré, à Montmartre, fut enterré au milieu du chœur des dames, et l'on grava sur sa tombe les quatre vers suivants :

Voyez, passants, une funèbre chose, C'est que la mort l'e'corce a dévêtu De cette dame, où demeurait enclose La chasteté, Thonneur et la vertu.

Celle qui lui succéda, Claudine de Beauvilliers, a été en butte à la médisance. A peine était-elle installée que le roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, prit possession de l'abbaye avec son état-major. Dans la nuit du 7 mai 1590, il fit attaquer les faubourgs de Paris par douze mille hommes, divisés en dix corps, et resta en observation aux fenêtres du monastère avec le duc de Sully, le médecin Alibour et deux secrétaires, Martin,

rusé soigneur de Beaulieu , et Pierre Forget , seigneur de Fresne. S'il faut s'en rapporter à des pamphlets de cette époque, comme la Confession catholique du sieur de Sancy , et les Amours du grand Alcandre, le vert-galant aurait séduit Claudine de Beauvilliers, et quelques-unes des religieuses auraient été entraînées à des désordres peu compatibles avec leurs vœux. Il est certain qu'après avoir levé le siège de Paris, le 1" août, le roi de Navarre emmena avec lui l'abbesse à Sentis, et qu'il lui fit une cour assidue jusqu'au jour où il vit à Compiègne la belle Gabrielle d'Estrées.

Henri IV affectionna toujours Montmartre. Le dimanche '25 juillet 1593, quand il eut fait son abjuration, il vint à cheval à Montmartre, s'agenouilla dans la chapelle du Martyre, devant la statue de saint Denis, et fit ensuite allumer un grand feu de joie sur la montagne. Ce fut pour lui que l'on bâtit, au pied de la butte, en pierres de taille et en briques, la jolie maison connue sous le nom de Château-Rouge, et qui appartint ensuite à la famille Feutrier. Il aimait à se promener sur la colline. L'historien Sauvai raconte qu'un jour ce roi facétieux s'écria, en regardant Paris du haut de Montmartre : « Que je vois de nids de... maris trompés: » François Gallet, trésorier de France, se permit de dire : « Sire, je vois le Louvre. »

Sauvai ajoute qu'à l'époque où la tranquillité commença à se rétablir en France, le monastère de Montmartre était dans un état déplorable : « la communauté n'avait que 2,000 livres de rente et en devait 10,000; le jardin était en friche et le mur par terre ; le réfectoire converti en bûcher ; le cloître, le dortoir et le chœur en promenades. A l'égard des religieuses, peu chantaient l'office; les moins déréglées travaillaient pour vivre et mouraient presque de faim ; les jeunes faisaient les coquettes, les vieilles allaient garder les vaches et servaient de confidentes aux jeunes. » Nommée abbesse par le roi, en 1597, Marie de. Bauvilliers entra en fonctions le 7 février 1598, et se mit courageusement à réformer ses religieuses. Elle composa pour leur usage un livre intitulé : Conférences d'une supérieure, et qui a été imprimé par les soins de M. Gaudreau , curé de Vaugirard. Marie de Beauvilliers ne négligea pas non plus les intérêts temporels. En 1608, les orfèvres de Paris firent célébrer dans la chapelle du Martyre la fête de saint Denis et celle de la Dédicace. L'abbesse de Montmartre, qui solennisait ces fêtes, trouva qu'on attentait à ses prérogatives en lui faisant concurrence le jour même, et qu'on diminuait les offrandes qui devaient lui appartenir. L'affaire fut portée devant le parlement, qui, par arrêt du 6 avril 1009, ordonna que les orfèvres pourraient continuer les offices divins dans la chapelle, et, avec la permission de l'abbesse, à qui devraient revenir toutes les offrandes, célébrer les fêtes le lendemain du jour où elles tombent. Cet arrêt fut confirmé par un deuxième, le 23 avril 1010, qui ajoutait que les religieuses ne devaient troubler en rien l'exercice du droit des orfèvres, et enjoignait à ces dames de délivrer les clefs, en maintenant toujours que les offrandes, oblations ou aumônes faites à la chapelle reviendraient à l'abbaye. Un troisième arrêt, confirmatif des deux-premiers, règle les heures des offices et les rapports qui devront exister entre l'abbaye et les orfèvres, afin que chaque partie puisse, sans gène, user de son droit.

Marie de Beauvilliers reçut de Henri IV une somme de 10,000 fr., au moyen desquels elle fit faire d'importantes réparations tant au monastère qu'à la chapelle du Martyre. Les ouvriers qui restauraient les fondations de cette dernière découvrirent un ancien souterrain, probablement creusé par les premiers chrétiens des Gaules, et on dressa de la découverte un procès-verbal que Dtibreul rapporte en ces termes :

« L'an mil six cent onze, le 13» jour de juillet, après midy, par devant nous, Pierre Portât, noitaire de la chambre du roy, prévost de Montmartre, pour mes dames les religieuses, abbesse et couvent du dict Montmartre, estans au dictlieu, y serait comparu maistre François du Bray, receveur et procureur des dictes dames; lequel nous aurait remonstré que les dictes dames voulans faire agrandir et accroistre leur chapelle du Martyre de monsieur Sainct-Denys et ses compagnons, vulgairement dicte la chapelle des Saincts-Martyrs ; laquelle est située au bas de la closture des dictes religieuses, du costé de Paris, les massons travaillant aux fondemens des murs nécessaires pour faire le dict accroissement, auraient trouvé au delà du bout et chef de la dicte chapelle, qui regarde du côté du levant, une voulte sous laquelle il y a desdegrez pour descendre soubs terre en une cave ; auquel lieu il nous a supplié nous von-

Le PeUt-Raaqjonneau.

loir transporter et y descendre, pour voir et visiter que c'est. Au moyen de quoi, ce requérant, le dict du Bray, accompagné de luy et de maistre Jean Tcsnière, Julien Gueret, et Jacques Chevalier, prestres et chapellains des dictes dames, tant en leur abbaye, qu'en leur dicte chapelle des Martyrs, et de maistre Jean Gobelain, maistre masson, demeurant à Paris, rue et paroisse Saint-Paul, et d'Adam Boissart, peintre et sculpteur, demeurant à Paris, rue Pavée-Saint-Sauveur, à l'Image-Sainct- Nicolas, inclinant à la requestre du dict du Bray, nous serions transporte au chef et pointe orientale de la dicte chapelle par le dehors d'icelle ; auquel lieu y aurions trouvé plusieurs massons et manœuvres qui travailloient sous le dict Gobelin a faire les fondemens et l'agrandissement de la dicte chapelle. En présence desquels le dict Gobelin nous a monstre un trou et permis qui avoit été faict par les dicts manœuvres à la voulte d'une certaine montée, en creusant les dicts fondements. Eu laquelle voulte, ce requérant le dict du Bray, nous serions descendu par le dict trou avec une eschelle dans la dicte montée, accompagné de luy et de notre greffier et des dicts Tesnière, Gueret. et Chevalier, Gobelin et Boissart, avec deux chandelles allumées, et aurions trouvé que c'étoit une descente droitte, laquelle a cinq pieds un quart de largueur. Par laquelle serions descendu trente-sept degrez, faicts de vieille massonnerie de piastre, de gastées et escornées le dessus de laquelle descente est voulté. Et au bas de laquelle descente aurions trouvé une cave ou caverne prise dans un roc de piastre, tant par le haut que par les côtés et circuit d'icelle. Laquelle aurions fait mesurer par le dict Gobelin, qui a trouvé qu'elle a de longueur depuis l'entrée jusques au bout qui est en tirant vers la closture des dictes religieuses, trente-deux pieds. L'entrée de laquelle a huict pieds de largueur : et, en un endroit, distant de la dicte descente de neuf pieds, elle a de largeur seize pieds, et le surplus d'icelle va en estressissant, en sorte qu'au bout, vers la closture des dictes

religieuses, elle n'a que sept pieds de largeur. Dans laquelle cave, du costé de l'orient, il y a une pierre de piastre bicornue, qui a quatre, pieds de long et deux pieds et demy de large, prise par son milieu, ayant six poulses d'espoisseur, au dessus de laquelle au milieu il y a une croix gravée avec un size.au, qui a six poulses en quarré de longueur et demy poulse de largeur. Icelle pierre est élevée sur deux pierres de chacun costé, de moillon de pierre dure, de trois pieds de hault, appuyée contre la roche de piastre, en forme de table, ou autel : et est distant de la dicte montée de cinq pieds. Vers le bout de laquelle cave, à la main droicte de l'entrée il y a dans la dicte roche de pierre une croix, imprimée avec un poinsson ou Cousteau, ou autre ferrement; et y sont ensuite ces lettres : MAR. Il y a apparence d'autres qui suivoient : mais on ne les peut discerner. Au même costé un peu distant, de la susdicte croix, au bout de la dicte cave, est encore imprimée une autre croix dans la dicte roche de piastre. Et à la main gauche de la dicte cave, en entrant, à la distance de vingt-quatre pieds, dès l'entrée s'est trouvé ce mot escrit de pierre noire sur le roc : CLEMIN, et au costé du dict mot y aurait quelque, forme de lettres imprimées dans la pierre avec la pointe d'un Cousteau ou autre ferrement où il y a DIO, avec autres lettres suivantes qui ne se peuvent, distinguer. La hauteur de la cave en son entrée est de six pieds jusque à neuf pieds en tirant de la dicte entrée vers le bout de la dicte cave. Et le surplus jusques au bout est rempli de terre et gravois, où il y a plusieurs pierres et thuillaux fort frayés et affermis par dessus, ainsi qu'une terrasse, de manière qu'au delà des dicts neufs pieds il n'y a de distance eu la hauteur depuis les dictes pierres et gravois jusques au haut que trois pieds en aucuns endroicts , et quatre en autres, de sorte que l'on ne peut n'y tenir debout.

» Ce faict, nous serions sortis de la dicte cave, et remontez par le dict degré accompagnez des dessus nommés.

LES BUTTES-MONTMARTRE

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Le théâtre Montmartre.

« Lesquels, en foi de ce, ont. avec nous signé le. présent procèz-verbal les jour et an que dessus. »

Cette trouvaille mit en émoi les savants et les dévots. Les uns et les autres visitèrent la crypte mystérieuse. Dos offrandes emplirent l'escarcelle de l'abbaye, qui devint do plus en plus florissante, quand elle eut été placée sous les ordres de Françoise-Renée de Lorraine, coâdjutrice de Marie de Beauvilliers, et qui lui succéda le 24 mai 1(507. Elle, donna à la communauté un magnifique soleil d'or enrichi de pierreries, et des vases sacrés de la plus grande richesse; les religieuses eurent des livres imprimés aux frais de l'abbesse, et contenant le propre des offices du couvent. La duchesse de Guise, sa mère, fit établir, du couvent à la chapelle du Martyre, une galerie couverte, éclairée par des vitrages, et coupée ça et là par des marches. Elle avait l'intention de reconstruire entièrement le couvent, et en mourant, en 1656, elle légua à sa fille une somme considérable, qui lui permit de commencer les travaux.

Le cardinal de Bérulle conduisit à la chapelle des Martyrs, en 1614, Barbe Avrillot, veuve de Pierre Acarie, qui était devenue sœur Marie de l'Incarnation. Elle était accompagnée de trois religieuses espagnoles do l'ordre de Sainte -Thérèse, et de Montmartre allaient partir, pour se répandre sur la France, les premières carmélites déchaussées comme les premiers jésuites.

Il semblait que ce fût un usage, pour, ceux qui rêvaient quelque innovation en matière do piété, d'aller prier à la chapelle du Martyre. François de Sales y vint avant d'établir les dames de la Visitation, et Vincent de Paul avant d'instituer les sœurs de la Charité. Les fondateurs de la communauté dos prêtres de Saint-Sulpice, Picoté, Foix et Olier, vinrent de Vaugirard, en 1642, contracter devant l'autel de la chapelle du Martyre une union indissoluble et se consacrer à la Trinité.

Olier retourna à Montmartre, le 2 mai 1645, avec MM. Poulie et Damien. Le père Bataille les y accompagna, et entre ses mains ils promirent à Dieu, sur l'Évangile, de ne jamais se départir du projet qu'il leur avait inspiré de se lier ensemble pour être ses organes et ses instruments et lui disposer des prêtres qui le servissent en esprit et en vérité.

Montmartre — qu'on nous pardonne de passer aussi brusquement du sacré au profane — vit également le premier ventriloque français dont la mémoire ait été conservée. Il se nommait Collet. « 11 fut , dit Tallemant des Beaux , surnommé l'Esprit de Montmartre, à cause qu'avec une petite voix qu'il faisait, il semblait que ce fût un esprit qui parlât de bien loin en l'air. »

Avec cette voix, il a fait dire bien des messes pour tirer des âmes du Purgatoire ; il a pensé faire mourir des gens do peur. Une fois le cardinal Bichelieu, qui se voulait railler de celui qui a été évêque de Lavaur, que les jansénistes ont si bien étrillé, fit que cet homme se fourra dans la foule de ceux qui accompagnaient le cardinal aux Tuileries, du nombre desquels était notre évêque. Il se mit au milieu de la grande allée à appeler :

« Abra de Raconis ! Abra de Raconis ! »

C'est son nom.

Tout le monde avait le mot. Raconis , s'entendant nommer, tourne la tête, mais ne dit rien pour cette fois.

La voix continue : il commença à s'épouvanter. Enfin, tout d'un coup il s'écrie :

« Monseigneur, je vous demande pardon si je perds le respect que je dois à Votre Émincnce; il y a déjà quelque temps que je me contrains : j'entends une voix dans l'air qui m'appelle. »

Le cardinal et tous les autres dirent qu'ils n'entendaient rien. On prête silence, et la voix lui dit :

ii Je suis l'âme de Ion père qui souffre il y a longtemps en Purgatoire, et qui ai permission de Dieu de te venir avertir de changer de vie. N'as-tu pas de honte de faire la cour aux grands, au lieu d'être dans les églises? »

Raconis, plus pâle que la mort et croyant déjà avoir le diable â ses trousses, proteste qu'il n'est â la cour qu'à cause que son Éminence lui avait fait espérer qu'il lui pourrait rendre ici quelque service; mais, etc. Après qu'on s'en fut bien diverti , on !e mena à son logis où il pensa mourir de frayeur, et on fut plus de quatre jours avant que de le pouvoir désabuser. Le cardinal en eut quelque petite bonté, et, le faisant évêque, lui envoya ses bulles gratis. »

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