CHAPITRE VI
L'abbaye de Montmartre sous Louis XIV. — Noms d'abbesses de Montmartre donnés aux rues de Paris. — L'obélisque de Montmartre. — Le chemin des ânes.
Sous Louis XIV, Montmartre prit un aspect nouveau, et peut-être regrettable au point de vue de l'architecture comme au point de vvïe de l'histoire. Le vieux couvent, consacré par tant de souvenirs, fut démoli, sauf les granges, le pressoir et la maison du bailliage. L'église devint paroissiale; mais la galerie couverte fut conservée, pour permettre aux bénédictines de communiquer avec le chœur, qu'elles s'étaient ménagé, et où reposaient leurs vénérables abbesses. Une partie des propriétés du couvent fut aliénée et fit place â des maisons de plaisance, â des jardins, à des guinguettes. La magnifique position qu'avait occupée l'ancien couvent, et d'où Henri IV avait dirigé le siège de Paris, fut abandonnée, et le nouveau monastère, pour lequel Louis XIV accorda une somme de cinquante mille écus, fut construit à l'endroit qu'occupent actuellement les rues des Trois-Frères et de Gabrielle. La chapelle du Martyre disparut au milieu des nouvelles constructions. Elles furent achevées sous la direction des abbesses Renée, morte le 4 décembre 1(182; Marie-Anne d'Harconrt, brevetée par Louis XIV, le 20 novembre 1083, en vertu d'une autorisation de François de Harlay, cinquième archevêque de Paris.
Le cent dixième et dernier évêque de Paris , Henri de Gondi, avait fait de la chapelle du Martyre un prieuré, dont la collation appartenait à l'abbaye, et dès lors dix religieuses avaient occupé un logement séparé auprès de cette chapelle, qu'elles étaient destinées à desservir. L'abbaye et le prieuré furent réunis le 12 août 1081.
Ces constructions nouvelles étaient habitables à cette époque, et toute la communauté en prit possession; mais leur inauguration solennelle n'eut lieu que le 8 décembre 1080, jour de la Conception, après midi. L'official de Paris se transporta â l'abbaye pour bénir le grand autel, et après la bénédiction les vêpres furent chantées pour la première fois dans la chapelle du nouveau couvent. Le 20 janvier 1087, un Te. Deuin fut chanté, dans l'église de l'abbaye, pour le rétablissement de la santé de Louis XIV. Le cardinal nonce du pape y officia pontificalement en présence de Monsieur, frère unique du roi, des princes du sang et de toute la cour.
Tant de remaniements et de restaurations épuisèrent les finances de l'abbaye, et Bernardine-Thérèse Gigault de Bellefond, fille de Bernardin Gigault de Bellefond et de Madeleine Fouquet, en prenant la direction du couvent, le 24 décembre 1609, trouva au passif une multitude de dettes arriérées. Elle y fit face, grâce à des secours provenant principalement de 20,000 francs prélevés sur les loteries de la Conception, et de 4,000 francs sur les bons non réclamés de la loterie générale. M'"ede Bellefond eut pour pensionnaire la fille du duc d'Orléans, régent de France, entrée à Montmartre à l'âge de dixsept ans, le 17 octobre 1715, et qui rejoignit au Val-de-Grâce M"e de Valois, sa sœur.
Bernardine-Thérèse Gigault do Bellefond, décédée le 17 août 1717, à l'âge de cinquante-huit ans et huit mois, fut enterrée dans la crypte de la chapelle du Martyre. Une des rues de Paris porte son nom, et les religieuses qui lui succédèrent ont eu de même l'honneur de transmettre leur mémoire à la postérité, en baptisant d'autres rues bâties sur des terrains appartenant à l'abbaye de Montmartre; telles sont :
Marguerite de Rochechouart de Monpipeau, reçue abbesse le 14 février 1718, et morte le 22 octobre 1727.
Rue Rochechouart.
Louise-Emilie do La Tour-d'Auvergne, fille de Frédéric de La Tour, comte d'Auvergne, et d'Henriette-Françoise de Hohenzollern, abbesse de Villers-Cotterets depuis vingt ans;
Rue de La Tour-d' Auvergne.
Catherine de La llncliefoucauld-Cousage, abbesse de Saint- Jean Baptiste de Dune, près Orléans, entrée en exercice le 8 juillet 1737, et morte en 1700;
Rue de La Rochefoucauld.
Marie-Louise de Laval, duchesse de Montmorency;
Rue de Laval.
Le périmètre des anciennes possessions de l'importante abbaye de Montmartre achève d'être rappelé par la rue de la Tour-des-Dames, où était autrefois le colombier du couvent.
En dehors des ordres monastiques, il faut noter qu'à Montmartre fut érigé, sous Louis XV, un obélisque sur la face méridionale duquel on lit cette inscription :
« L'an 1736, cet obélisque a été élevé par ordre du Roi, pour servir d'alignement à la méridienne de Paris du coté du Nord. Son axe est à 2,931 toises 2 pieds de la face méridionale de l'Observatoire. »
Cet obélisque était un des quatre-vingt-seize qu'on avait projeté d'élever d'espace en espace dans toute la longueur du méridien de Paris qui traverse la France du Sud au Nord, depuis Dunkerque jusqu'à l'extrémité opposée.
Au mois d'octobre 1779 se passa, au pied du versant oriental de Montmartre, un fait dont le récit a l'air d'une plaisanterie, mais dont l'authenticité est certaine. On trouva une pierre sur laquelle étaient gravés des caractères presque indéchiffrables, et qui fut envoyée à l'Académie des inscriptions et belleslettres. Après avoir eu recours à tous les moyens qu'indiquait la science pour rendre les lettres lisibles, ou parvint à voir :
h Quand il a fallu rechercher, dit Bachaumont, dans quelle langue étaient écrits ces caractères et ce qu'ils signifiaient, les académiciens se sont inutilement cassé la tête. Ils ont consulté M. Court de Gcbelin, le savant auteur du Monde primitf et l'homme le plus versé dans la connaissance des hiéroglyphes; il s'est avoué incapable d'y rien comprendre. Le bedeau de Montmartre, entendant parler du fait et de l'embarras des académiciens, a prié qu'on lui fit voir la pierre, et, sans doute instruit de son existence antérieure, il en a donné sans difficulté la solution, en assemblant simplement les lettres qui forment ces mots français : Ici le chemin des unes. Il y avait dans ces cantons des carrières à plâtre, et c'était une indication aux plâtriers qui venaient en charger des sacs sur leurs ânes, dont ils se servent pour cette expédition. »