CHAPITRE II
Sainte-Périne de La Villette. — La maison confisquée. — Conférences de U Villette. — Le duc de Roquelaure. — Extension de la Villette.
De même que Montmartre, La Villette est d'origine monastique : une partie dépendait de l'abbaye de Saint-Denis, et une autre du prieuré de Saint-Lazare. Philippe le Bel, en 1313, y fonda un couvent d'Augustines, sous le titre de Sainte-Périne ;
cette communauté, qui ne fit jamais parler d'elle, fut réunie, en 1749, à celle de Sainte-Périne de Chaillot.
Dans La Villette, qu'on appelait de Saint-Ladre-lez-Paris ou Grande-Villette, le prieuré de Saint-Éloi possédait quelques portions de terrain qu'il transmit à l'évêque de Paris, et celui-ci, le 12 janvier 1578, permit à Henri Le Meigner, évêque de Digne, de dédier une église sous le vocable de Saint-Jacques et de Saint-Christophe.
Quoique le site n'eût rien d'attrayant et ne fut pas même arrosé d'un ruisseau , quelques Parisiens y bâtirent des maisons de campagne. Maître Renaud Fréron en avait une qui fut confisquée sur ce fidèle serviteur de la couronne, par Henri VI , roi d'Angleterre. Il donna la maison et ses dépendances à Jean Gilles, pour le récompenser d'avoir ouvert les portes de Paris au duc de Bourgogne.
Pierre de Martigny, évêque de Castres, avait à La Villette une maison de plaisance où il avait trouvé moyen d'amener de l'eau, et que visitait souvent François Ier. Cette maison servit, le 11 juin 1593, à une des nombreuses conférences qui précédèrent la reconnaissance de Henri IV par les Parisiens. Les députés qui se réunirent à La Villette étaient :
Pour les États-Généraux : Pierre d'Espinac, archevêque de Lyon; François Péricard, évêque d'Avranches, zélé ligueur et l'un des secrétaires du duc de Mayenne; Geoffroy de Billy, moine de Saint-Denis, nommé nouvellement abbé de Saint- Vincent de Laon; André de Brancas, seigneur de Villars, gouverneur de Rouen et du Havre; François Averson; Pierre Jeannin ; Jean-Louis de Pontarlier ; Louis de Montigny ; Nicolas du Pradel; Jean Lemaitre; Etienne Bernard; Honoré Dulaurens; Nicolas de Neuville, sieur de Villeroi, secrétaire d'État.
Pour les royalistes : Renaud de la Vaule, archevêque de Bourges; François Leroy de Chauvigny, un des cent gentilshommes de la maison du roi, vieillard aveugle, mais estimé pour son bon sens et sa probité; Nicolas d'Angennes, seigneur de Rambouillet, ancien ambassadeur de France à Rome; Gaspard de Schomberg, Allemand naturalisé depuis 1570, homme aussi distingué par son éloquence que par ses talents militaires; Pomponne de Bellièvre, qui fut plus tard chancelier de France; Louis Révol, secrétaire d'État et confident intime du Béarnais; Jacques-Auguste de Thou, qui aurait une réputation populaire d'historien, s'il n'avait écrit en latin ; Godefroy Camus de Pontcarré ; de Vie, gouverneur de Saint-Denis.
Dans l'entrevue de La Villette, il s'agissait de savoir si la trêve serait prolongée ou la guerre poursuivie à outrance, comme le demandait le légat du pape. Une multitude de Parisiens se groupèrent autour de la maison , et à chaque député qui passait, ils criaient tumultueusement; «La trêve ou la paix ! » Parmi ces agents provocateurs de pacification se distinguaient par leurs clameurs deux bourgeois, Charles Elvin et Bonard. Le lieutenant civil les fit arrêter; mais, dans une requête au parlement, les inculpés représentèrent que des hommes de tous les partis, aussi innocents les uns que les autres, avaient pris part à la manifestation de La Villette. La cour ordonna au lieutenant criminel de surseoir au procès.
Sur un terrain qu'occupe, en 1860, une raffinerie d'huile, s'élevait le château du duc Gaston-Jean-Baptiste, marquis, puis duc de Roquelaure. Il a laissé une immense renommée de conteur de gaudrioles, inventeur de farces, diseur de gravelures; et ses bons mots ont été recueillis dans un livre intitulé : le Momus français (Cologne, 1727, in-12), réimprimé plusieurs fois en un volume in-18 de 108 pages, sous le titre de : Vie et aventures galantes et divertissantes du duc de Roquelaure. Il est douteux qu'il ait débité tant d'obscénités, mais il est certain que c'était un esprit original.
Chargé d'une mission en Espagne, il traversait Lyon dans une chaise de poste. Il avait, comme presque toujours, un grand chapeau rond et une capote assez fripée. Il passe devant l'archevêché au moment où l'archevêque montait en carrosse, et celui-ci , avide de nouvelles fraîches, s'écrie :
— Holà ! hé ! hé ! Courrier, mon ami , arrête !
Un peu surpris, le duc consent pourtant à s'arrêter, et le prélat lui dit :
— Courrier, d'où viens-tu? Qu'y a-t-il de nouveau?
— De Paris; des pois verts, répond le duc avec le plus grand calme.
Quoiqu* interdit, l'archevêque continue:
— Que. disait-on à Paris, mon ami , lorsque tu en es parti?
— On disait vêpres.
LES BUTTES CHAUMONT
— Ah!... mais, comment t'appelle-t-on ?
— Les uns m'appellent : Holà! hé! les autres : Hé! mon ami ; mais moi , qui me connais mieux que personne, je m'appelle le duc de Roquelaure... Fouette, postillon!
Le duc de Roquelaure n'était pas seulement un plaisant : jeune encore, il entrait au service, et, blessé au combat de la Marfée, le 6 juillet 1041, il fut fait prisonnier par les soldats du comte de Soissons. Délivré bientôt, il reprit les armes, reçut une nouvelle blessure à Honnecourt , le 26 mai 1642, et tomba entre les mains des Espagnols. Pendant les troubles de la Fronde, Roquelaure resta fidèle au parti de la cour, et il fut blessé, au mois de juillet 1650, à l'attaque du faubourg Saint- Séverin, quand le jeune Louis XIV commençait le siège de Bordeaux.
Successivement maréchal de camp, lieutenant général , duc et pair, grand maitre de la garde-robe, Roquelaure mérita ces honneurs par sa conduite dans la Franche-Comté, en Hollande, au siège de Maëstricht. Il obtint pour retraite le gouvernement de Guienne, et vint mourir dans son château de La Villette, en 1 683, à l'âge de soixante-huit ans. Il fut enterré dans l'église des Récollets, aujourd'hui celle de l'hospice des Incurables. A ses côtés reposait son fils, Antoine-Gaston-Jean-Baptiste, dernier héritier de son nom, mort a La Villette en 1738, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
La construction du mur d'octroi accrut la population de La Villette dont la barrière, ornée par Ledoux d'une rotonde monumentale, devint le siège d'un commerce important de camionnage et de transit; pour le faciliter, le gouvernement projeta d'y établir le centre d'une navigation artificielle, et, en 1802, furent commencés les travaux du canal de l'Ourcq et du bassin de La Villette; ils étaient avancés à la fin de l'empire, et le canal fut un obstacle qui contribua à entraver un moment la marche des alliés. En creusant le bassin, en 1807, on découvrit un vase de terre qui contenait comme deux mille cinq cents médailles de bronze saucé; elles ont été gravées en partie dans le Recueil des monuments antiques de Grivaud; toutes appartenaient à l'époque comprise entre Dioctétien et Constantin.