CHAPITRE III
La Villette en 1S14.
Le sort de la journée du 30 mars 1814 se décida à La Villette. C'était là qu'étaient en communication les deux ailes de l'armée française. De Belleville à La Chapelle s'échelonnaient les divisions Compans et Boyer, du corps de Marmont, duc de Raguse; les divisions Charpentier, Christiani, Curial et Michel, du corps de Mortier, duc de Trévise. Elles luttèrent courageusement contre la colonne du centre, commandée par Tolly de Barklay; mais survint Blûcher avec le corps de Kleist, comprenant 11,000 fantassins et 8,000 cavaliers; le corps de Woronzow, composé de 15,000 fantassins; le corps de York, formé de 12,000 fantassins et de 13,500 cavaliers.
C'était l'armée de Silésie.
L'attaque contre La Villette fut dirigée par Woronzow et le prince royal de Prusse. Le maréchal Mortier avait concentré des pièces de canon dans de vieilles redoutes élevées en avant du village en 1792.
Un moment foudroyées, les masses ennemies- hésitent; le duc de Trévise ordonne au colonel Christophe, placé entre La Villette et La Chapelle, de charger la cavalerie des alliés;, mais les dragons français sont pris en flanc par les hussards de Brandebourg et culbutés sur l'artillerie dont ceux-ci s'emparent. Alors, à la tête de quatre régiments de Cosaques, le général Horn attaque avec vivacité la division Charpentier, qui défend pied à pied La Chapelle. Le prince Guillaume de Prusse enjoint à un régiment de milice d'entrer de vive force dans La Villette, que le comte de Voronzow menace un peu plus sur la gauche avec les 3e et 4e régiments de chasseurs russes. La division Curial, ne pouvant résister à ces efforts combinés, est forcée d'abandonner les batteries qui défendaient la tête du village, et rejetée dans les rues ou derrière les flanqueurs qui se trouvaient entre les maisons et le canal.
Cependant le colonel Sécrétant, quoique grièvement blessé, conservait une position en avant du hameau des Maisonnettes,
et moins de deux cents chasseurs vétérans défendaient à outrance le premier pont du canal, à droite du village.
Le duc de Trévise ayant chargé le général Christiani de reprendre La Villette, le chef d'état-major Saint-Charles est détaché avec les cavaliers flanqueurs pour soutenir les chasseurs vétérans. Mais ils venaient d'être forcés d'abandonner le pont et de repasser le canal devant une colonne prussienne, dont les tirailleurs , montés sur les digues, harcelaient leur retraite. Cette colonne, débouchant du pont, les grenadiers flanqueurs se précipitent sur elle et la rejettent de l'autre côté. Rien ne résiste à leur élan, qui tient du désespoir; tout plie devant eux ; pour un moment le pont est dégagé, et ils se portent même plus de cent pas en avant. Toutefois, leur faible nombre ne suffit point pour garder le terrain qu'ils venaient de conquérir ; car tandis qu'ils poussent en tête une partie de la colonne, les Prussiens se forment et se massent derrière eux; bientôt ils sont forcés de s'arrêter et de faire face de toutes parts ; on les enveloppe, on leur crie de se rendre : ils répondent, en se frayant un passage sur les corps sanglants de leurs ennemis.
Le gros de la division , élite des troupes réunies devant la capitale, ne combattait pas avec moins de valeur dans la grande rue de La Villette. Les soldats les plus vieux ne comptaient pas trente ans; mais sortis victorieux de vingt batailles,, la plupart citoyens de Paris par naissance ou par mariage, ils sentaient doubler leur courage, en combattant pour leurs foyers, sous les yeux de leurs parents et de leurs amis. D'abord, ils arrêtent les colonnes qui s'avançaient dans la grande rue du village et leur reprennent quatre pièces de canon.
Ils allaient la nettoyer entièrement , malgré la mitraille qui pleuvait sur eux, lorsque la garde prussienne, après avoir forcé le pont du canal, se présente sur leurs derrières, vers le point où le village aboutit à Paris. Ce mouvement décida le duc de Trévise à les rappeler et à ordonner la retraite de ses troupes sur les barrières. Elle se fit en bon ordre; un bataillon tenant la grande rue, et faisant le feu de chaussée ; elle s'effectua de même dans La Chapelle, où la défense un peu moins vive fut aussi remarquable par sa méthode et sa fermeté. Les troupes stationnées entre La Villette et La Chapelle firent leur mouvement rétrograde par échiquier, sous la protection de l'artillerie.
Cependant l'autorisation de capituler, envoyée du Château- Rouge par le roi Joseph, était parvenue aux deux maréchaux. M. de Quélen, aide de camp du général Compans, partit en parlementaire pour Bondy, afin de tenter une négociation auprès du czar et du roi de Prusse. Il fut favorablement accueilli.
« — Mon intention, dit Alexandre I", n'est pas de faire le moindre mal à la ville de Paris; ce n'est pas à la nation française que nous faisons la guerre, c'est à Napoléon.
— Ce n'est pas même à lui, ajouta Frédéric-Guillaume; c'est à son ambition.
— L'empereur est-il à Paris? demanda le czar.
— Non, sire.
— L'impératrice est-elle partie?
— Oui, sire.
— Tant pis. »
A la fin de cette rapide entrevue, M. de Quélen ramena à La Villette le comte de Nesselrode, ministre d'Alexandre I", et le comte Orlow, aide de camp.
Ils se rendirent chez un marchand de vin, à l'enseigne du Petit -Jardinet, où les rejoignirent bientôt le comte de Paer, aide de camp de Schwartzemberg, et le capitaine Peterson, délégué du commissaire anglais.
Marmont y vint à quatre heures, et il fut convenu verbalement qu'il y aurait un armistice pour laisser à l'armée française le temps d'évacuer Paris ; que les troupes alliées entreraient à Paris à six heures du matin, et ne pourraient recommencer les hostilités qu'après neuf heures. Des officiers, précédés de trompettes, parcoururent toutes les lignes et firent cesser le feu de part et d'autre.
Dans la nuit, Alexandre Ier et Frédéric-Guillaume III quittèrent le château de Bondy, gravirent la butte Chaumont, et comme étonnés de leur conquête, ils contemplèrent avec admiration la grande capitale que leur livraient la lassitude des uns, la défection des autres, et un de ces arrêts suprêmes qui , à un moment déterminé , semble marquer la fin des empires.