CHAPITRE X
Fin du règne de Charles V. — Règne de Charles VI.
L'industrie s'était développée, en dépit des guerres civiles ou étrangères et des épidémies qui ravageaient de temps en temps la capitale. Lorsque l'empereur Charles IV vint à Paris, en 1307, le prévôt des marchands et les échevins allèrent à sa rencontre avec plus de quinze cents bourgeois vêtus de robes mi-parties de blanc et de violet; le roi les suivit sur un palefroi blanc, tandis que celui de l'empereur était noir. Charles V avait dans son cortège les ducs de Bercy, de Bourgogne, de Bourbon et de Bar, avec une suite considérable de comtes, de barons et
de chevaliers, en habits mi-partis de leurs livrées; les écuyers de cuisine eux-mêmes portaient des houppelandes de soie et des aumusses fourrées. Le roi était coiffé d'un chapeau à bec bordé de perles, vêtu d'une cotte hardie d'écarlate vermeille et d'un manteau chamarré de, fleurs de lys d'or.
Dans le palais de la Cité, il avait fait tendre de riches courtines la chambre du parlement, la chambre sur l'eau et la chambre verte. Le prévôt des marchands et les échevins donnèrent à Charles IV un vaisseau d'argent doré pesant quatrevingt-dix marcs, et deux grands flacons d'argent émaillé et doré, pesant soixante-dix marcs. Son fils, roi des Romains, reçut une belle fontaine et deux grands pots dorés.
Quoique le roi Charles V eût laissé des économies, elles ne suffirent pas pour entretenir la magnificence du nouveau roi, que l'abus du plaisir finit de conduire à la démence; ses oncles, les ducs de Berri , de Bourgogne, d'Anjou et de Bourbon n'étaient pas moins dilapidateurs. Accablés d'impôts, les Parisiens tinrent plusieurs assemblées dans le Parloir aux bourgeois, sous la présidence de Jehan Culdoé, prévôt des marchands ; un savetier, doué d'une éloquence naturelle, harangua les assistants avec tant d'énergie et de succès, qu'ils déclarèrent qu'ils ne paieraient plus rien et qu'ils mourraient plutôt mille fois que de souffrir tant d'exactions et d'injures à leur liberté; ils allèrent, sous la conduite de Culdoé, trouver au palais le duc d'Anjou , qui monta sur la grande table de marbre avec le chancelier de France, Miles de Dormans, évèque de Beauvais, et tous deux promirent d'aviser. Une ordonnance, rendue le 113 novembre 1380, révoqua tous les subsides établis depuis Philippe le Bel , considérant que le peuple était u moult grevé et dommaigé par les aydes. »
Cette concession ne satisfit pas la masse qui, rongée par l'usure, demanda l'expulsion des juifs et des lombards. Le chancelier s'engagea à en parler au roi ; mais, en attendant une solution, des forcenés envahirent le quartier juif, dont ils pillèrent les maisons , et dont ils jetèrent les meubles par les fenêtres. Les débiteurs ne manquèrent pas d'anéantir les billets à ordre qu'ils avaient souscrits. Les malheureux israélites, dépouillés et battus, ne trouvèrent de refuge que dans la prison du Grand-Châtelet, où ils allèrent volontairement s'écrouer. Au milieu du désordre , en même temps que l'argenterie et les pierres précieuses, on enleva les enfants juifs, qui furent portés à l'église pour être baptisés, « Cette dernière violence, dit gravement l'historien Villaret, mériterait d'être louée si la fureur et l'avarice n'en eussent pas corrompu la sainteté. »
Les moyens de répression manquaient à l'autorité ; des fonctions du prévôt de Paris fut distraite l'information des délits, l'arrestation des émeutiers, la dispersion des rassemblements. Et Maurice de Trésiguidy fut pourvu de la charge de capitaine de la ville de Paris. Dès que son service fut organisé, le duc d'Anjou se crut assez fort pour rétablir les anciens impôts. Le 1er mars 1381, les receveurs des aides se présentèrent aux Halles de Paris pour percevoir des taxes sur les fruits et les légumes; ils s'adressèrent d'abord à une marchande de cresson, nommée Perroette la Morelle (c'est-à-dire la noire). Elle se récria ; à son appel la foule accourut, assomma le receveur; puis grossissant toujours, aux cris : Aux armes pour la liberté de Paris! elle courut à l'Hôtel-de-Ville et s'empara de maillets de plomb, pesant chacun vingt-cinq livres et [qui avaient été distribués sous le règne de Charles V, dans la crainte d'invasion des Anglais. Tous les receveurs qui eurent le malheur de rester dans les rues furent impitoyablement égorgés ; on en poursuivit quelques-uns jusque dans les sanctuaires de Notre- Dame, de Saint-Jacques la Boucherie et de Saint-Germain des Prés. L'avocat-général Jean Desmarets, qui était un vieillard cassé, se fit porter en litière pour calmer l'exaspération publique, tandis qu'Audouin Thouveron, prévôt de Paris, faisait opérer des arrestations, et que l'évêque, à la tête du corps universitaire, allait solliciter l'intervention de Charles VI, qui se trouvait alors à Vincennes. Ils en rapportèrent la promesse d'une suppression définitive des impôts odieux. La fureur populaire s'apaisa, et Audouin Thouveron en profita subtilement pour faire coudre dans des sacs et jeter dans la Seine tous ceux qu'il avait incarcérés. Néanmoins, pour faire leur paix avec le monarque, et pour l'indemniser du revenu auquel il renonçait, les bourgeois lui votèrent un don volontaire de cent mille francs. La colère de la royauté n'en fut pas désarmée. Lorsque Charles VI revint de Flandres, il rentra à Paris comme un con-
quérant. Les bourgeois s'étaient rangées en bataille entre Saint- Denis et Saint-Lazarre. Les héraults d'armes qui précédaient l'armée royale s'avancèrent vers le premier rang pour demander aux quarteniers, aux cinquanteniers et aux dixeniers : « Où sont les maîtres? où sont vos capitaines? sont-ce pas vos seigneurs qui nous ont envoyez? »
Là dessus ils baissèrent la tête; et ils dirent : Il n'y a nul maître.
Le roi arriva à la porte Saint-Denis avec ses oncles, les ducs de Berry et de Bourgogne. Le prévôt des marchands Guillaume Bourdon, vêtu d'une robe de satin cramoisi, l'attendait avec les échevins. Charles VI refusa de les recevoir. Les hommes d'armes jetèrent les portes hors des gonds, abattirent les barrières; puis ils se répandirent dans la ville sous la direction des maréchaux Louis de Sancerre et Jehan de Marquenchy. Trois cents personnes furent arrêtées et exécutées, entre autres le vieux Desmarets , Nicolas le Flamand, marchand drapier, qui avait été jadis ami d'Etienne Marcel , messire Guillaume de Sens, maître Jehan Filleul, maître Jacques Charlet, maître Martin Double, tous avocats au parlement ou au Chàtelet. Les uns furent jetés à la Seine dans des sacs, d'autres étranglés ou pendus. Les plus notables furent décapités en place de Grève, le 28 février 1383 ; Jehan Desmarets, coupable seulement de modération, marcha fièrement au supplice en récitant ces paroles : Judica me, Deus, et discerne causant meam de gente non sanctâ... ■
Le 27 janvier 1383, Charles VI avait aboli les anciennes prérogatives dont l'origine était antérieure à celle de l'oppressive monarchie. Son édit était ainsi conçu :
u Charles, par la grâce de Dieu, roy de France, sçavoir faisons à tous présents et à venir, que. comme assés tost après le trépassement de nostre très cher seigneur et père que Dieu absoille, les aydes qui son temps avoient cours eu nostre dit royaume pour la deffense d'icelui et mesmement en nostre ville de Paris, eussent été abattues de fait et mises au néant par certaine commotion de peuple, faite à Paris par plusieurs gens de malvoulenté et désordonnée; et les boistes de nos fermiers abattues et despéciées; e.t depuis ce en l'année dernièrement passée, les bourgeois, manants et habitants de nostre dite ville où la plus grant et saine partie eussent accordé avoir cours eu nostre dite ville pour la deffense de nostre royaume, certaities aydes communes, c'est à savoir, l'imposition , la gabelle et autres aydes, par la forme et la manière plus à plein déclarée en certaines instructions sur ce faites à commencer le premier jour de mars dernièrement passé, auquel jour plusieurs des manants et habitants de nostre dite ville, et autres gens de malvoulenté qui estaient ledit jour en icelle ville, en persévérant de mal en pis, et pour empescher le cours desdites aydes, rompu les boistes ordonnées pour mettre les deniers d'iceulz, et d'illecques alez en l'église Saint-Jacques-de-1'Hospital, où ils trouvèrent un des fermiers des dites aydes, le quel ils boutèrent et menèrent par force hors d'icelle église et le tuèrent et menèrent par force hors d'icelle église et le tuèrent et meurtrirent. Et après ce l'eussent transportez en la maison de la ville, et d'icelle rompu les portes, huis et coffres et prins grande quantité de maillets qui y estaient, les quels Hugues Aubriot, jadis prévost de Paris, avait fait faire du commandement de nostre très cher seigneur et père que Dieu absoille, et aussi eussent tué et meurtri aucuns de nos officiers et autres qui avoient receu les impositions et autres aydes, etc.. Pourquoy nous voulant pourveoir à ce et tenir subjeetz en bonne paix et tranquilité, et les garder de renchoir en telles et semblables rebellions , maléfices et désobésance par grand et mûre délibération, de nostre grand conseil auquel estaient nos très chiers et aimez oncles les ducs de Béri, de Bottrgongne et de Bourbon; et le sire d'Alebret, le conestable, l'admirai et maréchaux de France et plusieurs autres, tant de nostre sang et lignage comme prélats et autres, avons ordonné et ordonnons par les présentes les choses s'ensuivent : 1° Nous prins et mis, prenons et mettons en nostre main, la prévosté des marchands, eschevinage et clergie de notre dit ville de Paris avecques toute la juridiction, coertion et congnaissance et autres droits quelsconques qui avoient et souloient avoir les prévost des marchands, eschevins et clergie d'icelle ville en quclleque manière que ce soit, et aussi toutes les rentes et revenus appartenant à iceulx prévost, eschevins. Item ; voulons et ordonnons que nostre prévost de Paris ait toute la juridiction, congnaissance et coertion que les dits prévost , eschevins et clercs avoient et pouvoient avoir en
HISTOIRE GÉNÉRALE
La Saint-Barthélémy.
quelle manière que ce soit, excepté le fait de la recette des rentes et revenus de notre dite ville, tant seulement la quelle nous voulons être faite par notre receveur ordinaire de Paris, etc. »
Par crainte du mécontement populaire, Charles VI, qui avait épousé, le 20 juillet 1385, Isabeau, fille d'Etienne II, duc de Bavière, n'osa la faire entrer solennellement dans Paris que le dimanche 22 août 1389. « Il le fit notifier, raconte Juvénal des L'rsins, afin que ceux de la ville de Paris se préparassent. Et furent toutes les rues tendues, par lesquelles elle devait passer.»
A la Porte-aux-Peintres, rue Saint-Denis, on voyait un ciel garni de nuages et d'étoiles ; au centre, la Trinité. Des enfants habillés en anges exécutaient des concerts. Quand la reine passa, deux anges descendirent et lui posèrent sur' la tête une couronne d'or, en chantant :
Dame enclose entre fleurs de lys, Reine, êtes-vons du Paradis, De France et de tout le pays ?
Nous en râlions en Paradis.
Deux hommes déguisés en ours et en licorne offrirent des présents à la reine.
« Il y avoit à chaque carrefour, ajoute Juvénal des Ursins, diverses histoires et fontaines jettans eau, vin et laict. Ceux de 'Paris allèrent au devant avec le prévost des marchands, à grande multitude de peuple criant : « Noël ! » Le pont par où elle passa (le Pont-aux-Changes) estoit tout tendu d'un taffetas bleu à fleurs de lys d'or; et y avoit un homme assez léger, habillé en guise d'un ange, lequel, par engins bien faits, vint des tours Nostre-Dame de Paris à l'endroit du dit pont, et entra par une fenêtre de la dite couverture, à l'heure que la reyne passoit, et luy mit une belle couronne sur la teste. Et puis, par les habillements qui estoient faits, fut retiré par la
dite fente comme s'il s'en fust retourné de soy-mesme au ciel. Devant le grand Chastelet y avoit un beau lict tout tendu et bien ordonné de tapisserie d'azur à fleurs de lys d'or. Et disoit-on qu'il estoit fait pour représentation d'un lict de justice, et estoit bien grand et richement paré. Et au milieu y avoit un cerf bien grand, tout blanc, fait artificiellement, les cornes dorées, et une couronne d'or au col. Et estoit tellement fait et composé, qu'il y avoit homme qu'on ne voyoit pas, qui luy faisoit remuer les yeux, les cornes, la bouche et tous les membres, et avoit au col les armes du roy pendants, c'est à sçavoir l'escu d'azur à trois fleurs de lys d'or, bien richement fait. Et sur le lict, emprès le cerf, y avoit une grande espée toute nue, belle et claire. Et quand ce vint à l'heure que la reyne passa, celui qui gouvernoit le cerf, au pied de devant dextre luy fit prendre l'espée, et la tenoit toute droite et la faisoit trembler. Au roy fut rapporté qu'on faisoit les dits préparatoires, et dit à Savoisy, qui estoit un de ceux qui estoient des plus près de luy : « Savoisy, je te prie tant que je puis « que tu montes sur un bon cheval , et je monteray derrière « toy, et nous nous habillerons tellement qu'on ne nous co- « gnoistra point, et allons voir l'entrée de ma femme.» Et combien que Savoisy fist bien son devoir de le desmouvoir, toutes fois le roy le voulut, et luy commanda que ainsi fust fait. Si fit Savoisy ce que le roy avoit commandé, et se desguisa le mieux qu'il peut, et monta sur un fort cheval, et le roy derrière luy, et s'en allèrent parmi la ville en divers lieux, et s'advancèrent pour venir au Chastelet, à l'heure que la reyne passoit, et y avoit moult de peuple et grande presse. Et se bouta Savoisy le plus près qu'il put, et là y avoit sergents de tous costés tenans grosses boulayes bien fort , et s'efforçoit toujours Savoisy d'approcher. Et les sergents, qui ne cognoissoient ny le roy, ni Savoisy, frappoient de leurs boulayes sur eux ; et en eut le roy plusieurs coups et horions sur les espaules
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bien assis. Et an soir, en la présence des dames et damoiselles, fut la chose sceue et récitée, et s'en commença-t-on à farcer, et le roy mesme se farçoit des horions qu'il avait reçeus. La reyne, à l'entrée, estoit en une litière bien richement ornée et habillée, et aussi estaient les dames et damoiselles, qui estoit belle chose à voir. Ils soupèreut et firent grande chère. Et qui voudrait mettre tous les habillements des dames et demoiselles, des chevaliers et escuyers, et de ceux qui menoient la reyne, ce seraient choses longues à réciter, et ne serviraient de guères. Après souper, y eut chansons et danses jusques au our, et fait une très-grande chère. Le lendemain, y eut toustes et autres esbattements. »