CHAPITRE IV
Les Anglais et les Prussiens a La Villette. — Le bassin de La Yillettc et les trois canaux. — Le port. — Les patineurs. — La merc Radig.
Le lendemain, 31 mars, les alliés entrèrent à Paris par la barrière de La Villette : l'infanterie sur huit hommes de front, la cavalerie sur quinze. En tête de la colonne marchaient l'empereur de Russie, le roi de Prusse, le grand-duc Constantin et le prince de Schwarzemberg. « Les acclamations du peuple, dit avec attendrissement la Gazette de France dans son numéro du 1er avril, se sont fait entendre de toutes parts; mais l'enthousiasme était porté à son comble aussitôt que les regards pouvaient se fixer sur LL. MM. l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Des cris d'allégresse s'élevaient dans les airs; on se précipitait aux pieds de la personne auguste de S. M. l'empereur de toutes les Russies. Ou pressait ses mains, ses habits, et la bonté toute particulière avec laquelle ce monarque accueillait ces témoignages de reconnaissance et de respect a laissé dans tous les cœurs une impression que rien ne pourra effacer. On peut le dire, les fastes de l'histoire ne présentent pas l'exemple d'un enthousiasme aussi éclatant et aussi sincère. »
La Villette revit, en 1815, les Prussiens, accompagnés des Anglais. On y avait établi le quartier-général de l'armée française, et les maréchaux et généraux y tinrent, le 2 juillet, un conseil de guerre qui avait pour but d'organiser la défense, mais dont les délibérations aboutirent à une capitulation, signée le lendemain à Saint-Cloud, et en vertu de laquelle La Villette supporta pendant plusieurs mois la présence de nos amis les ennemis.
Dès que les bruits de guerre eurent cessé, le commerce et l'industrie s'emparèrent de La Villette. Son beau bassin fut achevé; il reçut les eaux de l'Ourcq, et fut mis en communication avec la basse Seine par le canal Saint-Denis, avec la haute Seine par le canal Saint-Martin.
L'Ourcq prend sa source dans la forêt de Ris, à 18 kilomètres au nord-est de Château-Thierry. Cette rivière coule au nord-ouest, entre dans le département de Seine-et-Marne, et se jette dans la Marne, par la droite, à 1 kilomètre au sud de Lizy. Son cours est de 85 kilomètres. Elle est navigable du Portaux-Perches à Mareuil, sur une longueur de 11,120 mètres.
Le canal de l'Ourcq est une dérivation de la rivière de ce nom, dont il amène les eaux depuis le Port-aux-Perches jusqu'à Paris. 11 fut commencé en 1802 et achevé en 1826. L'exploitation en a été concédée, en 1818, à une compagnie dont le privilège ne doit finir qu'en l'an 1022.
Le développement total du canal de l'Ourcq est de 107,863 mètres, qui se répartissent ainsi par départements :
Aisne, 6,527 mètres;
Oise, 13,636 mètres;
Seine-et-Marne, 67,700 mètres;
Seine-et-Oise, 8,800 mètres;
Seine, 11,200 mètres.
La pente totale du canal de l'Ourcq est de 15m,50, rachetée par cinq écluses de 30°' ,20 de large sur 58", 80 de long. La hauteur maximum des ponts est de 4 mètres; le tirant d'eau, de 1",20; la charge des bateaux, de 8 à 50 tonneaux. Il est moins destiné à transporter des marchandises qu'à alimenter un aqueduc de ceinture dont l'eau, ayant une profondeur régulière de 1",60, se répartit dans plusieurs quartiers de Paris. 11 alimente aussi le canal Saint-Denis. Ce dernier part d'une gare circulaire établie à 700 mètres au-dessus du bassin de La Villette, traverse la route de Flandre et les fortifications de Paris; puis, après un parcours de 6,047 mètres, il va tomber dans la Seine à La Briche, près Saint-Denis. Sa pente est de 20",80, et rachetée par douze écluses de 39",20 sur 7 ",80. Sou tirant d'eau normal est de 2 mètres.
Nous avons parlé du canal Saint-Martin (page 176). Le bassin où se réunissent les trois canaux offre un parallélogramme long de 800 mètres sur 80 de largeur, presque toujours couvert de bateaux. C'était jadis le rendez-vous des patineurs parisiens. Pendant l'hiver rigoureux de 1827, les amateurs de patin y venaient en veste rouge, et les dames s'y faisaient promener dans des traîneaux à deux places, moyennant quinze sous le tour ou quarante sous l'heure. Le plupart de ces
traîneaux étaient d'anciens chars des Montagnes - Russes , de Beaujon ou de Tivoli, véhicules dont on avait ôté les galets , les roues et les roulettes , pour les mettre sur des semelles. « L'un des jours où il a fait un grand froid, dit le Journal des Dames du 20 février 1827 , on a remarqué sur le bassin de La Villette une dame qui patinait avec autant de grâce que de hardiesse. Robe noire, de gros de Naples, trèscourte, et garnie de trois rangées de hauts volants; chapeau rose, brodequins noirs : tel était son costume. Un cavalier qui lui donnait la main faisait lui-même preuve d'habileté dans l'exercice du patin : l'un et l'autre sont Hollandais. Un nombreux concours d'amateurs les suivait des yeux. Si la dame portait un pantalon, il devait être fort court; car quoique le vent agitât le bord de sa robe, nous n'avons vu au-dessus du brodequin qu'une jambe bien tournée.
n Ainsi que madame Paul Montessu quand elle danse, la belle Hollandaise paraissait un oiseau qui voltige et que l'air dispute à la terre. »
Au premier rang des établissements célèbres de La Villette, sous la Restauration, était celui de la mère Radig. C'était un cabaret populaire, un pandeemonium où des milliers de buveurs fraternisaient en dégustant du vin à six sous, et même à quatre sous : il fut prôné dans les journaux comme une des curiosités parisiennes. Les chanteurs des rues célébrèrent sur l'orgue la gloire de la mère Radig. Un membre de l'Académie française, M. de Jouy, qui passait alors pour un écrivain spirituel, daigna consacrer à La Villette et à la mère Radig ce passage de son Ermite de la Guyane :
« La partie du faubourg de La Villette la plus voisine de Paris n'est guère composée que de guinguettes, d'auberges, de cabarets, tous plus ou moins remarquables, à l'extérieur, par un air de propreté et même d'élégance. Une seule masure, du plus misérable aspect, interrompt, du coté du canal, une file de maisons bien bâties. C'est là que nous nous arrêtâmes, devant l'enseigne de la Providence.
u Après avoir franchi le rempart de fange dont ce bouge est environné, j'entrai dans uue première salle, ou plutôt dans un premier cloaque, où cinquante personnes assises, et cent autres debout, s'agitaient, juraient, hurlaient au milieu d'une atmosphère infecte, dont une épaisse fumée de tabac était le plus agréable correctif.
u J'aurais voulu m'en tenir à ce premier coup d'œil ; mais, outre qu'il n était plus en mou pouvoir de rétrograder, je ne pouvais oublier le but et l'objet principal de ma visite, vers lequel j'étais d'ailleurs emporté malgré moi par le flot de canaille dont j'étais obligé de suivre la direction.
« J'arrive enfin dans ce qu'on appelle le jardin, c'est-à-dire dans un bourbier, aux deux côtés duquel sont dressées des tables de bois pourri qui ne peuvent contenir la dixième partie des buveurs qui se pressent autour. C'est à l'extrémité de cette cour, sous un dais formé de vieilles tapisseries, que siège, entre deux tonneaux, l'idole de ce temple impur, digne en tout point de ses adorateurs et du culte qu'ils lui rendent. Pour se faire une idée de l'état de dégradation où peut arriver la nature humaine, il faut avoir vu la mère Radig, coiffée d'un sale bonnet de coton, le regard allumé de vin et d'impudence, la poitrine débraillée, les bras nus, distribuant à droite et à gauche, et tout à la fois, des injures et des soufflets ; il faut avoir entendu les sons rauques de cette voix qui n'appartient à aucun sexe, et dont les expressions n'appartiennent à aucune langue; il faut avoir eu le courage d'observer quelques instants les commensaux d'une pareille maison, pour lesquels il faudrait créer les mots de lie du peuple, si l'usage ne les avait déjà . consacrés. En m'en servant pour désigner particulièrement une espèce d'hommes et de femmes, rebut des dernières classes de la société, dont la plupart, sans aucun moyen avoué d'existence, passent leur vie dans la plus crapuleuse débauche, je ne crains pas que l'on m'accuse de vouloir jeter le mépris sur cette multitude d'honnêtes artisans qui viennent, après une semaine d'utiles travaux, chercher, même en ce lieu, un délassement dont on leur pardonne d'abuser quelquefois.
n Je poursuivais le cours de mes observations, lorsque la mère Radig, m'avisant à quelques pas d'elle, m'offrit un des pots qu'elle venait de remplir. Je refusai le plus poliment qu'il me fut possible.
u — Eh! dis donc, vieux roquentin, cria-t-elle, si tu ne veux pas boire, que viens-tu donc faire ici?
u — Vous voir, répondis-je en riant.
LES BUTTES ■CHAUMONT
n — lie prends-tu pour une bête curieuse? répliqua-t-elle.
« En même temps elle me jeta à la figure le vin qu'elle m'avait offert. Son mouvement fut plus prompt que mesuré; la libation faite en mon honneur tomba tout entière sur un charbonnier qui , sans tenir compte a la dame de son intention , l'apostropha si vivement qu'à un échange d'injures succéda presque aussitôt un échange de coups de poing, du voisinage desquels je jugeai à propos de me retirer. La lutte fut moins longue que violente; on fit cercle autour des athlètes, et l'on monta sur les tables pour jouir d'un combat dont l'honneur resta tout entier à la mère Radig. Je n'assistai pas à son triomphe, où j'aurais craint de jouer un rôle, et je me retirai dans la grande salle que l'on appelle le pavillon. Boileau a beau dire qu'il n'est point
de monstre odieux, Qui, par l'art imite', ne puisse plaire aux yeux,
je craindrais , quelque soin que j'apportasse à ménager la délicatesse de mes lecteurs, de leur faire partager le dégoût qu'inspire un pareil lieu, en essayant de leur en retracer l'image. Il leur suffira de savoir que le pavillon de Flore de la mère Radig est , au physique et au moral , la sentine immonde de tous les genres d'impuretés. »
Ce tableau est empreint d'une évidente exagération. La main qui le trace est celle d'un bourgeois gourmé , fier de la petite position qu'il a usurpée et des petites louanges qu'il recueille. En dehors de son cercle étroit, de ses idées égoïstes, de ses habitudes machinales , de ses préjugés enracinés , tout le choque, tout l'irrite, tout lui répugne. R prend des ouvriers attablés pour des sauvages, et il les peint comme tels.
Convenons toutefois que, si la mère Radig ne jetait pas les brocs à la tète des académiciens qui l'honoraient de leur visite, elle n'habitait pas un palais , et n'était pas en contact avec la meilleure société. 11 y a quelques vérités mêlées aux calomnies fantastiques de M. de Jouy; sa description peut servir à nous prouver que bien des améliorations se sont opérées, et que le peuple de 18G0 n'est plus celui de 1825.