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CHAPITRE V

Industrie et commerce de la Villette. — Incendie du 10 août 1S5S.

Grâce à son bassin, à la proximité de deux gares et à l'embarcadère du chemin de fer de ceinture, La Villette est un grand entrepôt de vin, d'eau-de-vie, de bois de charonnage et de construction, de charbon de bois, de houille, de grains et farine, d'huile, de verres, de fonte, etc. Les roulages et les maisons de commission y abondent, ainsi que les auberges. Le port reçoit annuellement dix mille navires, dont le chargement total est d'environ 1,110,000 tonnes, ce qui donne à La Villette, comme somme de tonnage, un rang supérieur à celui de Bordeaux. On trouve à La Villette, des affineries de métaux, fabriques d'allumettes de toute espace, apprêts, fonte de cylindres; fabriques de bonneterie, boyauderie, apprêts de boyaux de bœufs à l'usage des charcutiers; brasseries; fabriques de cartes en feuilles, de chaux hydraulique, de ciment romain, de couleurs, de dextrine ; corderies, corroieries, cristalleries, cartonnage, carton, dessiccation de bois, distillerie de liqueurs; fabriques de bougies (médaille à Londres en 1851 ; médaille de 1™ classe à Paris, en 1855); fabriques d'anneaux fins, de pierres précieuses, artificielles, féculeries, fonderies de fer, fonderies de cloches; forges (médailles de lre et de 2e classe, à Paris, 1855) ; fabrique de gomme pour l'impression, de chocolats, d'huiles, d'huile de pied de bœuf, de colle et gélatine d'os ; de mécaniques et machines, de menuiseries à la mécanique ; de noir animal, d'oignons brûlés; de papiers, de parfumerie; apprêts de peaux et fourrures, exploitation de plâtre; fabriques de produits chimiques, de produits ammoniacaux; importantes raffineries de sucre, raffinerie de sel; fabrication de ressorts de voitures, de sabots, de savon ; fonderie de suifs; teintureries, vermicelleries; fabriques de vernis, de vinaigre, de parquets façonnés, de chalets suisses et de maisons mobiles en bois, etc.

D'après un relevé officiel, près de 10,000 ouvriers étaient employés à La Villette dès 1856. La population, qui n'était que

de 6,000 âmes en 1820, s'était élevée à 30,000, et se décomposait ainsi :

Enfants des deux sexes, au-dessous de 19 ans. 9,742

Femmes 9,232

Hommes mariés, veufs ou célibataires 11,296

Total 30,270

Sur le chiffre de 11,296 hommes, on compte :

572 chefs d'établissements.

1,271 marchands. 9,453 ouvriers.

La prospérité de La Villette fut menacée, le 11 août 1858, par un incendie si considérable, que les Parisiens crurent à l'apparition d'une aurore boréale. Le feu avait éclaté vers six heures du soir, dans la scierie de MM. Lombard frères, rue d'Allemagne, 45. Le feu avait pris à la machine à vapeur qui faisait mouvoir tous les arbres de la scierie, et s'était communiqué à un amas de planches débitées.

L'alarme fut donné immédiatement; M. Dromer, marchand de vin, s'introduisit dans la scierie, et au péril de ses jours, leva les soupapes de la machine à vapeur. Une minute plus tard, la machine sautait. Les secours les plus voisins, les pompes les plus prochaines se portèrent avec empressement sur le lieu du sinistre.

La première pompe arrivée sur les lieux était celle de M.'Micoud, négociant et officier de la compagnie des sapeurspompiers de Belleville. M. Micoud se trouvait à dîner chez lui avec quelques amis, lorsque la nouvelle de l'incendie lui arriva; suivi alors de ses amis, il s'empara d'une des pompes de la commune qui stationne toujours dans sa cour, et quelques minutes après, ils se mettaient en batterie sur le quai de la Loire , en face la machine qui fait mouvoir la scierie de MM. Lombard, dont l'établissement occupe un espace considérable. Après M. Micoud vint le personnel de l'administration Richer, qui mit au service des travailleurs les pompes aspirantes, dont on se strt pour le service de vidange.

A sept heures arrivait la troisième compagnie des sapeurspompiers de Paris (caserne Culture S,e-Catherine), avec le colonel M. de La Condamine. A sept heures et demie arrivait également la 2e compagnie (caserne faubourg Saint-Martin), et puis celle de la rue Blanche, en même temps que le prince Napoléon, et le maréchal Magnan avec le préfet de police. Malheureusement le fléau avait là des aliments considérables; non -seulement il s'était manifesté dans cette scierie largement approvisionnée de bois débités ou à débiter mais encore le voisinage n'était occupé que par des chantiers de bois et de charbon. Aussi deux heures après les premiers cris : au feu! le foyer de l'incendie s'élargissait-il de manière à former une fournaise épouvantable, dont les lueurs sinistres luttant avec les dernières clartés du soleil, empourpraient l'horizon, et avertissaient ainsi tout Paris de ce terrible désastre.

La chaleur était si intense que les boutiquiers placés de l'autre côté de la rue d'Allemagne, qui pourtant est extrêmement large, furent obligés de garantir leurs devantures au moyen de couverture que l'on imbibait à chaque instant. De ce côté du sinistre, il y eut pénurie d'eau, pendant un moment, au point que l'on cherchait de la terre pour étouffer le feu.

La confusion était extrême, la peur s'était emparée de tous les habitants riverains qui, en prévision d'un désastre plus grand encore, s'étaient empressés, dès les premiers moments, de déménager leurs meubles, leurs effets les plus précieux qu'ils jetaient par les fenêtres, dans toute la longueur de la rue d'Allemagne et du quai de la Loire.

Au n" 27, des locataires ne se sauvèrent qu'avec la plus grande difficulté. Une pauvre femme qui se trouvait encore dans sa chambre, tandis que les escaliers de sa maison tombaient, ne fut délivrée qu'au moyeu de trouées faites dans les plafonds.

Rue de Meaux est l'habitation de la confrérie de Saint- Joseph des Allemands. Les sœurs, effrayées par les flammèches qui pleuvaient sur leur toit, se disposaient à quitter la place, quand on vint les avertir qu'on était maître du feu.

Il était alors deux heures du matin. Indépendamment de la

scierie mécanique de MM. Lombard frères et du chantier de charbon qui occupe les n<" 17 et 19 de la rue d'Allemagne, d'autres maisons avaient été atteintes par les flammes à partir du n" 13 jusqu'au 29 de cette rue.

Les premières, c'est-à-dire celles qui portent les n0' 13, 15 et 17, n'avaient pas eu de pertes sérieuses àdéplorer à cause de leur peu d'élévation ; leur toiture seule et quelques pans de mur avaient été démolis. Mais la maison la plus rapprochée du théâtre de l'incendie, une maison neuve de six étages, et d'une surface assez considérable, entièrement habitée depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux combles, était complètement détruite.

Dans ce mémorable incendie, une trentaine de personnes furent blessées, entre autres deux soldats de la ligne et un lieutenant des pompiers. Elles furent pansées par M. Marjolin, pharmacien, et soignées par les docteurs Pautrc et Volquier.

La Villette est remplie de matières combustibles, de bois et d'huiles, de charbons et d'alcools. Honneur aux citoyens dont le courage et le dévouement la préservèrent d'un imminent danger !

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