CHAPITRE VI
Le conseil municipal !de La Villette proteste contre l'annexion. — Extraits de son Mémoire du 7 février 1859. — Exposé des motifs qui avaient déterminé les industriels à se fixer dans la banlieue. — Les dix-sept groupes d'industrie de La Villette.
Pour juger des richesses que le feu pouvait anéantir, et du développement industriel et commercial de La Villette, il faut lire la note imprimée par laquelle le conseil municipal protesta, le 7 février 1859, contre les premières idées d'annexion. La Villette n'avait jamais établi de droits d'octroi sur les matières premières servant à ses industries, et en 1857, 32,000 habitants avaient payé 100,000 fr. pour tous les droits d'octroi réunis, c'est-à-dire 5 par tête, n Que deviendra notre commune, demandait le conseil municipal, lorsque l'octroi viendra l'emprisonner dans ses limites? Elle se dépeuplera, et ses habitants fuiront de nouveau, comme on fuit devant l'ennemi quand on est trop faible pour résister... Pourquoi des établissements si nombreux et si variés se sont-ils créés sur son territoire en dehors du mur d'enceinte de Paris?
n Cette enceinte n'offrait-elle pas à leur développement des espaces suffisants et libres? L'espace existait, il existe aujourd'hui encore, nous le démontrerons. Et pourtant ces chantiers, ces entrepôts, ces fabriques, ces bassins se sont éloignés, obéissant à un instinct impérieux, celui de la nécessité et de la vie même. Quelques-uns, et ce n'est pas le moins significatif des faits que l'on peut consulter, quelques-uns ont quitté leur installation à Paris, et sont venus chercher au delà des limites de l'octroi une atmosphère libre, une existence sans entraves, c'est-à-dire des conditions essentielles, indispensables à leur développement. Voilà le fait, plus fort que tous les raisonnements, le fait qui se reproduirait infailliblement, parce qu'il est l'expression d'un besoin.
« Parmi ces établissements, il en est un grand nombre qui, en fuyant Paris et son enceinte, ont obéi, non pas même aux inspirations de leurs intérêts, mais à la nécessité ; ce sont les établissements insalubres, soumis à des conditions d'autorisation, qui ne peuvent s'élever là où il leur plaît, et que l'administration, interprète et exécuteur de la loi, exile hors de l'enceinte des villes et loin des habitations; ce sont les grandes industries, même non classées parmi les établissements incommodes ou insalubres, et que le gouvernement, en tant que sa volonté a pu atteindre ce but, a toujours éloignés du centre de Paris. Paris reculant son enceinte jusqu'au mur des fortifications, qui donc osera prétendre que le phénomène, auquel La Villette et les autres centres industriels doivent la vie, ne se renouvellera pas? Les mêmes causes produiront infailliblement les mêmes effets. Les industries qui font notre vie, notre richesse, s'éloigneront de nous, chassées tout à la fois par les conditions économiques nouvelles qui les écraseront, et par la volonté de Paris qui les rejettera de son sein ; et alors se produira ce fait monstrueux de cités créées par la volonté et, en
partie au moins, par les besoins de Paris; d'intérêts immenses, nés eux-mêmes de ces besoins et de cette volonté, et que Paris sacrifiera, sans indemnité, sans compensation, à ses développements nouveaux. »
Le conseil municipal énumère ensuite dix-sept groupes d'industrie qui peuvent souffrir de l'annexion :
" 1° Les entrepreneurs de transports maritimes et fluviaux apportent à La Villette des objets dont la plupart n'entrent point dans Paris. Les bassins, insuffisants en 1859, deviendront semblables aux ports intérieurs, qui sont sans activité.
« 2° Les fabriques de bougies sont grevées par l'octroi de Paris de droits qui varient de 7 à 25 fr. les 100 kilogrammes. Leur prix en serait augmenté de 10 à 12 p. 100, et pourtant ces établissements ne trouvent dans Paris de débouché que pour le dixième de leurs productions. On ne peut guère admettre que 10 p. 100 de plus dans le prix de revient de leurs matières premières, ne serait pas pour eux un obstacle à la continuation de leur industrie.
« 3° Neuf savonneries et parfumeries, ateliers importants dont les produits, presque de luxe, trouvent dans les départements et à l'étranger des consommateurs pour la plus grande partie. Paris en prend à peine un dixième. Leurs matières premières sont : les huiles de palme, de coco, d'olives, etc., payant un droit qui varie entre 10 et 26 fr., et de l'alcool dont le droit est presque le double de la valeur.
« Aussi, ces établissements, plus encore que les précédents, seraient-ils obligés de fermer.
n i° Des fabriques de cristaux, verreries et émaux qui emploient quatre cent trente ouvriers, dont le charbon est une principale matière première, seraient affectées dans leur exploitation.
« 5" Des entrepôts de toutes sortes et sur tous les points du territoire conservent indemnes du droit d'octroi toutes les denrées destinées, soit à la consommation de Paris, soit à l'expédition dans les départements ; et on sait quelle est l'étendue du commerce de ce genre à Paris, et qu'il y a peu de maisons importantes de la capitale qui n'aient dans la banlieue un magasin spécial pour leurs marchandises.
u Dans ces entrepôts sont emmaganisés principalement des huiles, des savons, des esprits, des vins. La somme de la valeur de toutes ces marchandises se chiffre par millions.
« Il n'est pas nécessaire de chercher ce que deviendraient ce« entrepositaires, puisqu'ils ne sont venus construire d'immenses immeubles chez nous que pour éviter l'octroi.
« 6° Des chantiers de bois, au nombre de douze à quinze, renferment des bois de chêne, de sapin du Nord et de Lorraine, et comprennent quelques-uns de grandes scieries mécaniques. Cette industrie a choisi La Villette à cause de la proximité de voies de transport et aussi des moyens de réexpédition. Car les bois bruts ou sciés qu'elle livre au commerce s'écoulent pour la moitié dans les départements. L'octroi établi sur les bois dans cette commune réduirait de moitié les affaires de ces établissements, puisque le bois de chêne paye 7 p. 100 de sa valeur, et les bois blancs 11 p. 100.
n 7° Une forge à fer a\ oc. laminoirs, des fonderies, des ateliers de chaudronnerie de fer, dont la houille et le fer sont les principaux éléments, emploient au moins dix millions de kilogrammes de charbon, et livrent leurs produits à la marine dans les ports et à toute la France. Ces établissements, qui luttent aujourd'hui avec les plus grandes usines métallurgiques des départements et même de l'étranger, verraient leur essor arrêté et retireraient le pain aux cinq cents ouvriers qu'ils emploient.
« 8° Des raffineries de sucre, au nombre de sept, usines importantes, donnent à la commune un grand élément de prospérité. Ces établissements ayant remplacé successivement depuis vingt ans ceux qui existaient dans Paris, consomment annuellement 30 millions de kilogrammes de houille. Le droit d'octroi sur le charbon excéderait pour cette industrie la somme totale du loyer qu'elle paye. Tandis que les raffineries dans l'enceinte de Paris ont disparu sauf trois exceptions, celles de La Villette s'accroissent journellement. La principale cause de ce fait est l'immunité de droits sur la houille.
u 9° Des fabriques de wagons qui fournissent aux chemins de fer de France et même de l'étranger une partie de leur matériel roulant, ont dépensé depuis quelques années plus de 2 millions en frais d'installation. Elles font trois à quatre mille wagons par an et verraient leurs charges s'augmenter de plus
LES BUTTES CHÂUMONT.
de 100,000 fr. par an pour les droits d'octroi qu'elles auraient à acquitter sur les bois, le charbon, certaines espèces de fer et la peinture.
n L'annexion, si elle ne fermait pas ces ateliers, en rendrait l'existence très-précaire, et les empocherait de soutenir la concurrence des établissements similaires placés dans des conditions plus favorables.
« 10° Quatre fabriques de produits chimiques que l'octroi viendrait frapper sous toutes formes, seraient dans une situation aussi désavantageuse que les établissements précédents.
« 11» Une fabrique de pianos dont l'importance et la perfection des produits a fait connaître le nom d'Érard dans tous les pays, ainsi qu'une fabrique de chalets et de parquets, auraient à regretter amèrement les frais énormes de leur installation.
n 12° Un nombre considérable de dépôts de charbon de terre, tenant en réserve, pour les besoins de l'industrie et la consommation parisienne, environ 40 millions de kilogrammes.
« Sous un régime d'octroi quelconque, ces chantiers qui couvrent une partie importante de notre sol émigreraient immédiatement.
« 13° Des fabriques de noir animal, classées parmi les établissements insalubres, que Paris renverrait de son sein.
« 14° Un grand nombre de commissionnaires de roulage, correspondants de maisons de Paris ou de chemins de fer, vivant de notre commerce et de l'absence des formalités.
« 15° Des brasseries, des entrepôts d'orge dont les produits non grevés de droits d'octroi alimentent une partie de la France.
« 16° Des distilleries au nombre de quatre-vingts à cent, une des industries les plus importantes de cette commune. Elle prépare des liqueurs pour un grand nombre de départements, pour plus de 10 millions d'affaires, et occupe plus de mille ouvriers.
» Pour cette industrie, la ruine serait complète, la cessation des travaux immédiate. En effet, l'alcool, sa principale matière, dont la valeur est de 70 fr. l'hectolitre, paye le droit d'octroi de 102 fr.
« 17° Des raffineries de sel, des fabriques d'allumettes, de plumes métalliques, etc., etc., dont toutes les matières premières seraient frappées comme les précédentes.
« Telle est, ajoutait le conseil municipal, la longue et incomplète nomenclature de nos industries. Mais ce n'est pas tout : il est un dernier élément qui tient dans l'industrie une place immense, sinon la première :-c'est la main d'oeuvre, dont le prix, pour peu qu'il se relève, multiplié par le nombre des bras employés et le nombre des jours de travail, acquiert rapidement des proportions formidables. Ce que l'octroi viendra frapper, ce ne sont pas seulement les matières premières sur lesquelles agissent nos usines ou qui les alimentent, ce sont les denrées nécessaires à la vie. Admettons que la dépense moyenne de chaque individu en soit augmentée de 30 francs, comme on le suppose, ne faudra-t-il pas que l'entrepreneur d'industrie compense cette charge par une augmentation de salaire?
« Et, il ne faut pas se le dissimuler, le mal ne s'arrêtera pas à ce chiffre. On suppose que la valeur des loyers demeurera stationnaire; mais c'est inadmissible dans le cas où la population ouvrière n'irait pas chercher des logements hors de l'enceinte des fortifications. Comment, en effet, le propriétaire grevé de charges municipales plus lourdes, n'y associerait-il pas son locataire en augmentant le taux de son loyer. Deux hypothèses sont seules acceptables : ou les ouvriers émigreront, et les propriétaires d'immeubles subiront une ruine ; ou ils ne s'éloigneront pas de leurs ateliers, et les chefs d'industrie subiront une augmentation de salaire qui, réunie à tant d'autres causes, réduira et absorbera leurs bénéfices, et les condamnera ou à renoncer à leurs exploitations, ou à les reporter au delà de l'enceinte nouvelle de Paris.
« Veut-on savoir les conditions nouvelles qui leur seraient faites par le fait seul de l'impôt sur la houille ?
n Cet impôt, à lui seul, s'élèverait à 400,000 fr., lorsque la commune de La Villette perçoit un revenu total de 160,000 fr. environ, comme somme de tous ses droits d'octroi.
« Qui supposera nos usines capables de supporter, sans périr, une série de charges nouvelles, dont une seule dépasse l'ensemble de celles qui ont pesé jusqu'ici sur la commune? »
Jusqu'à présent, grâces au ciel et à quelques dispositions transitoires, ces fâcheux pronostics et ces sombres pressentiments ne se sont pas réalisés.