CHAPITRE VIII
Jean de Montagu. — Pierre des Essarts. — Samblançay. — Épigramme de Clément Marot. — L'amiral Coligny. — Visite de Catherine de Médicis et de Charles IX a Montfaucon.
Les victimes qui suivent sont plus célèbres.
Fils d'un clerc de la chambre des comptes et de la fille d'un avocat au parlement, Jean de Montagu était grand maître d'hôtel du roi; pendant plus de seize ans, il avait gouverné les finances de l'État, acquis des biens immenses, marié son fils avec une fille du connétable d'Albret et établi un faste dont la noblesse s'était indignée. Des Essarts, prévôt de Paris, reçut l'ordre de l'arrêter, et le rencontrant rue Saint-Victor le lundi 7 octobre 1409, il lui dit :
— Je mets la main à vous de par l'autorité royale.
— Ribaud, répondit Montagu, comment es-tu si hardi de moi attoucher?
A cette réponse, les archers se jetèrent sur lui et l'emmenèrent aiî Petit -Châtelet. Des Essarts, assisté de commissaires, l'interrogea en lui imputant diverses malversations. Montagu avoua que, chargé à plusieurs reprises par Charles VI
de mettre en gage de la vaisselle, des meubles et des bijoux , il les avait cachés dans sa maison de Marcoussy. On l'accusa d'avoir participé aux sortilèges employés par le duc d'Orléans contre le roi; comme il niait, les commissaires lui firent donner la question, et « tant le gehennèrent que tous les membres lui desrompirent, et par violence le contraignirent à reconnoitre tout ce qu'ils voulurent, et de sa main lui firent sa confession signer. » Le 17 octobre, il fut conduit aux halles de Paris pour y être décapité. Il était assis sur une charrette, les mains liées, coiffé d'un chaperon blanc et rouge, vêtu d'une houppelande mi-partie de rouge et de blanc, avec une chausse rouge et l'autre blanche et des éperons dorés; il avait à la main une petite croix de bois qu'il portait dévotement à ses lèvres, et son attitude excitait la compassion des assistants.
Pour calmer l'agitation populaire, le prévôt de Paris- s'en allait criant : « Il est traître et coupable de la maladie du roi; il dérobait l'argent des tailles et des aides! » Après l'exécution, la tète et le corps furent pendus à Montfaucou; on le dépouilla préalablement de sa houppelande , mais on lui laissa ses chausses et ses éperons dorés.
De même qu'Enguerrand de Marigny, Montagu avait fondé une abbaye. Les célestins de Marcoussy se montrèrent pleins de reconnaissance : ils mirent en gage deux images d'or massif enrichies de perles et de pierres précieuses, et firent construire un tombeau où le squelette de Montagu, dépendu trois ans après, fut déposé en grande pompe. Sa mémoire se perpétua dans le couvent, et un jour que François Ier s'étonnait de voir un si beau mausolée élevé à un homme flétri par la justice, un moine lui fit cette observation : « Sire, il n'a pas été jugé par juge, oins seulement par commissaire. »
Jean sans Peur, ennemi acharné de Montagu, récompensa largement Pierre des Essarts. Il eut les charges de grand bouteiller, maître des eaux et forêts, capitaine de Paris, de Cher-
bourg et de Montargis, grand fauconnier, trésorier de l'épargne, et puisa largement dans les coffres de l'État.
Le duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne, l'apostropha un jour en ces termes : « Prévôt de Paris, Jean de Montagu a mis vingt et deux ans à se faire couper la teste; mais vrayment vous n'y en mettrez pas trois. » En effet, en 1413 il fut accusé d'avoir voulu enlever le dauphin , et livré aux cabochiens. On le traîna lié sur une claie depuis la Conciergerie jusqu'au Chàtelet; là il monta en charrette et fut mené aux halles. Il espérait que le peuple, auquel il avait rendu quelques services, ferait une manifestation en sa faveur; mais, voyant qu'il fallait mourir, il s'agenouilla, baisa une petite image d'argent que le bourreau portait sur la poitrine, et dit doucement à l'exécuteur : « Je vous pardonne ma mort, mais je prie que mon faict ne soye pas crié que je ne soye descollé. » La tête fut promenée au bout d'une lance. Le corps, raconte Juvénal des Ursins, « fut mené au gibet et mis au propre lieu où fut mis Montagu. Et disoient aucuns que c'estoit un jugement de Dieu, de ce qu'il mouroit comme il avoit fait mourir le dit Montagu. »
Jacques de Beaune, baron de Samblançay, est plus digne de nos regrets que tous ceux qui le précédèrent à Montfaucon. Son père, bourgeois de Tours, enrichi par le commerce, avait été argentier des rois Louis XI et Charles VIII. Lui-même avait administré les finances sous Charles VIII, Louis XII et François I". La mère de ce dernier roi, la duchesse d'Angoulême, haïssait Samblançay, qui s'était, souvent opposé à ses dilapidations, et dont elle avait exigé une somme de 400,000 écus d'or, destinés à l'armée d'Italie. Il donna sa démission en 1525, rendit ses comptes, et prouva que le roi lui devait 100,000 écus, dont le remboursement lui fut assigné sur les recettes générales de 1526. Dans un moment de crise, au moment où François Ie' était captif à Madrid, l'ancien ministre eut le tort de réclamer avec vicacité, avec instances, le payement de ce qui lui était dû. Il fut arrêté, jugé par des commissaires qu'avait choisis le chancelier Duprat, et condamné à la potence. 11 y marcha, le 9 août 1527, avec un courage que Clément Marot a célébré dans ces vers d'une mâle énergie :
Lorsque Maillart, juge d'enfer, menoit
A Montfaucon Samblançay l'âme rendre,
A votre avis, lequel des deux tenoit
Meilleur maintien V Pour vous le l'aire entendre,
Maillart sembloit l'homme que mort va prendre,
Et Seinblançay fut si ferme vieillart,
Que l'on croyoit, pour vrai, qu'il menoit pendre
A Montfaucon, le lieutenant Maillart.
« Je reconnais trop tard, dit Samblançay au pied du gibet, qu'il vaut mieux servir le maître du ciel que ceux de la terre. Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour le roi, j'en recevrais une autre récompense. » Avec lui périt Jean Poncher, trésorier général, ennemi personnel du cardinal Duprat, auquel son fils, l'évêque de Paris, avait disputé l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire.
A Montfaucon furent traînés , après les massacres de la Saint-Barthélémy, les restes de l'amiral Coligny. Il gisait sanglant sur le pavé de la cour; des furieux s'en emparent, font des cordes avec des lambeaux d'étoffe, lient le cadavre, et le traînent dans les ruisseaux, en criant : o Laissez passer l'amiral, traître à son Dieu et à son roi! » La multitude répandue dans les rues se presse pour contempler ce vieux capitaine, ce chef redouté. La curiosité a suspendu toutes les terreurs, les protestants eux-mêmes ouvrent leurs fenêtres et cherchent d'un œil avide les restes de Coligny ; plusieurs , quand le cortège a passé, descendent et vont recueillir furtivement, suides tissus précieux, des gouttes d'un sang qu'épargna la fureur des guerres civiles.
Pendant trois jours on le traîna ainsi dans les rues de la capitale, jusqu'à ce qu'il fût devenu méconnaissable. L'un lui avait coupé les mains, l'autre les pieds, un autre les oreilles; ce n'était plus qu'un tronc informe quand la populace l'abandonna aux enfants qui s'en amusèrent pendant quelques heures, et l'avaient ensuite jeté dans la rivière, lorsque des forcenés de nouveau chassent cette nuée d'enfants, retirent la masse de chair de la rivière, la ramènent sur la grève, la lient sur une claie et crient ; « A Montfaucon ! Au gibet de Montfaucon! » Toute la génération des meurtriers, depuis l'enfance qui bégaie à peine jusqu'à la vieillesse à cheveux blancs,
hommes, femmes, se presse, se pousse vers le chemin qui conduit à Montfaucon. On y arrive après deux heures de marche, et là un maréchal-ferrant fournit des chaînes de fer avec lesquelles on suspend ce qui fut l'amiral au gibet des criminels. On allume des feux, et on forme des danses autour des flammes, pendant que les chairs se détachent et tombent en lambeaux.
Cette voie funèbre qui conduit à Montfaucon ne désemplit pas, et offre pendant plusieurs jours le spectacle d'une foule sans cesse renaissante de seigneurs de la cour de Médicis qui, vêtus d'habits brillants, le collet à l'italienne et parfumés d'essences à l'instar des femmes, vont insulter celui que, vivant, ils n'auraient osé regarder en face. Catherine y vint aussi ; sa suite était nombreuse. Charles suivait sa mère. Arrivés devant les fourches patibulaires, des courtisans détournent la tète, et de la main semblent vouloir écarter les miasmes qu'exhalent ces débris pourris et calcinés.
— Allons donc! dit Charles en se tournant du côté des courtisans; « le corps d'un ennemi sent toujours bon! »
C'était le mot de Vitellius.
Peu de jours après, Montmorency envoya pendant la nuit quelques fidèles serviteurs qui détachèrent du gibet les os calcinés, et les emportèrent à Chantilly. On y creusa une tombe, et le plus grand capitaine des armées catholiques y déposa pieusement la cendre du plus grand capitaine de l'armée réformée. Dès que des jours meilleurs furent venus, le maréchal fit transporter à Chàtillon-sur-Loing les tristes restes de l'amiral.