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CHAPITRE IX

La grande voirie. — Les clos d'e'quarrissage. — Les ateliers de Montfaucon. — Les bassins. — Le dépotoir.

Près de Montfaucon fut longtemps la grande voirie de Paris. C'était là qu'on versait toutes les vidanges, toutes les immondices, et que les chevaux hors d'état de service ou blessés étaient livrés au couteau de l'équarrisseur. Des boyauderies, des fabriques de poudrette, étaient établies alentour, dans d'horribles baraques, sur un sol pelé, hérissé de jaunes falaises. Quand les fourches patibulaires eurent été supprimées, les ateliers d'équarrissage couvrirent toute la butte. D'après les calculs de Pectour, on y amenait, en 178i, vingt-cinq chevaux par jour, neuf mille cent vingt-cinq par an. Le nombre s'est élevé plus tard à douze ou quinze mille.

Les pauvres bêtes arrivaient par bandes, attachées avec des cordes. Tantôt on les entassait dans des hangars, en les serrant les uns contre les autres pour les empêcher de tomber ; tantôt on les laissait en plein air, jusqu'à ce que vînt leur tour d'être abattus; on ne prenait point la peine de les nourrir en attendant. La société protectrice des animaux ne passait point par là.

La crinière et les crins de la queue étaient coupés sur l'animal vivant pour être vendus aux bourreliers, aux cordiers, aux tapissiers. La peau était envoyée aux tanneurs lorsque le cheval était sain, dans le cas surtout où il avait été condamné par la suite d'une fracture incurable, les équarrisseurs ne dédaignaient pas de se régaler de sa chair. L'hippophagie naquit à Montfaucon. Les dépouilles inutiles étaient abandonnées sur le sol, et promptement couvertes de milliers de ces larves désignées par les pêcheurs sous le nom d'asticots. C'était encore une source de bénéfice pour l'équarrisseur. Mais les vers avaient dans les rats de terribles concurrents. Une commission chargée d'examiner les moyens à prendre pour éloigner de Paris cette voirie a donné sur les rats de .Montfaucon des détails fort curieux ;

« Ces animaux se creusent des terriers comme les mulots et les lapins; ils font crouler toutes les murailles et toutes les constructions élevées dans leur voisinage, et ce n'est qu'à l'aide de précautions particulières et en garnissant de tessons de bouteilles les fondations d'une petite maison attenant au c'.os d'équarrissage, que le propriétaire a pu la conserver intacte.

a Toutes les éminenecs voisines de Belleville ont été perforées par les rats, à un tel point que le terrain tremble sous les pieds; les parties les plus escarpées, minées de cette manière, se sont écroulées en laissant à découvert les galeries creusées par les rats et les trous dans lesquels ils se retirent.

LES BUTTES CHAUMONT

ii Leur voracité est telle que si on laisse une nuit les carcasses des chevaux abattus dans un coin du clos, le lendemain matin elles sont entièrement dépouillées des chairs qui y étaient restées adhérentes.

« Si, pendant l'hiver, dans les grands froids, lorsque les ouvriers ne peuvent travailler, on y laisse quelque cadavre de cheval, les rats pénètrent dans le corps de l'animal par la blessure, s'il a été saigné, ou par toute autre issue naturelle lorsque la peau est restée intacte. Ils s'y établissent et le dévorent, en sorte que, lorsque vient le dégel, l'ouvrier ne trouve plus sous la peau qu'un squelette mieux dépouillé et préparé qu'il n'eut pu l'être par le plus habile anatomiste.

« Les rats ne gîtent pas tous dans le voisinage du lieu où ils trouvent leur nourriture. Il y en a d'établis à quatre ou cinq cents pas de la voirie, et le nombre doit en être considérable, car dans leurs courses répétées ils ont tracé sur le gazon do petits sentiers qui partent de la voirie et aboutissent à leurs terriers.

« La fécondité de ces animaux est effrayante ;. les femelles ont cinq à six portées par an. On en a ouvert plusieurs dans lesquelles se trouvaient quatorze, seize et jusqu'à dix-huit petits. Leur voracité et leur férocité dépasse tout ce qu'il est possible d'imaginer; un seul fait le prouvera : M. Magendie avait été chercher lui-même douze de ces rats pour faire sur eux quelques expériences. Ils étaient renfermés dans une boîte. Arrivé chez lui, il n'en trouva plus que trois ; ils s'étaient dévorés les uns les autres, et des rats ainsi disparus il ne restait plus que les queues et quelques débris. »

Au bas des tertres où pullulait cette race immonde, une mer putride miroitait au soleil. Elle se divisait en cinq bassins , réceptacle des vidanges de la capitale. Les matières solides qui servaient à faire le riche engrais appelé poudrette, occupaient les deux bassins supérieurs ; dans les autres descendaient lentement les liquides, dont le trop-plein, au moyen d'une bonde, coulait dans le canal Saint-Martin.

Un épisode du combat du 30 mars 1814 se passa dans le bassin supérieur. Des Cosaques étaient tenus en échec par une barricade qui leur barrait le passage, s'appuyant à droite à un petit mur de terre servant de parapet au bassin de vidange. Derrière cette barricade pourtant ne se trouvaient que quatre hommes, dont trois pour charger les armes et un seul pour tirer; mais ce dernier avait le coup d'ceil si juste qu'à chaque coup de feu il y avait un cavalier de moins. « Apprenant ce qui se passe là, un officier vient reconnaître les lieux avec une force imposante. S'apercevant que le parapet où s'appuyait un côté de la barricade est crevassé en plusieurs endroits, il charge une vingtaine de cavaliers de la tourner pour débusquer le tireur, et le peloton s'élance au galop par une des brèches du petit mur; mais ce que l'officier avait pris pour un terrain solide n'était que la surface trompeuse des matières déposées là; de sorte qu'à peine engagés là-dessus, les vingt cavaliers s'enfoncent et disparaissent. Dès lors l'officier change de tactique, et il est obligé, pour lever cet obstacle, de le faire attaquer par la gauche en passant par des cours et des jardins : alors seulement les hommes embusqués sont obligés de battre en retraite par les sentiers ardus qui sinuaient aux flancs des buttes. »

Le tireur de la barricade était le fameux Bobéclie.

L'hydrogène sulfuré, l'hydro-sulfate d'ammoniac et autres substances délétères, se dégageaient en vapeur de ces lacs infects. Les oiseaux qui passaient par-dessus tombaient morts. Aux alentours de la voirie, les planches, les tréteaux, les murailles, étaient rongés par une décomposition incessante.

Imprégnés de miasmes pestilentiels pendant longues années, les habitants de Paris et de La Villette, et surtout de Belleville, sollicitèrent l'éloignement de ce foyer de pestilence. Une enquête faite par François Arago, à propos de cette question, prouva que les vents, dans la zone parisienne, soufflent en moyenne comme suit :

Nord, pendant 45 jours.

Nord-Est 40

Est 23

Sud-Est 23

Sud 03

Sud-Ouest . . 07

Ouest 70

Nord-Ouest. . 74

Or, comme ces bassins se trouvaient au N.-O. de Belleville, on y respirait pendant soixante-quatorze jours de l'année les émanations de ces infects réservoirs.

Dès 1817, une ordonnance royale avait décrété en principe le transport de la grande voirie au centre de la forêt de Bondy; mais la purification de Montfaucon et des environs ne s'effectua que de 1845 à 1849. On créa un abattoir aux chevaux. Le principal établissement de voirie fut relégué à Bondy; on laissa à La Villette un dépotoir, et des mesures générales furent prises pour conjurer les miasmes pestilentiels. La préfecture de police, en 1850, autorisa le système séparateur et permit de faire écouler dans les ruisseaux les liquides tirés des fosses d'aisance et décomposés par des agents chimiques. Quelque jour, la science leur communiquera peut-être les odeurs les plus balsamiques, et parfumera les vidanges à la volonté des amateurs.

Autour du dépotoir sont de grandes compagnies de vidange, souvent médaillées pour leurs appareils, et habiles à transformer leurs répugnants produits en puissants engrais. Les ouvriers qu'elles emploient, et qu'on serait tenté de regarder comme le rebut du genre humain, ont une large carrure et une constitution solide ; ils ne pourraient, sans ces qualités, affronter le gaz méphitique et les fatigues de veilles réitérées. Ce sont des pères de famille, un peu adonnés au vin, mais laborieux et honnêtes. Aucun d'eux n'a jamais été traduit en cour d'assises, et même, dans les plus meurtrières épidémies, aucun d'eux n'a jamais eu la moindre atteinte de choléra. Ils forment dans Paris une colonie qui habite le quartier de la barrière du Combat.

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