CHAPITRE X
Quartier du combat. — Le combat. — Les chiens en ballon. — Le tigre et les verrats. — Le docteur Aussandon.
Le quartier du Combat rappelle un spectacle hideux qui faisait les délices d'une partie du peuple parisien. Dans une arène entourée d'un amphithéâtre de planches, il venait assister à de sanglantes batailles entre des taureaux et des chiens. Jules Janin a décrit cette « enceinte pauvre et délabrée, avec de grosses portes grossières et une vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la bouche écumante, de cette écume blanchâtre qui descend lentement à travers les lèvres livides. »
Les luttes à mort n'avaient lieu que les jours de grande fête; ces solennités se terminaient, ordinairement par un feu d'artifice; plus tard, après l'invention des aérostats, on faisait partir un ballon avec un chien dans la nacelle. On faisait battre aussi dans l'arène des chiens contre des sangliers, contre des loups, etc. Un jour que le directeur de ce spectacle avait annoncé un combat à mort entre un tigre et un verrat, les pratiques , affriandées par l'originalité du fait, remplirent le théâtre jusqu'aux combles, et l'on fit sortir un verrat d'une hutte où étaient enfermés une douzaine de ses congénères destinés aux représentations suivantes. En entrant dans l'arène, le paisible compagnon de saint Antoine ne fit même pas attention à l'adversaire qui l'y attendait, et s'était mis à fouiller le sol, quand, d'un bond, la bête féroce se trouve près de lui, d'un coup de griffes appliqué sur les reins, l'étend par terre, puis l'entame à belles dents. Mais dom Pourceau, comme dit La Fontaine, n'est pas d'humeur à se laisser faire sans rien dire, aussi se met-il à pousser des cris de détresse, et à brailler de telle sorte que ses compagnons, exaspérés, s'insurgent dans la cabane, en brisent la porte, se précipitent sur le tigre et le forcent à la fuite ; mais eux le poursuivent avec des grognements furieux, ne lui laissent aucun répit, et finissent par le mettre en pièces. Impossible de peindre, à cette scène inattendue, les applaudissements de la foule qui réclama le même spectacle pour le lendemain ; mais le directeur, qui ne savait pas que le dénoùment dût lui coûter si cher, se garda bien d'acquiescer à la demande générale du public. D'autres fois, c'était une bataille entre des chiens et un âne auquel on avait attaché un singe sur le dos, lutte désespérée où le pauvre baudet, avant de mourir sous les morsures de ses adversaires, avait à endurer les blessures faites par le quadrumane aux abois, pour se cramponner après lui. Souvent encore, c'était une lutte entre chiens, avec des paris engagés pour l'un ou
l'autre des combattants: mais presque toujours, quand ceux-ci avaient fini , les parieurs se prenaient de mots et s'empoignaient à leur tour.
Un médecin, qui a compté bien des amis parmi les gens de lettres et les artistes. eWjui leur était dévoué, rentrait ou sortait souvent pendant la nuit ; charitable et désintéressé, il allait souvent soigner de pauvres hères dans des quartiers déserts, où il avait eu à déployer sa force herculéenne contre des bandits; il prit pour compagnon de voyage un boule-dogue magnifique qu'il accoutuma aux dangers en le lançant contre les animaux du Combat.
Un jour, toute une meute harcelait un ours énorme nommé Martin, comme tous les ours en captivité : le bouledogue d'Aussandon, excité par les aboiements, par les hourrahs, par les acclamations des zarçons bouchers, fins connaisseurs, veut mordre le museau du terrible carnassier; celui-ci le saisit au passage avec ses griffes acérées et approche de sa gueule béante le chien qui se tord dans les convulsions d'une résistance désnée.
Alors, chose inouïe) dont on a longtemps causé dans les faubourgs : un homme culbute ses voisins, escalade les banquettes, saute par-dessus la balustrade, et va droit à l'ours :
C'est Aussandon qui vient au secours de son chien.
L'ours laisse tomber sa proie; Aussandon a atteint le but qu'il se proposait: il bat en retraite; mais la monstrueuse bâte le poursuit, se dresse sur son séant . étend ses deux pattes values et serre contre sa poitrine l'imprudent agresseur.
Celui-ci sent la respiration lui manquer et des ongles terribles entrer dans sa chair; par un effort herculéen, il se retourne, enfonce le pouce dans l'orbite de l'ours et lui arrache l'œil droit.
L'homme et la bête tombèrent côte à cote.
Quand nous demandions à Aussandon des détails sur ce duel étrange, il disait avec un frémissement involontaire : ■ Ne me parlez pas de ça. n Après avoir langui deux ans, il se rétablit , mais il ne recouvra qu'en partie sa force prodigieuse ; accablé d'infirmités prématurées, il s'y déroba par le suicide.
Une des réformes du règne de Louis-Philippe, en 1833, fut la suppression du Combat. Sur l'emplacement de l'arène se sont élevés les remises, les écuries et les magasins de l'entreprise générale des voitures de place. L'aménagement de ce vaste édifice est remarquable; il faut voir avec quelle méthode les chevaux sont classés selon leur taille, leur âge, leur couleur, et comme chacun d'eux reconnaît son guide habituel. C'est devant le bureau de cette administration centrale que les clients mécontents doivent faire comparaître les cochers et présenter leurs réclamations, mais elles ne sont pas toujours favorablement accueillies.