‹ Le nouveau ParisChapitre 241 sur 441 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Limites du XXe arrondissement. — Le baut et le bas pays. — Les justices. — Le Ratrait. — Un lac détruit. — Les boulevards exte'rieurs.

Cette partie de la capitale, uniquement composée de communes annexées, n'est pas une des moins intéressantes sous le rapport historique, et se trouve être une des plus remarquables sous le rapport de retendue, de la population et surtout au point de vue pittoresque.

Bornée au nord par la rue de Paris-Belleville, à l'est parles fortifications, au sud par le cours de Vincennes, et au couchant par les boulevards extérieurs, elle se compose d'une faible partie de Saint-JIandé, du Petit et du Grand-Charonne, de Menilmontant et des trois quarts de Belleville.

Sous le rapport topographique, cet arrondissement peut se diviser en deux parties, le haut et le bas pays : le bas pays, c'est l'espace compris entre le cours de Vincennes et les hauteurs du Père-Lachaise ; le pays élevé comprend les pentes de Menilmontant, et le plateau de Belleville, où se trouve le parc Saint-Fargeau.

A l'extrémité nord-est de ce plateau s'élève un de ces obélisques en charpente destinés à la triangulation de la capitale; c'est un des points culminants du sol parisien. Dans le bon vieux temps, il y avait là une potence où se balançait toujours le corps de quelque manant condamné par le justicier du lieu ; cet endroit est encore nommé les Justices par les campagnards

des environs, et quelques vieillards se rappellent y avoir vu les fourches patibulaires.

Ce large plateau, que coupe irrégulièrement la limite septentrionale de l'arrondissement, est un véritable belvéder : d'un côté il domine Bagnolet, Vincennes et le cours de la Marne; d'un autre il commande Paris, qui offre de là un de sos plus beaux effets panoramiques; enfin, du coté nord, il domine la plaine des Vertus , la route d'Allemagne; c'est le versant septentrional de ces hauteurs qui forme les buttes Chaumont.

Cette partie de la capitale peut encore se diviser en portion urbaine et portion rurale : la première, composée de centres populeux comme Belleville et Charonne, n'a, comme aspect, rien de particulier; la seconde, comprise entre le Père-Lachaise, les fortifications, le cours de Vincennes et le parc Saint-Fargeau, se compose de gracieux coteaux penchés au midi et richement cultivés par nos ruro-Parisiens du XX" arrondissement.

C'est là qu'est le Ratrait, Paradis terrestre, oasis où les travailleurs des faubourgs voisins ne manquaient pas jadis de venir passer le dimanche et le lundi, lieu de champêtres délices dont il ne restera bientôt plus que le souvenir.

Au temps de sa vogue primitive, le Ratrait formait un charmant tableau, ayant pour premier plan quelques cabarets éparpillés dans les vignes, et puis le donjon de Vincennes et les bleus lointains pour perspectives; mais séduits bientôt par la beauté du site, une multitude de petits rentiers vinrent y faire construire des habitations, et sa physionomie première s'en

Imprimerie 'le J. Claye, rue Saint-Benoit.

trouva singulièrement transformée : c'est le Ratrait d'aujourd'hui. Tel qu'il est pourtant, il mérite encore d'être visité par les amateurs, car c'est la contrée de la haute fantaisie architecturale; en effet, castels gothiques avec tourelles coiffées d'éteignoirs de zinc; cabarets couleur de chocolat sous prétexte de palissandre; chalets très-peu helvétiques d'aspect; maisonnettes en planches aux criardes peintures; villas qu'on dirait faites en nougat de Provence; un château en ruine qui n'a jamais été fini; enfin une tombe en pain de sucre qui surgit du Père-Lachaise et domine le tout; voilà le coup d'oeil! Seulement, quiconque veut en jouir doit bien se dépêcher, car depuis l'annexion, les bâtisses s'y multiplient à l'infini, et les exigences de l'édilité parisienne sont peu favorables à ces effets pittoresques.

En outre, le calme de cet Éden bourgeois a presque entièrement disparu, car bon nombre d'ouvriers, chassés de Paris par les démolitions, étant venus y chercher asile, les villégiateurs, qu'alléchait l'appât du gain, leur ont cédé la place et s'en sont allés plus loin ; de sorte qu'aujourd'hui, castels, chalets et cottages sont des ateliers où, du matin au soir, ou entend ronfler le tour, grincer la lime et siffler les varlopes.

Au-dessus du Ratrait, au bord du chemin des Partants, était, il y a sept ans encore, un lac qu'alimentaient les sources d'alentour; mais le tunnel du chemin de fer de ceinture étant venu passer dessous, tout le contenu s'en écoula dans les travaux et y fit de grands dégâts. Quand ce bassin se fut ainsi vidé, on trouva au fond des boulets, des affûts et d'autres débris tombés là en 1814.

Il est aussi une autre partie du territoire qui nous occupe dont la physionomie va s'effaçant tous les jours et dont il faut se hâter de saisir les derniers traits pendant qu'il en est temps encore : c'est la fraction des boulevards extérieurs qui, de l'exbarrière de la Courtille, s'étend à celle du Trône. Cette portion de l'ancienne zone, comptant plusieurs kilomètres, était naguère encore exclusivement occupée par des débits de vins bleus aux enseignes burlesques, par des marchands de bricà-brac, de vieilles chaussures, de vieux linge, de haillons et de ferraille; puis il y avait des hôtels borgnes, force maisons de commerce anonyme, des baraques où l'on montrait des phénomènes empaillés, des chiens savants, des poissons impossibles et des avaleurs de sabres ; et puis encore des marchands d'habits rafistolés, qui, montés sur des tréteaux, exhibaient le soir leurs marchandises à la clarté de torches fumeuses, en se démenant comme des possédés; enfin, buveurs, acheteurs, flâneurs et marchandises, tout eût pu servir de types au burin de Callot ou au pinceau de Rembrandt.

Telle était encore, en 1859, prise à vole d'oiseau, la physionomie des communes dont est formé le XXe arrondissement; mais le décret d'annexion a singulièrement bouleversé tout cela!

Page 1