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CHAPITRE II

Lu Mairie. — L'Ile d'Amour. - — Le théâtre de Belleville.

L'arbre clocher. — La Bibliothèque.

— Bruit de serrure. — Un canard.

Nous avons déjà esquissé l'histoire de Belleville; après l'avoir complétée, nous examinerons successivement les communes de Charonne et de Ménilmontant.

A l'extrémité septentrionale du XXe arrondissement, juste en face de l'église qui fait partie du XIXe, comme l'on sait, su trouve la mairie, que l'on ne reconnaîtrait pas sans l'inscription, le drapeau tricolore et le factionnaire qui en décorent la façade.

A l'intérieur de l'édifice, môme aspect étrange, même physionomie anormale, des sombres couloirs faits après coup; pour monter dans les bureaux, un escalier d'orchestre ou de soupente; à la justice de paix, de prétendues colonnes grecques comme dans les bals publics autrefois ; de ci, de là dans les angles des nœuds d'amour gravés sur la muraille que le badigeon n'a pu sullisammcnt dissimuler; des cœurs enflammés que perce la flèche symbolique; puis les noms d'Arthur et de Mahina, d'Anatole et d'Estelle, enlacés de guirlandes, tous emblèmes enfin de très-équivoque nuptialité : cette mairie du XXe sent encore son XIIIe d'une lieue.

C'est que ce lieu sombre et sévère était autrefois un lieu de délices, Heu de douce mémoire pour bien des cœurs aujourd'hui sexagénaires, c'était la guinguette de Vile d'Amour, ainsi

nommé parce que le centre du jardin était entouré d'un fossé bourbeux.

'L'île d'Amour florissait sous la Restauration; c'était un établissement aux salons splendides, aux jardins remplis d'ombre et de mystère où les élégants en chapeaux-Bolivar et chaussés à la Souvarow venaient séduire les beautés en spencer et coiffées à l'enfant. Une chanson très-en vogue disait :

L'Ile d'Amour, C'est un amour d'ile !

L'Ile d'Amour, C'est un chouett' séjour!

Flâneurs du faubouig, Flâneurs de la ville, V'nez a l'Ile d'Amour, C'est un chouett' séjour !

Malheureusement, tout passe en ce monde, de sorte qu'après avoir vu danser les robes à la jocko, manches à gigots, coiffures à la girafe, etc., 17/e d'Amour, malgré ses splendeurs, vit décroître chaque année sa vogue primitive, et finit par fermer vers 1846. Sa décadence et celle de plusieurs guinguettes voisines ont été déplorées, dans une revue jouée au théâtre des Variétés en décembre 1859, et intitulée : Sans queue ni tête. C'est la barrière de Belleville qui prend la parole :

Quoi ! vous vous tairez, Joyeux e'chos de Belleville,

Ou vous deviendrez Maniérés Et timorés.

Oui, c'est arrêté, Et l'on va dans la grande ville,

Par moralité, Emprisonner votre gaité.

De l'île d'Amour, Déjà l'on fait une mairie,

Et, depuis ce jour, C'est un grave et triste séjour.

Dans ce restaurant , Avant que l'on ne s'y marie,

Il est évident Que l'on s'embrassait plus souvent.

C'était la, jadis, Que Paul de Kock , d'après nature,

Peignit les commis, Et les grisettes de Paris;

Sans courir après, Quand il cherchait une aventure,

Il disait : je vais La trouver aux Prés- Saint -Gervais.

Mais tout est fini , Plus de baisers sous la charmille ;

Désormais, d'ici, Le carnaval même est banni.

Ou supprime aussi La Descente de la Courtille,

Ce joyeux torrent *

Ou Chicard criait : en avant !

Il faut dire adieu Aux bals de Fabre et d'Idalie;

Plus de cœurs en feu, De gais refrains et de vin bleu.

Tout s'anoblira, Et, dans Belleville anoblie,

On s'amusera Comme on s'amuse à l'Opéra.

Paris grandira, Mais de cette ville embellie,

Les plaisirs, je crois, S'éloignent avec les octrois.

Lorsque nous voudrons Chercher l'amour et la folie,

Nous reculerons Jusqu'aux fortifications.

Pour vous conserver, Joyeux échos de Belleville ,

Pour vous préserver, Je veux ici me soulever.

Ce fut en 1847 que la mairie vint prendre, la place de 17/e d'Amour, et fit approprier l'édifice à sa convenance; mais la guinguette, en devenant, prude , a perdu ses grâces un peu lestes sans arriver aux belles manières; il en est des édifices comme des individus, la caque sent toujours te hareng.

MENILMONTANT.

Cependant, plusieurs années après, les jardins de la mairie avaient encore conservé leurs bosquets et leurs couverts de tilleuls ; mais on dut bientôt sacrifier ces derniers vestiges aux besoins de la situation; et pendant qu'on élevait la nouvelle église, on construisit dans ces jardins une chapelle provisoire de vastes proportions, pour laquelle il fallut faire place nette; quelques arbres pourtant ont survécu au désastre, et l'un d'eux fut même utilisé pour le service du culte, on y suspendit la cloche. Ceci nous rappelle un joli village des Vosges où nous avons vu un cerisier rouge de fruits servir ainsi de clocher.

Belleville a une bibliothèque dont le noyau fut formé en 1838, sur la proposition de M. Pommier, alors maire delà commune, et de nombreuses donations sont venues bientôt grossir cet élément; mais il fut dès lors stipulé que jusqu'à ce que l'établissement possédât un certain nombre de volumes, les donateurs y seraient seuls admis. Depuis cette époque, la bibliothèque a continué à s'enrichir, grâce à la bienveillance de certains habitants, et en 1848 elle a été considérablement accrue par le legs de M. Roche, ancien adjoint, qui lui donnait la sienne propre. Malheureusement, il paraît que le manque de place n'a pas permis de classer cette bibliothèque assez convenablement pour la rendre publique. Quoi qu'il en soit, le catalogue doit en être terminé, et sans doute la municipalité nouvelle ne tardera pas â prendre des mesures pour rendre public cet établissement qui ne profite qu'à un très-petit nombre de privilégiés.

Le théâtre de Belleville est situé à mi-côte, à droite de la rue de Paris et dans une enceinte tapissée de verdure. Sa façade, élégante et sévère en même temps, se compose, au rezde-chaussée, d'un portique en arcades où le public est à couvert pour prendre ses billets. Au premier étage, cinq baies vitrées également à plein cintre, et qu'encadrent des pilastres d'ordre ionique, éclairent le grand escalier, ainsi que le foyer du public, qui s'ouvre à deux battants sur une large terrasse ornée de vases; au-dessus règne un entablement en harmonie avec le style de l'édifice. A l'intérieur, les aménagements sont aussi d'une élégante simplicité, et les loge§ des artistes y sont surtout vastes, commodes et d'une extrême propreté. Ce théâtre fut, comme ceux de Montmartre, de Grenelle et de Montparnasse, bâti par les frères Séveste.

Après la restauration, Louis XVIII voulut faire réunir dans un monument funèbre les restes de Louis XVI et de Marie- Antoinette; mais grand fut alors l'embarras du gouvernement, car nul ne savait au juste où reposaient ces restes oubliés; ceci donna lieu à une enquête. M. Séveste père, artiste du théâtre du Vaudeville, et qui savait, lui, où avaient été inhumés les illustres condamnés, alla aussitôt faire sa déclaration, et grâce aux renseignements donnés par lui, on retrouva leurs ossements. Pour le récompenser, le gouvernement lui accorda, sur sa demande, pour lui et ses fils, leur vie durant, l'exploitation dramatique de toute la banlieue, privilège énorme quand on songe qu'outre ses théâtres il avait droit de prélever une redevance sur tous les saltimbanques, faiseurs de tours, directeurs de jeux, etc., qui exerçaient dans le département de la Seine au delà des murs de Paris. Ce privilège est daté du 10 juin 1817.

Dès lors, ces messieurs firent construire plusieurs salles, sortes d'écoles dramatiques où vinrent s'essayer à la rampe une multitude de jeunes gens dont quelques-uns ont fait leur chemin depuis : c'est du théâtre de Belleville que sont sortis Boutin, Têtard, Mélingue, Lacressonnière, Brasseur, Tisserand, Julien Deschamps, Virginie Goy et une foule d'autres que le public applaudit tous les jours.

Le théâtre de Belleville fut ouvert le 25 octobre 1828 ; au bout de quelques années, les frères Séveste ne se souciant plus d'exploiter leur privilège par eux-mêmes, le fractionnèrent en autant de parties qu'ils avaient de salles, et affermèrent chacune d'elles, moyennant de fortes redevances, à des subdélégués choisis par eux. On comprend que ces pauvres fermiers dramatiques, ayant à défalquer de leurs bénéfices la part de ces messieurs, ne durent, pas faire de brillantes affaires; en effet, à Belleville seulement, huit de ces subdélég'ués vinrent se ruiner tour à tour. Mais après la mort du dernier des frères Séveste, leur privilège excessif fut anéanti tout naturellement , et les théâtres de la banlieue rentrèrent dans le droit commun; aussi , depuis lors , ces directions , libres d'elles-mêmes , ont pris d'autres allures , et nous 'voyons Belleville , Montparnasse, etc., n'ayant plus à lésiner sur la mise en scène, à rogner les appointements des artistes et à économiser sur le

luminaire pour satisfaire aux exigences de tutelles onéreuses, être en voie de prospérité. C'est que ces théâtres, une fois libres d'entraves, ont eu jusqu'ici une position exceptionnellement avantageuse sous le triple rapport du répertoire, du personnel et du public. En effet, placés en dehors de l'enceinte, ils étaient considérés comme théâtres de province , et par conséquent avaient et ont encore la latitude de jouer les pièces des autres théâtres quarante jours après leur première représentation; de plus, leur proximité de la capitale leur procure un public assuré, celui des promeneurs enchantés de pouvoir, dans la même soirée, voir une pièce de l'Odéon , du Gymnase et du Palais-Royal; enfin, pour leur personnel, ils peuvent choisir dans les meilleurs artistes des départements, qui, regardant le théâtre de banlieue comme la dernière étape pour arriver à Paris, acceptent chez eux les plus modiques appointements.

Depuis cette régénération, le théâtre de Belleville, dont l'a direction a été confiée à M. Fresne, a monté les meilleures pièces du répertoire parisien, et chacune de ces œuvres y a obtenu le plus grand succès.

Cependant , le décret d'annexion ayant fait tomber l'enceinte de Louis XVI , les théâtres extra-muros se trouvèrent tout à coup théâtres de Paris, et une réforme dans leur constitution était imminente pour tout le monde; en effet, une ordonnance ministérielle parut bientôt, qui autorise les théâtres de la ci-devant banlieue à jouir encore pendant quatre ans du privilège de représenter les pièces des autres théâtres , mais les informe aussi qu'au bout de ce laps de temps, ils devront se trouver en mesure de ne jouer que des pièces inédites; auteurs et directions, d'ici là, auront le temps de se préparer, et ces théâtres, après avoir été l'école des comédiens d'aujourd'hui, seront désormais l'école des écrivains dramatiques de la génération future.

Quant à la direction de Belleville, qui nous occupe exclusivement ici, on lui doit cette justice qu'elle a depuis longtemps devancé l'ordonnance en faisant, par intervalles, représenter des pièces composées pour elle : la Fausse route, le Nègre blanc, le Dunjon du Maure, etc., font partie de son répertoire déjà volumineux ; mais la plus importante de ces œuvres et la plus digne d'éloges est, sans contredit une revue composée par MM. Flan et Deltheil, et représentée dans le courant de l'année dernière. Cette pièce intitulée : les Souvenirs de Belleville, avait, outre son mérite littéraire, celui de l'actualité; c'était une sorte d'inventaire historique fait par la commune au moment de perdre son individualité : il est regrettable que toutes les autres localités comprises dans l'annexion n'en aient pas fait autant.

Au moment où nous écrivons ces lignes, nous apprenons qu'une nouvelle production vient d'être éditée sur la scène de Belleville, au bruit des bravos du public : c'est une charmante opérette, poudrée à blanc, toute pleine de grâce et de fraîcheur, intitulée : le Panier de Jeanne. M. Deltheil est l'auteur des paroles ; la musique en a été écrite par M. Joly.

Léon Beauvallet, dans ses Caravanes dramatiques, raconte sur le théâtre de Belleville plusieurs anecdotes amusantes : un des régisseurs, chargé des bruits de coulisses, voyant sur la brochure des Pieds-Noirs l'indication suivante : « Cric! crac! Bruit de serrure», prit cela pour du dialogue, et, au lieu d'imiter le bruit indiqué, se mit à crier dans la coulisse, à haute et intelligible voix : Cric ! crac ! bruit de serrure ! — ce qui, au beau milieu d'une scène dramatique, ne manqua pas son effet.

Lacressonnière vit un soir, dans la cour du théâtre, un magnifique canard noir que la concierge de l'endroit élevait pour une pièce où cet estimable palmipède devait jouer un rôle. H lui sembla que ce volatile gagnerait énormément à être rôti.

Pour en avoir le cœur net, il se saisit dès le lendemain de cet oiseau chéri de la concierge et s'empressa de le livrer aux soins intelligents d'un gargotier.

Il va sans dire qu'il avait invité quelques camarades à ce léger ambigu; le canard fut trouvé excellent, et l'on porta un toast chaleureux à la concierge du théâtre, son excellente nourrice.

Réfléchissant que cette brave femme allait se trouver dans un cruel embarras en s'apercevant de la soustraction qu'ils venaient de lui faire, ces messieurs votèrent à l'unanimité l'achat d'un autre canard, et se mirent immédiatement en quête de l'objet. Mais, par une fatalité étrange, il leur fut impossible de

trouver le moindre canard noir, comme était celui qu'ils venaient d'engloutir. — Malgré toutes leurs recherches, ils ne purent se procurer qu'un canard « d'une entière blancheur » qu'ils installèrent immédiatement dans la cour du théâtre, aux lieu et place du décédé.

En s'apercevant du changement de couleur de son canard, la concierge pensa devenir folle.

Elle se mit à pousser des cris.

Lacressonnière et ses complices ne la perdaient pas de vue.

— 11 n'y a malheureusement rien d'étonnant à cela, — dit Lacressionnière à la brave femme d'un ton profondément pénétré. — Le chagrin nous fait bien vieillir en une nuit , nous autres. — Eh bien ! votre canard aura eu des peines de cœur, et cela lui aura fait blanchir les... cheveux!

— Des peines de cœur! Oui ! oui! ça ne peut être que ça! — répondit la digne concierge convaincue. — Ah ! pauvre cher animal!... ajouta-t-elle en larmoyant, comme il est devenu maigre!

— Il a tant souffert!... répondit Lacressonnière d'une voix lugubre.

La portière du théâtre se fit un devoir de montrer immédiatement à toutes les commères des environs cet animal , vieux avant l'âge, et, depuis ce moment, suivant M. Léon Beauvallet, il n'y a pas une portière à Belleville qui ne soit intimement convaincue que les canards deviennent tous blancs à la moindre contrariété.

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