CHAPITRE IV
Haute-Borne. — Arrestation de Cartouche. — Jean-Jacques Rousseau renversé. — Bernardin de Saint-Pierre.
Belleville et Ménilmontant étaient jadis séparés par la Haute- Borne, hameau de quelques maisons qui parait tenir son nom d'un menhir druidique. Dans une d'elles, à l'enseigne du Pistolet, fut arrêté, au mois de septembre 1721, le fameux voleur Cartouche.
Un certain Du Chastelet, gentilhomme poitevin et soldat aux gardes françaises, était affilié à la bande de Cartouche; ses absences nocturnes éveillèrent chez son hôtesse des soupçons dont elle fit part à Pacosme, aide-major du régiment; il manda immédiatement Du Chastelet.
— Mon ami , lui dit-il, je sais de bonne part que tu es associé de Cartouche et que tu as eu part aux derniers meurtres qui se sont faits ; avoue-le, ou tu es perdu , il n'y a pas de milieu.
Du Chastelet fut interdit de ce discours, et il ne put s'empêcher de pâlir; cependant il nia tout, et affecta même de répandre des larmes.
Mais Pacosme ne fut pas la dupe de ces artifices ; il le pressa, il lui fit différentes interrogations coup su;- coup, et il le tourna adroitement de tous les côtés. Enfin, il le réduisit à un embarras pitoyable, et jugeant par là qu'il était criminel, il ne le ménagea plus. « Quand on ne m'aurait pas prouvé que tu es coupable, dit-il , je le découvre assez aux différents changements de ton visage et de tes yeux ; ainsi il est inutile que tu le nies. Songe seulement qu'il faut te résoudre à me dire où est Cartouche, ou bien à être roué vif dans vingt-quatre heures, et que si tu ne choisis pas tout à l'heure, je choisis pour toi. » Cet officier offrit cette cruelle alternative d'un ton ferme qui fit trembler Du Chastelet. Il avoua tout, après avoir hésité encore un peu, et il déclara qu'il devait aller joindre Cartouche à neuf heures du matin , et qu'il le ferait prendre si on lui donnait une escorte suffisante pour cela. Pacosme n'hésita pas, et il lui donna sur-le-champ un sergent et trente soldats pour l'accompagner dans cette entreprise. Du Chastelet les conduisit au cabaret du Pistolet, et il ordonna à un d'eux d'avancer le premier, et de demander au cabaretier s'il avait quelqu'un logé chez lui. On fit à ce soldat une réponse négative. Du Chastelet entra dans l'instant et demanda s'il y avait quatre dames; c'était le mot du Guet ce jour-là. L'hôte répondit alors qu'il n'avait qu'à monter, et il monta en même temps, suivi de six des siens.
Cartouche, qui s'était couché à deux heures, était encore au lit, et trois de ses amis étaient avec lui et se levaient; ils furent saisis les premiers, et le sergent les donna à garder à six de ses hommes. Craignant ensuite que Cartouche ne se tuât avec ses pistolets ou qu'il tuât quelqu'un, il fit semblant de ne l'avoir pas vu , et cria tout haut : — « Ah ! quelle fatalité ! Cartouche est échappé, et nous l'avons manqué encore ! » Ce stratagème fit croire au voleur qu'effectivement on ne l'avait pas aperçu ; il s'enveloppa dans ses couvertures et se glissa sous le lit. C'était là que le sergent l'avait attendu, et ce fut là qu'il le prit, sans qu'il put faire la moindre résistance. On le lia surle-champ; on ne lui donna pas même le temps de s'habiller. On prit ensuite ses pistolets, qu'on avait trouvés chargés sur une planche, près de son lit , et on le conduisit, avec ses trois associés, chez le ministre Le Blanc.
Grandval a dit dans son poëme du Vice puni :
On se doute, on soupçonne avec grande apparence, Qu'avec Ducbastelet il est d'intelligence. Un officier connu fait venir ce dernier; Il lui dit qu'il sait tout, et qu'il a beau nier, Qu'il sera rompu vif, s'il ne livre Cartouche. Soudain, la larme a l'œil, les sanglots à la bouche, Le soldat, dans deux jours, promet de le livrer, Pourvu que de sa grâce on daigne l'assurer.
Comme il l'avait promis, il sçut tenir parole, Se comporta si bien, joua si bien son rôle, Agit si prudemment, qu'avec trente soldats, Commandés d'un sergent, il ne le manqua pas.
Qui pourrait exprimer la joie universelle Que causa dans Paris cette grande nouvelle, Dès qu'on sçut qu'on tenait ce lion si rusé! La prise d'une ville en aurait moins causé.
Le cabaret du Pistolet n'existe plus; la maison qu'il occupait porte le n" 33 de la rue des Couronnes et a longtemps passé pour être hantée par des esprits infernaux; on croyait y entendre des bruits mystérieux, et des lueurs fantastiques s'y allumaient pendant la nuit ; aussi est-elle encore désignée sous le nom de Maison du Diable.
Dans une maison de la Haute-Borne fut transporté, le jeudi 24 octobre 1770, Jean-Jacques Rousseau, renversé par le chien de messire Louis Le Pelletier de Saint-Fargeau. Le philosophe venait d'herboriser sur les collines, et s'estimait heureux d'avoir serré dans sa boîte de fer-blanc le pieris hieracioides, le buplerum sulcatum, et surtout le crasticum aquaticum. « J'étais, raconte-t-il , sur les six heures, à la descente de Ménilmontant, presque vis-à-vis du Galant-Jardinier, quand des personnes qui marchaient devant moi s'étant tout à coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien danois qui , s'élançant à toutes jambes devant un carrosse, n'eut pas même le temps de retenir sa course ou de se détourner quand il m'aperçut. Je jugeai que le seul moyen que j'avais d'éviter d'être jeté par terre était de faire un grand saut si juste, que le chien passât sous moi tandis que je serais en l'air. Cette idée, plus prompte que l'éclair, et que je n'eus ni le temps de raisonner ni le temps d'écouter, fut la dernière avant mon accident. Je ne sentis ni le coup ni la chute, ni rien de ce qui s'ensuivit, jusqu'au moment où je revins à moi.
« Il était presque nuit quand je repris connaissance. Je me trouvai dans les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me racontèrent ce qui venait de m'arriver; le chien danois, n'ayant pu retenir son élan, s'était précipité sur mes deux jambes ; et, me choquant de sa masse et de sa vitesse, m'avait fait tomber la tète en avant; la mâchoire supérieure, portant tout le poids de mon corps, avait frappé sur un pavé très-raboteux ; et la chute avait été d'autant plus violente qu'étant à la descente, ma tête avait donné plus bas que mes pieds. Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement et m'aurait passé sur le corps si le cocher n'eût à l'instant retenu ses chevaux.
« Voilà ce que j'appris par le récit de ceux qui m'avaient relevé et qui me soutenaient encore lorsque je revins à moi. L'état auquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n'en pas faire ici la description.
« La nuit s'avançait. J'aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par là. Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais. Tout entier au moment présent, je ne me souvenais de rien; je n'avais nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venait de m'arriver; je ne savais ni quij'étais, ni où j'étais; je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquiétude. Je voyais couler mon sang, comme j'aurais vu couler un ruisseau, sans souger seulement que ce sang m'appartint en aucune sorte. Je sentais dans tout mon être un calme ravissant, auquel , chaque fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute l'activité des plaisirs connus.
« On me demanda où je demeurais; il me fut impossible de le dire. Je demandai où j'étais; on me dit : « A la Haute- Borne » ; c'est comme si l'on m'eût dit : au mont Atlas ! Il fallut demander successivement le pays, la ville et le quartier où je me trouvais; encore cela ne put-il suffire pour me reconnaître; il me fallut tout le trajet, de là jusqu'au boulevard, pour me rappeler ma demeure et mon nom ! »
Bernardin de Saint-Pierre donne sur cet accident des détails remplis d'intérêt :
« Tous mes lecteurs ont entendu parler de l'abominable aventure dont il a été si cruellement la victime à la butte de Mesnilmontant. Il fut rencontré par le chien danois de M. de Saint-Fargeau, qui, voulant rejoindre le carrosse de son maître, avait dans sa course la vitesse d'une balle de fusil. II passa entre les jambes du malheureux Rousseau, qui tomba le visage sur le pavé, sans avoir eu le temps de se garantir avec ses mains. La chute fut d'autant plus malheureuse, qu'il descendait la butte, et conséquemment qu'il tomba de plus que sa hauteur. Je cours chez lui le lendemain matin. En entrant, je
HO
fus saisi d'une odeur de fièvre véritablement effrayante. Il était dans son lit. Je l'aborde : jamais sa figure ne sortira de ma mémoire. Outre l'enflure de toutes les parties de son visage, qui, comme l'on sait, en change si fort le caractère, il avait fait coller de petites bandes de papier sur les blessures de ses lèvres; ces blessures étaient en long, de façon que ces bandes allaient du nez au menton.
« Mon effroi fut proportionné à l'borreur de ce spectacle. Après m'avoir rendu compte de l'accident, je vis avec grand plaisir qu'il excusait le chien; ce qu'il n'eût pas fait, sans doute, s'il eut été question d'un homme : il aurait vu infailliblement dans cet homme un ennemi qui depuis longtemps méditait ce mauvais coup; il ne vit dans le chien qu'un chien, qui, me dit-il, a cherché a prendre la direction propre à m'éviter; mais, voulant agir aussi de mon côté, je l'ai contrarié; il faisait mieux que moi, et j'en suis puni. »