CHAPITRE V
Ménilmontant. — Coup d'œil général. — Le Galant-Jardinier. — Les Barreaux-Verts. — Parallèle entre la barrière de la Courtille et celle de Ménilmontant. — La maison Favart.
Longue, escarpée et sinueuse, la chaussée de Ménilmontant a, comme sa voisine, sa chronique particulière; mais cette chronique ne remonte qu'au siècle dernier.
Populaire à sa base et aristocratique au sommet, cette fraction du vingtième ne nous rappelle à mi-côte que des souvenirs de poésie et de réforme. En bas, en effet, près des anciennes barrières, des guinguettes joyeuses où sont venues danser plusieurs générations; plus haut, l'hôtel où les époux Favart. cultivaient les Muses; un peu plus haut encore, une villa où les apôtres de Saint-Simon ont prêché leurs doctrines; enfin, au sommet, le parc Saint-Fargeau où S. M. Louis XV venait parfois se désennuyer des trop faciles bonheurs du parc aux cerfs. Mais cette aristocratie du faite de la montagne ne devait pas tenir contre la contagion révolutionnaire, puisque Le Pelletier de Saint-Fargeau, le dernier seigneur du lieu, périt, comme nous l'avons vu, sous le poignard d'un assassin, pour avoir voté la mort de Louis XVI.
Entre le public des guinguettes de la Courtille et les habitués des guinguettes de Ménilmontant, il y avait une grande différence : ici, en effet, on venait en famille passer la journée du dimanche, et c'était aux bals du Galant-Jardinier ou des Barreaux Verts que l'artisan du siècle dernier faisait connaissance de sa prétendue; à la Courtille, au contraire, les bals du Bœuf Rouge, du Sauvage et de la Carotte filandreuse, n'étaient guère fréquentés que par des ivrognes et des filles de mauvaise vie : à Ménilmontant donc, les amours modestes et les gentils dîners sous la tonnelle; au bal de Belleville, les orgies et les batailles entre gens qui jouaient du couteau ou se mordaient comme des bouledogues. Au cabaret du père Desnoyers il y avait, pour faire la police, un homme à moitié sauvage , d'une force athlétique , et que l'on avait surnommé l'Ours : quand arrivait quelque conflit entre buveurs, on lâchait sur les combattants cette espèce de bête humaine, qui en prenait un sous chaque bras et allait les porter dans la rue.
Aux Barreaux Verts de Ménilmontant, quand un cavalier entrait au bal, on lui donnait à la porte une rose artificielle qu'il mettait a sa boutonnière; voulait-il danser, il allait présenter cette rose à la demoiselle qui lui convenait, et celle-ci, prenant la fleur, l'attachait à son corsage, ce qui signifiait dès lors qu'elle était invitée ; c'était gracieux au possible : ici donc, travail et poésie; de l'autre côté, le vice et la boue!
A l'endroit le plus escarpé de la chaussée, un peu plus haut que la rue du Ratrait, se trouve à gauche un charmant hôtel du xvin" siècle, dont le portique à colonnes, ouvert sur un parc plein d'ombre et de ramages, a l'air d'un temple grec avec son bois sacré : c'était autrefois l'hôtel Favart; c'était là que le spirituel écrivain, surnommé par ses amis te Solitaire de Belleville, vivait loin du bruit avec sa femme, actrice aimée du public, et quelques intimes parmi lesquels on remarquait l'abbé Voisenon, et surtout l'un des plus illustres personnages de l'époque, le maréchal de Saxe, vainqueur de Fontenoy.
Le comte Maurice de Saxe, alors maréchal de France, était
fils naturel de l'électeur Auguste II, un instant roi de Pologne, et de la comtesse Kœnigsmark.
Né en 10%, il était entré au service à l'âge de douze ans, et avait eu pour maître en l'art de la guerre cet Eugène de Savoie, qui avait fait payer si cher à Louis XIV son dédaigneux accueil : le comte avait assisté au siège de Bellegrade; il était alors âgé de vingt et un ans. En 1720, le jeune guerrier était venu prendre du service en France, où son talent militaire fut apprécié et son avancement rapide.
11 venait d'être promu au grade de maréchal de camp, lorsqu'il donna tout à coup sa démission et passa en Courlande, dont il fut nommé duc, grâce à la protection de la duchesse douairière, Anne Svanowna, depuis impératrice de Russie; mais sa nomination n'ayant pas été reconnue par l'impératrice Catherine I", le nouveau duc revint en France, où il fut reçu à bras ouverts, et obtint en 1743 le bâton de maréchal : deux ans plus tard, il remportait sur le duc de Cumberland la victoire décisive de Fontenoy.
Après la guerre, le roi Louis XV récompensa le maréchal par la donation du duché de Chambord avec 40,000 livres de rentes. Le grand capitaine visitait presque tous les jours les époux Favart à Ménilmontant, et ce fut pendant un de ses voyages quotidiens qu'eut lieu son aventure avec le forgeron de Belleville.
Au bas de la montagne alors fouillée en maints endroits par les plâtriers, était établi le père Martin , maréchal-ferrant de profession. Un jour que le comte Maurice se rendait à cheval à Ménilmontant, il s'arrête devant la forge et demande à- Martin de referrer sa monture. « Volontiers, Monseigneur," répond l'artisan, et après avoir examiné la dimension du pied de la bête, il prend un fer ébauché â l'avance et s'apprête à le mettre au feu. « Ah! mais un instant, compère, dit en plaisantant le cavalier qui était doué d'une force extraordinaire, c'est de mauvaise marchandise tpie tu me donnes là, vois plutôt! n Et lui prenant le fer des mains, il le casse en deux et en jette les morceaux à la ferraille.
Pensant que, sans doute, il y avait dans le fer une paille qu'il n'avait pas vue, le fôrieron en prend un autre et veut le mettre à la forge. « Halte-là! lui dit de. nouveau le comte e:i riant , voyons si celui-ci vaut mieux que l'autre. » Et ce disant, il le prend de la même manière que le précédent et le casse eu deux avec la même facilité. « Pardon ! pardon ! reprend Martin d'un air goguenard en voyant le maréchal s'apprêter à en prendre un troisième, pour que Monseigneur trouve le fer convenable, je sais ce qu'il lui faut ! » Et ayant aussitôt mis le fer dans sa forge, il souffle, et l'en retire tout rouge au bout d'un instant, u Si le coeur vous en dit maintenant, monsieur le maréchal , lui dit-il , allez-y tout à votre, aise ! » Et l'autre de s'en défendre cette fois, et le forgeron de faire tranquillement sa besogne. Mais ce qu'ignorait le comte, c'est qu'en fait de force musculaire il avait affaire à un rude jouteur, car le maréchal-ferrant était renommé parmi ses confrères pour sa force prodigieuse; aussi bien grande est la surprise du noble cavalier lorsque, lui ayant donné un écu de six livres pour l'indemniser de sa plaisanterie : « Mais votre si: 'nmen ne vaut rien. Monseigneur, lui dit l'ouvrier en cassant en deux la pièce dont il jette les morceaux à la ferraille; c'est du plomb, et voilà tout! » — « Diable! » s'écrie Maurice de Saxe, qui ne pouvait en croire ses yeux ; et il lui rend un autre écu de six livres. « Pas meilleur que le premier, » répond le maréchal-ferrant en le brisant de la même manière et en jetant encore les débris au rebut. — u Ma foi, c'est bien joué, mon gaillard, reprend le vainqueur de Fontenoy, tu me rends la monnaie de ma pièce! n Et pour couper court à une expérience qui menaçait de lui coûter bien cher, il prend le parti de donner au forgeron une pièce d'or dont le diamètre n'offrait pas assez de prise, et qui ne pouvait être brisée comme les précédentes.
Le même comte Maurice de Saxe se trouvant à Londres, et ayant rencontré un boueux dont le tombereau obstruait la voie publique, l'invite à se déranger; mais celui-ci, large d'épaules et solide du poignet, se contente de lui faire la grimace. Aussitôt le maréchal saute en bas de son carrosse, empoigne l'insolent par la nuque et le fond de sa culotte, puis le jette, comme un paquet de linge, sale, dans son tombereau rempli de boue liquide. Inutile d'ajouter que le charretier sortant tout penaud de sa baignoire s'empresse de détourner ses chevaux et de laisser passer la voiture du maréchal de France.
MENILMONTANT.
Maurice de Saxe mourut en 1750; il n'était âgé que de cinquante-quatre ans.
. L'abbé Voisenon, autre commensal de. l'hôtel Favart, offrait le type le plus complet des abbés de boudoir : il était enjoué, spirituel et mondain. Il était entré dans les ordres comme cela se faisait alors, non par vocation , mais par mesure de convenance; aussi se souciait-il fort peu du bréviaire, il aimait mieux cultiver les Muses et la beauté, comme l'on disait alors. Il se souciait, du reste, également très-peu des bonneurs ecclésiastiques, puisqu'il refusa la mitre épiscopale ; mais il n'eut pas le même dédain pour les grandeurs d'un autre ordre, car ce fut à force de brigues plutôt que par son talent qu'il parvint à l'Académie, en 1767. Voisenon avait des allures courtisanesques qui offusquaient même les gens de son époque, où l'on était cependant fort indulgent en pareille matière ; il adula tous les ministres et toutes les favorites, la Pompadour et la Dubarry reçurent tour à tour ses hommages et ses vers.'
Quant à Favart, le propriétaire, de cette royale villa, il était né à Paris, en 1710, d'une famille rémoise. Il avait commencé à se faire connaître dans les lettres en composant des pièces pour l'Opéra-Comique, où il amens la vogue, et dont il fut ensuite nommé directeur ; mais ce théâtre ayant été supprimé en 1745, à la demande des Italiens jaloux de ses succès, il alla diriger une troupe ambulante qui suivit en Flandre l'armée du maréchal de Saxe, et , nouveau Tyrtée, il excita souvent l'enthousiasme des soldats par ses compositions héroïques. A son retour, il travailla pour les Italiens et le Théâtre-Français; on a de lui plus de soixante pièces remplies d'esprit, de gaieté et de délicatesse ; les plus connues sont : la Chercheuse d'esprit , Annette et Lubin , Ninette à la cour, la Fée Urgèle, la belle Arsène, etc.
Il était marié à MUe Duronceray, charmante actrice que le galant maréchal de Saxe poursuivait, dit-on, de ses assiduités; on prétend même que c'était pour éviter ses visites trop fréquentes que Favart s'était retiré à Belleville; mais était-ce la un obstacle pour le conquérant de la Courlande et le vainqueur de Fontenoy?...
Favart mourut en 1792, laissant un fils qui hérita de sa fortune, mais non de sa célébrité.
Aujourd'hui l'hôtel Favart est occupé par des sœurs de Sainte Vincent-de-Paul; c'est un hospice pour les orphelins.
En continuant à gravir les pentes de Ménilmontant, on rencontre après la rue de Calais un vaste bâtiment d'architecture sévère, mais dont les appartements ont été convertis en ateliers et en petits logements : c'était là qu'habitaient les saint-simoniens il y a bientôt trente ans.
Comme toutes les choses nouvelles, le saint-simonisme fut l'objet des calomnies et des sarcasmes de gens qui n'en connaissaient pas la portée. C'était, disait-on, le sybaritisme, la débauche organisée à l'état de religion.
Les saint- simoniens étaient tout simplement, les adeptes d'une école philosophique humanitaire dont le chef était mort quelques années auparavant victime de ses convictions.
Le comte Henri de Saint-Simon, né à Paris en 1760, dans une position de fortune des plus brillantes, y était mort en 1825, dans la plus complète indigence. Penseur généreux, rêvant la régénération de l'humanité, il sacrifia sa vie et ses richesses à ce rêve sublime : cette idée lui fit supporter avec un calme héroïque le froid, la faim, en un mot, toutes les misères de ses derniers jours. C'était un de ces hommes dont les pensées, regardées encore aujourd'hui comme des utopies, seront plus tard, sans doute, appréciées à leur juste valeur; il eut le tort très-grave de croire au bon sens des hommes de son époque. «
C'est donc à la propagation des principes de ce pauvre philanthrope qu'une réunion de jeunes gens s'était consacrée après 1830, et c'était de Ménilmontant que la doctrine devait partir pour faire le tour du monde Dans cette belle demeure, dont les jardins 'étaient très-étendus , les saint-simoniens avaient essayé de réaliser une société telle qu'ils la rêvaient, basée sur ce principe : à chacun selon sa capacité; à chaque capacité selon ses oeuvres. Après un procès qui fit grand bruit, les adeptes furent obligés de se disperser, et les uns, traversant l'Allemagne et la Hongrie, s'embarquèrent pour l'Egypte: c'est un de ces illustres exilés qui, voguant sur un navire commandé par Garibaldi , a jeté au cœur du marin les premières étincelles de ce feu sacré qui en fait le héros de l'indépendance.
Les autres adeptes du saint-simonisme rentrèrent alors dans la vie privée, et presque tous sont devenus des artistes, des ingénieurs ou des écrivains distingués. Nous pouvons citer, entre autres, Fournel, Stéphane Flachat, Emile Pereire, Michel Chevalier, Emile Barrault, Louis Jourdan; Charles Romey, auteur d'une Histoire d'Espagne: Gustave d'Eichtal; Adolphe Guéroult, rédacteur en chef de l'Opinion nationale; Charles Duveyrier, auteur de Michel Perrin et de plusieurs autres pièces remarquables ; Xavier Raymond et do Broc , rédacteurs du journal des Débats.
C'est aux saint-simoniens de Ménilmontant qu'a été composée par Félicien David la gracieuse rêverie: Voltiges, hirondelles.