CHAPITRE VI
Charonne. — Esquisse historique. — Barrière fies Amandiers. — Barrière du Père-Lachaise. — Barrière du Grand -Charonne. — Barrière du Petit -Charonne. — Barrière du Trône. — Physionomies diverses. — Église de Charonne. — Industrie et commerce. « — La gare du chemin de fer de ceinture. — Las orangers de Charoune. — Les carrières.
En descendant de Belleville par le Ratrait, on aperçoit, à 2 kilomètres devant soi, un village aux blanches habitations entrecoupées de jardins, dominées au premier plan par un champêtre clocher dont la pyramide d'ardoises se détache en bleu sur le fond vert des arbres : ce pays, c'est Charonne avec son église, qui, vue de la campagne, est au niveau du sol, mais qui, du côté du village, se trouve, par suite d'abaissements successifs, perchée avec son cimetière à la hauteur d'un troisième étage; il faut donc monter une quarantaine démarches pour arriver au portail.
En face et toujours sur ce même piédestal est l'ancienne mairie, avec, ses jardins suspendus, s'il vous plaît, comme ceux de.Babylone; encore une merveille du monde à peu près inédite.
L'église de Charonne, une des plus anciennes de la banlieue, n'était primitivement qu'un oratoire, qui aurait été construit, d'après la chronique, par saint Germain d'Auxerre avant son second voyage en Angleterre, oratoire qui, selon la coutume d'alors, reçut le titre de chapelle.
Sous les Mérovingiens, on nomma chapelle l'endroit où les Tois de France faisaient garder la chape de saint Martin ; mais au bout d'un certain temps, cette dénomination fut appliquée à toutes les églises qui n'étaient ni cathédrales, ni collégiales, ni paroisses, ni abbayes et ni prieurés. Les canonistes les ont appelées chapelles sub dio pour les distinguer de celles qui se trouvaient faire partie d'une église plus grande, et que l'on nommait chapelles sub tecto.
Depuis l'époque de saint Germain, il n'est plus question de Charonne jusqu'à la troisième race, où il en est parlé à propos de donations faites par Hugues Capet et son fils Robert au monastère de Saint-Magloire.
Une chronique rimée du xmc siècle nous apprend ensuite qu'en 1230 il y eut à Charonne une devineresse dont les oracles étaient fort en vogue. Voici ce qu'en dit cette chronique :
L'an mil deux cent et vingt et dis, Fut Dammartin en flamc-le mis.
Et sachiez que ce l'an même, Fut à Charonne la déveine.
Pauvre Pythonisse, qui aura dû mourir par le fagot !
Mais que devait être Charonne. à cette époque? Quelques chaumières éparses dans les champs, un ou deux couvents dans les endroits les mieux choisis, et puis l'église sur la hauteur!...
Au commencement de notre siècle, ce n'était encore qu'un petit pays de 600 âmes : il y en avait 15,000 au moment do l'annexion.
En 1643, plusieurs établissements religieux y furent fondés par Marguerite de Lorraine, femme de Gaston d'Orléans, entre autres celui des Filles de la Pais, dont la maison, située rue Riblette, est occupée par un pensionnat dirigé par des sœurs.
Lors des troubles de la Fronde, Louis XIV et Mazarin étaient à Charonne, assistant du haut de Fontarabie au combat du faubourg Saint-Antoine, où l'armée royale, commandée par Turenne, aurait écrasé celle des frondeurs, que commandait le prince de Condé, si M"5 de Monlpensier, qui, elle aussi, re-
La fosse commune.
gardait la bataille du haut de la Bastille, n'eût l'ait .tirer le canon de la forteresse sur les troupes du roi.
Le 30 mars 1814, Charonne, attaqué par les Russes, fut vaillamment défendu par les Français, qui, malgré l'infériorité du nombre, étaient parvenus à les repousser, quand deux nouvelles divisions ennemies étant survenues par les hauteurs de Belleville, les défenseurs décimés furent contraints d'évacuer le village. Voilà, en quelques lignes, le bilan historique de'Charonne.
Les ci-devant boulevards extérieurs, dont nous avons parlé à propos de Belleville et de Ménilmontant, changent de physionomie subito en arrivant à Charonne, et cette physionomie s'y trouve quatre fois modifiée dans ce qui nous reste à parcourir j usqu'à la barrière du Trône.
A partir de la barrière des Amandiers jusqu'à, celle du Grand-Charonne, plus de bal, plus de saltimbanques, plus de tapage; mais des corbillards, des cochers vôtus de noir, des nécrophores, tout l'attirail enfin des pompes funèbres; puis des cabarets pour aller manger le pain et le fromage de condoléance, et faire l'oraison funèbre du pauvre défunt que l'on vient de porter à son dernier gîte. Ici, on ne vit que par les morts : la Toussaint est la fête du lieu, et les moments d'épidémie sont jours de liesse pour ce quartier vampire; nous sommes au Père-Lachaise, où nous reviendrons tout à l'heure. Vient ensuite l'ex-barrière du Grand-Charonne, où l'on est enfin sorti des couronnes d'immortelles et des pierres tuniulaires; mais là non plus, pas de bruit, on y venait en famille faire la dînette, et voilà tout. Le seul établissement un peu marquant était celui des Noces de Cana, ainsi nommé sans doute parce que l'on y voyait se renouveler le miracle de l'Évangile.
Le Pctit-Charonne, plus rapproché des quartiers populeux, était beaucoup plus tapageur ; on y dansait peu, mais on y bu-
vait see'etdru; les mannequins, les crochets, etc., déposés à la porte des cabarets, indiquaient suffisamment quel genre de clientèle venait s'y désaltérer. Le. cabaret des Qualre-Drapeaux est, en l'espèce, un prototype que nous recommandons aux amateurs.
lin approchant de la barrière du Trône, la scène change encore : trombones, cornets, ophicléides, toute la monstrueuse cuivrerie de M. Sax lance en l'air ses notes éclatantes ; nous arrivons aux bals du Petit Chapeau, du Grand Vainqueur, de l'Aigle Impériale et des Goryhantes, fréquentés par les troupiers des casernes circonvoisines et le beau sexe des quelques maisons également circonvoisines. C'est Mars qui fait polker Vénus sans que Vulcain y trouve à redire.
En fait de monuments, Charonne n'a que son église, édifice modeste qui date du xvuc siècle: cette église, bâtie à la place de l'oratoire de saint Germain, lui est dédiée; à l'intérieur comme au dehors, rien de remarquable!
Sur la route de Bagnolet, route qui semble l'avenue d'un parc, on voit, enchâssé dans un bâtiment sans goût, un gracieux pavillon du xvm" siècle, précédé d'un parterre qu'encadre une grille hémicycloïde de la même époque. C'était la salle de billard du château des ducs d'Orléans, château dont nous parlerons dans notre histoire des environs, au chapitre de Bagnolet. Cette salle, sous son propriétaire actuel, n'a pas changé de destination; mais l'habitation dont -elle dépend n'est guère digne d'un pareil bijou.
Il y a aussi, sur la place de la Réunion, place circulaire entourée d'arbres, une fontaine de bronze avec une vasque; mais la pauvre nymphe du lieu attend depuis plus d'une année qu'il plaise au conseil municipal de la faire entrer en fonctions.
Près de là sont les écoles de la commune, édifice d'architecture très-simple, mais qui s'harmonise à merveille avec sa destination.
MENILMONTANT.
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Cimetière An Père-Lachaise. — Discours sur la tombe d'un homme notable.
Mais si Charonne est pauvre en édifices, il possède un établissement qui est pour cette partie de la capitale un gage de prospérité future : nous voulons parler de la gare du chemin de fer de ceinture. Cette ligne importante, qui sert de trait d'union entre Bordeaux et Lille, entre Marseille et Cherbourg, qui, en un mot, est pour Paris la clef de toutes les lignes, possède à Charonne une gare qui y a attiré déjà beaucoup d'industries. En effet, des fabriques de parfumeries, de savons de toilette, de bougies, de boutons, etc., sont venues s'y établir l'une après l'autre; il y a même dans la rue de Belleville un dépôt de meules de toutes espèces qui, sans la proximité du débarcadère, ne serait certes pas venu s'y installer. Mais l'établissement le plus considérable que ce voisinage ait attiré dans cette partie du XXe arrondissement est l'usine que la maison Houy-Navarre a fait construire à la croix Saint-Simon pour l'exploitation de son brevet.
Cette maison, dont la spécialité consiste à fabriquer des papiers et des toiles à polir, a remplacé le verre dont on se sert ordinairement pour ce genre de fabrication par un agent plus résistant et plus incisif : c'est la meulière de Saint-Yon, la plus dure des pierres après l'émeri, que l'on y broie pouf les poudres. 11 est vrai que, pour fixer sur le papier ou sur l'étoffe un agent de cette nature , il fallait un enduit spécial ; maiscet établissement, par le collage dont il a le secret, donne à la meulière, aussi bien qu'à l'émeri, toute l'adhérence possible.
En dehors de ces industries d'importation moderne, Charonne en a une qui remonte aux dernières années du xvm0 siècle, c'est la culture des orangers.
Avant la Révolution, ce village avait des couvents et de riches maisons de campagne qui toutes avaient des serres remplies d'orangers; en outre, c'était laque se trouvait l'orangerie du château de Bagnolet. Lors de la crise révolutionnaire, quand la
noblesse émigra et que les cloîtres furent déserts, tous ces arbustes furent vendus à l'encan et acquis par des campagnards, qui s'en sont créé une industrie très-productive; car par la fleur et ses feuilles, l'oranger donne plus de bénéfices dans notre pays que dans les climats où son fruit vient à maturité. Il est vrai que par le logis et le chauffage de l'hiver, que par l'entretien des caisses et les travaux de l'été, cette culture occasionne des frais. Néanmoins, nous connaissons un de ces arboriculteurs qui, bon an, mal an, se fait 5,000 fr. de bénéfices nets avec ses orangers.
Tout près de la nouvelle carrière de Bagnolet confinant à la route stratégique se trouve une vaste carrière à plâtre dont l'exploitation se fait à ciel ouvert; c'est la carrière du sieur Collet, qui, d'un bout de l'année à l'autre, emploie plusieurs centaines d'ouvriers; c'est une des plus importantes exploitations de ce genre : les produits en sont très-estimés.
Les carrières à plâtre, qui de temps immémorial constituent l'une des principales industries de la banlieue, avaient jadis une réputation affreuse : carrière était synonyme de coupe-gorge, de repaire â voleurs, etc. : que d'exagérations dans tout cela! Il est évident que les fours à plâtre, qui brûlent continuellement, offraient la nuit un gîte à une foule de pauvres diables sans asile et souvent sans place; mais il aurait fallu des scélérats bien mal avisés pour avoir leur quartier général dans des lieux où d'un instant à l'autre ils pouvaient être surpris par la police.
Les habitués des carrières étaient, nous l'avons dit, de pauvres gens qui venaient s'y coucher et souvent y faire leur maigre cuisine. Certainement que parmi ces hôtes se glissaient parfois des malfaiteurs qui pensaient y trouver un abri sûr, mais ils comptaient sans les rondes nocturnes de la police, et si l'on fermait les yeux sur la présence de ceux que l'on savait y venir par économie, on ne manquait pas de happer les indi-
vidus qui no pouvaient produire sur leur identité des renseignements convenables.
Autrement , le voisinage des carrières eût rendu les abords de Paris impraticables, car depuis Montmartre jusqu'à Charonne, tout a été fouillé pour faire du plâtre.
Au fur et à mesure qu'une carrière était vide, l'industrie agricole s'en emparait à son tour, soit pour y établir des champignonnières, soit pour y faire de la barbe de capucin, industries qui sont aussi très-productives.
A partir de la barrière de Bagnolet pour aller à Belleville, les fortifications sont construites sur une argile mouvante que le génie militaire n'est par encore parvenu à fixer; aussi à chaque instant voit-on les talus couler du haut en bas et parfois intercepter la route stratégique; d'autres fois, ce sont les pavés de cette route qui s'enfoncent et laissent jaillir entre eux une boue verdâtre et liquide; cette partie de l'enceinte fortifiée a besoin, quant aux terrassements, d'être reprise en sous-œuvre et refaite avec le plus grand soin.