MÉNILMONTANT
Au bout de la rue Saint-Germain et faisant face, à la route stratégique se trouve, à l'ombre de grands arbres, une petite croix plantée dans un jardinet buissonneux : c'est la croix Saint-Simon qui a servi à désigner cette partie du territoire.
D'après une chronique locale, un garçon boucher nommé Simon passant là pendant une nuit, porteur, d'une somme très-forte qu'il venait de toucher pour son maître, fut attaqué par trois voleurs qui l'attendaient et lui demandèrent la bourse ou la vie. Quoiqu'il fût seul et sans autre arme que son bâton, Simon se met en devoir de défendre le dépôt qui lui était confié, et le lendemain on retrouvait sur la place quatre cadavres dont celui du garçon boucher, qui était mort avec les honneurs de la victoire, car la sacoche était intacte.
En mémoire de cet acte de fidélité, le boucher, propriétaire de la somme, acheta le terrain où avait eu lieu ce drame nocturne, et y planta, sous le vocable de saint Simon, la croix que l'on voit encore aujourd'hui, mais que l'élargissement du chemin stratégique va bien sûr faire disparaître.
Un peu plus bas, à droite en allant à l'église, s'ouvre la rue Aumaire où se trouve l'une des plus importantes manufactures de bougies de la capitale; cette usine occupe un grand nombre d'ouvriers des deux sexes. On y emploie, pour la confection des bougies, du suif qui est mis en fusion dans des cuves traversées par des conduits de vapeur faits en sapin, afin que la chaleur s'en échappe mieux par les pores; quand la graisse est fondue, on en extrait la partie la plus huileuse, celle qui surnage; on met dans le reste une' composition chimique pour le solidifier, et le résidu passe à la presse hydraulique, forme des pains blancs comme la neige; c'est la stéarine qui, coulée ensuite dans des moules, sert à faire la bougie ; de là le nom de bougie stéarique, du grec stéar, qui veut dire suif. Que de gens se servent de ces luminaires s'imaginant brûler de la cire! L'industrie parle grec aujourd'hui comme autrefois la science parlait latin, afin de cacher aux profanes le pot aux roses.
Parmi les usines charonnaises nous citerons encore une fabrique de ressorts pour crinolines, une fabrique de couleurs, une fabrique de tissus en caoutchouc, où la gomme entre brute et d'où elle sort ouvrée en tous genres; enfin, nous avons l'usine à gaz de la barrière du Trône, dite Usine de l'Est.
Mais une des plus grandes industries de cette partie du vingtième arrondissement, celle où il y a eu le plus d'argent à gagner, est celle du trafic des terrains. Depuis que les démolitions ont fait refluer de ce côté la population ouvrière, chaque propriétaire de terrain ne rêve plus que millions; il coupe par parcelles des champs qu'il a acquis jadis a très-bas prix, et il met ces parcelles en vente à des prix fabuleux : « Ca s'vend ben mille francs le mètre dans la rue de Rivoli, » dit-il aux récalcitrants; o est-ce que j'sommes pas Parisiens itou, nous autres? »
Nous avons même vu un usurier qui, vendant à la semaine et très-cher des terrains qu'il avait achetés à crédit et pour presque rien, s'imaginait être devenu philanthrope et comptait bien être un jour décoré pour cela : « N'ai-je pas trouvé, disait-il avec orgueil, le moyen de rendre propriétaires des gens qui ne l'ont jamais été? » Propriétaires, oui! mais par maintes privations, d'un terrain capable de contenir une cabane à lapins! C'était de la philanthropie à 400 pour cent de bénéfice. Pourtant, comme beaucoup s'y sont laissé prendre, cette manie commence à se passer , d'autant plus qu'on vous offre, aux portes de la capitale, des terrains boisés à un franc le mètre, le même prix que du calicot.