CHAPITRE VIII
Le Père-Lachaise.
En allant de la rue de la P<oquette vers les boulevards extérieurs, on a pour horizon une haute colline ombragée de telle sorte que l'étranger surpris croit avoir devant lui une forêt en amphithéâtre ; mais au fur et a mesure qu'il approche, sa surprise augmente en voyant poindre du milieu de cette forêt mystérieuse tantôt une blanche chapelle avec ogives et clochetons, tantôt un monument grec aux colonnes de marbre, puis des pyramides, des obélisques et des statues qui se profilent ça et là au milieu des arbres.
Quel est donc ce lieu enchanteur ? A qui ces jardins d'Ar-
mide? Heureux ceux qui peuvent se reposer sons ces frais ombrages, se dit-il! Heureux! oui, sans doute, mais heureux à la façon des laboureurs de Virgile :
O fortnnntos nimium, sua si boïia Tiorh:t, Agvicolas !...
Cette forêt aux sombres ramures, ces jardins parsemés d'édifices étrusques, égyptiens ou grecs, c'est la ville des morts, c'est la grande nécropole parisienne, plus peuplée mille fois en ses funèbres sous-sols que la capitale qui s'étend à ses pieds : c'est le Père-Lachaise.
Ce terrain porta d'abord lo nom de Champ l'Evéque, parce qu'il appartenait à l'évèque de Paris. Les jésuites en firent l'acquisition en 1626, et comme Louis XIV enfant s'y était promené, on le nomma Mont-Louis.
■ Un monographe, M. Marchant de Beaumont, a retracé ainsi l'histoire curieuse de Mont-Louis :
« L'an 1675, le père La Chaise fut nommé confesseur du roi. Louis XIV, affectionnant singulièrement le bon père, joignit au fardeau de sa conscience le poids de la direction des affaires ecclésiastiques ; le père La Chaise devint l'un des hommes les plus importants de la France. Pour le délasser de ses travaux, le roi voulut lui procurer la plus agréable retraite. Par ses ordres, l'enclos de Mont-Louis fut agrandi, sa maison reconstruite. On l'éleva de deux étages; sa façade, tournée vers Paris, fut établie sur une terrasse ; où l'on parvenait par un parterre rafraîchi par des bassins, bordé d'arbres de hautes tiges, orné d'arbrisseaux dont les fleurs embaumaient l'air en réjouissant la vue de Sa Révérence. Au bas, se voyaient un jardin potager, une orangerie, et tous les accessoires nécessaires au luxe dont n'était pas exempt le bon père. De son habitation élevée, la vue de ce jésuite se promenait avec complaisance sur la capitale, qu'il dominait par son royal pénitent. De son appartement, il apercevait les coteaux de Bagneux, de Chàtillon, de Meudon, et, dans le lointain , de Montlhéry la fameuse tour, tandis que l'activité des maraîchers de la Courtille et les bocages des coteaux de Ménilmontant et de Belleville récréaient de plus près ses regards par les scènes diverses de leurs riants paysages. Derrière cet édifice, au delà de fossés nécessaires dans ce temps à tout manoir distingué pour le transformer en château, se déployait encore un vaste parterre orné de pièces d'eau , terminé par un verger délicieux, où le besoin des faveurs du confesseur du roi rassembla tous les arbres fruitiers du sol français. A droite de la maison, sur la croupe de la colline, s'élevait un bosquet charmant, an milieu duquel des tilleuls formaient une salle de verdure, impénétrable aux rayons du soleil. En respirant un air toujours pur, l'oreille était charmée du chant du rossignol, du gazouillement de la fauvette et de mille hôtes des bois, peuplant ce bocage charmant. Sur le soir d'un beau jour, Sa Révérence désirait-elle jouir d'une, extrême fraîcheur, à quelques pas, un bouquet d'ormes, plantés près d'une fontaine à laquelle ses eaux limpides, ne tarissant jamais, avaient mérité le nom delà Fidèle, lui offrait un délicieux abri. Voulait-elle prolonger sa douce promenade, une allée bordée d'arbres de hautes tiges, entremêlés d'arbustes dont le parfum satisfaisait son odorat, la conduisait au bosquet portant le nom des Allées de Vincennes. De ce point de vue, elle jouissait d'un des plus magnifiques tableaux que la nature, l'art et l'industrie puissent offrir aux abords d'une grande ville. A sa droite se déployait le faubourg Saint-Antoine; devant lui, les plus riches campagnes, sans cesse tourmentées par de laborieux cultivateurs, les forçant de produire toujours de plus abondantes moissons, traversées par une route superbe, incessamment couverte de lourdes voitures, apportant à la capitale le tribut des provinces, se croisant avec les cavaliers et les brillants équipages sortant de Paris pour promener au bois prochain leur oisive opulence. A sa gauche paraissait le château de Vincennes et son donjon, séjour de tristesse et de douleur depuis qu'il avait cessé d'être la demeure des rois; dans le lointain elle apercevait les rives de la Marne et les bords de la Seine. Voulait-elle converser à l'écart avec quelques amis choisis, loin des importuns, des curieux et des solliciteurs, obsédant incessamment celui qui tenait l'oreille du prince, le bon père s'avançait vers le nord, par une allée couverte, dans la solitude profonde d'un salon de verdure. Des vignes, sur lesquelles s'élevaient des arbres de hautes tiges, occupaient les pentes de cet enclos, où l'art avait
épuisé tous les agréments champêtres pour y créer un Éden. Sans cesse on voyait accourir vers Mont-Louis les personnages les plus éminents de la cour et de la ville, pour solliciter la faveur du révérend père confesseur, ou détourner les dangereux effets de sa disgrâce. C'était alors un insigne bonheur d'être admis pour quelques moments dans un séjour où maintenant l'on redoute si fort de venir habiter pour toujours.
« Après la mort du P. La Chaise, Mont-Louis devint la maison de campagne des jésuites, et ne cessa point d'être un foyer d'intrigues. Ce fut , dit-on , dans cet endroit que fut conçu le projet de la révocation de l'édit de Nantes, qui causa tant de pertes à la France, en forçant tant de Français à chercher un asile sur des terres étrangères, où ils portèrent leur industrie, leur commerce, leur activité. De là partirent les dragonnades qui inondèrent les Cévennes de sang; de là furent lancées des lettres de cachet, au moyen desquelles les jésuites embastillèrent, proscrivirent, tourmentèrent une foule de jansénistes, leurs ennemis. Lors de la destruction en France de cet ordre fameux, Mont-Louis fut vendu par décret le 31 août 1703, pour payer les créanciers des jésuites. Plusieurs propriétaires se succédèrent rapidement dans une habitation toute de luxe, de nul produit , dont la dépense près de Paris suffisait seule pour absorber des fortunes peu solides, ébranler même les plus considérables; enfin M. le préfet du département de la Seine acheta, encore par décret, cet endroit fameux pour le convertir "en un cimetière.
« M. Brongniart, architecte célèbre, fut chargé d'approprier ce lieu à sa destination nouvelle. Forcé de détruire des cultures ne s'accordant plus désormais à son emploi , son habile crayon sut conserver ou créer tout ce qui pouvait contribuer à rendre plus magnifique cet asile mortuaire. Pour rendre l'abord de tous ses points facile, il traça le long de son contour une route sinueuse et ferrée dans le creux du vallon, se prolongeant en ligne droite sur la sommité du coteau parallèlement au mur supérieur. La double allée de tilleuls montant du bas de la colline à la maison du P. La Chaise fut conservée et prolongée jusqu'au bord du boulevard sur lequel devait s'ouvrir une porte digne de servir d'entrée à ce vaste dépôt de tant de cendres mortuaires. Au delà du château , deux allées droites s'avancèrent jusqu'à la route supérieure. Tous les bouquets d'arbres servant à rendre ce lieu plus pittoresque furent conservés. Des chemins sinueux partagèrent le gazon en pièces irrégulières, dont les formes variées préservèrent l'oeil de l'ennui d'un symétrique et monotone alignement. Une route pavée conduisit d'un magnifique rendez-vous des chars funèbres à l'ancienne habitation du P. La Chaise, maintenant abattue, après avoir servi dernièrement de demeure à des braves mutilés dans les combats, devenus les fidèles gardiens de la cendre de tant d'hommes illustres. »
Le cimetière du Père. La Chaise fut inauguré en 1804, le 21 mai; le premier corps enterré r'ans les fosses communes f.:t celui du porte-sonnette do l'un des commissaires de police du faubourg Saint-Antoine.
En arrivant près de l'ancienne barrière, le cimetière s'annonce d'une façon distincte; son parvis en hémicycle, sa porte décorée de torches renversées , ses pilastres surmontés de torchères en bronze, tout indique la destination du lieu. A droite du portail est gravé ce verset du psaume : Qukl crédit in me, etiamsi mortuus fuerit, vivet, et à gauche on lit cet autre : Spes illorum immortalitate plena est! De cette partie de l'entrée, jusqu'à la rue des Amandiers, la funèbre enceinte est bordée d'une terrasse où s'alignent comme des boutiques une multitude de tombes qui ont vue sur le boulevard : lieu bien mal choisi pour le repos éternel ! Deburau , le célèbre mime du théâtre des Funambules, se trouve placé sur ce front de bandière.
En face de la porto d'entrée s'ouvre, à l'intérieur, une longue avenue en pente, plantée de cyprès droits et serrés, et qui semblent faire la haie pour contenir les tombeaux pressés en foule par derrière; le marbre et la pierre s'y trouvent en telle profusion, que ce lieu semblerait une carrière si la nature n'avait pris soin de jeter par-dessus son vert manteau de lierre et de mousse, images de l'oubli.
Au fond de cette avenue principale, tout en haut d'une abrupte falaise, se dresse la chapelle du cimetière, austère monument qui s'harmonie très-bien avec la destination du lieu.
A droite de cette allée principale se courbe une avenue qui monte, aboutissant à une terrasse, premier étage de la colline :
c'est l'allée dite des Acacias, et la terrasse du Dragon. De la plate-forme du Dragon, une allée de sycomores, droite et rapide, monte jusqu'au sommet de la montagne, que couronne une double ligne de vieux marronniers. De là, on voit s'étendre jusqu'en bas tla foule des tombeaux, foule immobile et silencieuse jusqu'à l'heure du suprême coup de trompette; et puis l'œil plane sur Paris, dont les bruits montent semblables aux grondements du Niagara.
A droite, en descendant dans un endroit complètement dépourvu d'arbres, on aperçoit le cimetière des pauvres, où la croix de bois est le seul ornement funéraire. Quoique en présence de la mort, l'inégalité humaine se fait encore sentir ici, mais à la surface seulement, car à l'intérieur, sous le marbre comme sous le tertre nu, l'œuvre de Dieu s'accomplit avec une impartialité inexorable : hommes de génie, grands seigneurs ou pauvres diables, tout le monde pourrit là, côte à côte, et les reptiles nécrophages dévorent tout avec une égale avidité.
A gauche de l'avenue des Acacias, dont nous avons parlé tout à l'heure, dans un angle plein d'ombre et de mystère, se cache un mausolée, sorte de chapelle gothique avec toiture fouillée à jour et supportée par quatre colonnettes : c'est le tombeau d'Héloise et d'Abélard, que l'on voit couchés tous deux sur la pierre tumulaire.
Ce tombeau, apporté là en 1804, lors de la dédicace du cimetière, a été érigé en 1779 par les soins de la dame Caroline de Roue-y, alors abbesse du Paraclet, ainsi que l'indique l'épitapl.e ci-dessous, et qui fut composée par l'Académie des inscriptions et belles-lettres :
Hic Sub eodem in:ivmore jacent
Hujus monasterii
Couditor, Petrus Abselardus
Et abbatissa prima, Heloïssa
Olim studio, ingénie-, amore, infaustis nuptiis
Et pœnitentiâ
Nunc œternà, quod speramns, felicitate conjunetî.
Petrus obiit xx aprilis, anno 1141 ;
Heloïssa, xxn mai 1163.
Curis Carolse de Roucy, Paracleti abbatissa,
MDCCLXIX.
Pierre Abélard, né au bourg de Palais, près de Nantes, vingt ans juste avant la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, avait suivi les cours du nominaliste Roscelin, puis di^ célèbre Guillaume de Champeaux, et était bientôt devenu le rival de ses maîtres. A l'âge de vingt-deux ans, il ouvrit une école à Melun, puis à Corbeil, et puis enfin il vint à Paris, où sa parole puissante fit sensation ; il eut jusqu'à trois mille auditeurs.
Déterminé par la réputation de ce maître célèbre, Fulbert, chanoine de Notre-Dame, le choisit pour être le professeur de sa nièce Héloîse, jeune fille de qualité, pleine d'esprit et ravissante de beauté. Mais la philosophie du maître ne put tenir contre tant de charmes, il conçut bientôt la plus vive passion pour son élève, et celle-ci ne tarda pas à le payer de retour.
Une fois l'un à l'autre, les deux amants coururent cacher leur amour en Bretagne, où Héloîse mit au monde un fils qui fut nommé Astrolabius. Voulant ensuite réparer autant que possible ses torts envers son amante, Abélard l'épousa en secret; mais cette réparation ne put apaiser la colère de Fulbert, dont la haine avait besoin de vengeance. Pendant une nuit, il fait surprendre dans son lit le mari de sa nièce, et le fait odieusement mutiler :
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un dévot !
Abélard courut se cacher dans l'abbaye de Saint-Denis, et y prit l'habit religieux, pendant qu'Héloîse, de son côté, prenait le voile au couvent d'Argenteuil.
Plus tard, Abélard sortit de sa retraite et rouvrit une école à la sollicitation de ses élèves; mais la hardiesse avec laquelle il appliquait la philosophie à la théologie, et ses succès surtout, lui suscitèrent des ennemis. En 1122, il fut condamné au concile de Soissons pour son traité de la Trinité. C'est alors qu'il se retira à Nogent-sur-Seine, et y fit bâtir sous le nom de Paraclet {Paractéo, je console), un oratoire, où plus tard il établit Héloîse avec des religieuses.
En 1140, il se trouva aux prises avec saint Bernard, qui le fit condamner à Sens pour crime d'hérésie. Cet honnête saint Bernard, qui, par acte authentique, promettait au seigneur de
Chàtillon autant d'arpents dç terre dans le ciel que celui-ci en donnerait à l'abbaye de Ligny, saint Bernard, disons-nous, ne pouvait tolérer les nouveautés de langage du libre penseur !
Le pauvre philosophe, abreuvé d'amertume, partit pour Rome afin de s'y justifier; mais en passant a Cluny, il se lia avec Pierre le Vénérable, abbé du lieu, qui le détermina à prendre l'habit, et le réconcilia avec ses ennemis, mais à quelles conditions?...
Héloïse, qui était née en 1 101, mourut en 1164 : elle était de vingt-deux ans plus jeune, et mourut vingt-deux ans après lui.
11 y a donc sept siècles que les illustres défunts sont descendus dans la tombe, et depuis sept siècles cette tombe a été pour les philosophes et pour les amants un lieu' de pèlerin aie.
A quelques pas de là, tout un groupe de célébrités équestres dort ignoré à l'ombre, après avoir fait courir la génération dernière au Cirque des Franconi.
En revenant à l'allée des Acacias, on se trouve en face d'un tombeau aux bas-reliefs fantasmagoriques : des morts y sont drapés dans leurs linceuls et semblent revenir pour amuser les vivants; le sujet est assez mal choisi : ce tombeau est celui de Robertson, physicien, chimiste et aéronaute tout à la fois. Né à Liège en 1762, Gaspard Robertson fut, sous l'Empire, professeur de chimie; il perfectionna le miroir d'Archimède, excita la curiosité du grand monde par ses expériences, et a laissé des Mémoires scientifiques très-intéressants.
Mais nous n'en finirions pas si nous voulions entreprendre la nomenclature de tous les mausolées entassés pêle-mêle en ce champ des morts. Nous allons donc, au hasard, tâcher de citer les plus illustres.
D'abord, nous nous trouvons au milieu d'une réunion d'écrivains, honneur de la littérature française, dont les restes ont été transportés ici des divers lieux où on les avait inhumés : Boileau, Molière, La Fontaine et Racine forment cette assemblée d'élite.
Racine, natif de La Ferté-Milon, est un de ces auteurs que tout le monde sait par cœur; ce quatrain, composé pour lui, renferme le plus bel éloge qu'on eu puisse faire :
Du Théâtre-Français l'honneur et la merveille, Il sut ressusciter Sophocle eu ses écrits, Et dans l'art d'enchanter les cœurs et les esprits, Surpasser Euripide et balancer Corneille.
Molière, qui par ses comédies a fait plus pour les mœurs que tous les prédicateurs les plus célèbres.
La Fontaine, le fabuliste de Château-Thierry, dont les mordantes satires auraient bien pu le conduire à la Bastille :
Et qu'importe, dit l'âne, à qui je sois ! Sauvez-vous et me laissez paître, Notre ennemi, c'est notre maître, Je vous le dis en bon franeois!
Enfin, Boileau, qui flagellait tout le monde, mais avait soin, lui, d'encenser le monarque-soleil :
Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!
Ailleurs, on se trouve au milieu des célébrités du premier Empire : Lefebvre, fils d'un meunier de Rufach (Haut-Rhin), qui plus tard devint maréchal de France et duc de Dantzick; Lefebvre, qui n'était que sergent aux gardes françaises en 1789, était général de division cinq ans après; on marchait vite en ce temps-là! Après s'être distingué dans les principales batailles de la République et de l'Empire, il s'empara de Dantzick, jusque-là réputé imprenable. Après la chute de l'Empire, il eut, comme bon nombre de ses collègues, sa part de largesses de la Restauration; il fut nommé pair en 1819 et mourut en 1820.
Gouvion Saint-Cyr est représenté debout sur son mausolée, tenant à la main la loi sur le recrutement.
Laurent Gouvion Saint-Cyr, né à Toul (Meurthe) de parents sans fortune, mais qui pourtant lui avaient fait donner une certaine instruction, se destinait à la vie artistique et avait débuté par donner des leçons de dessin.
En 1789, il embrassa les idées nouvelles et obtint un petit emploi dans la garde nationale de Paris : c'était singulièrement débuter dans la carrière des armes! En 1792, quand la patrie était en danger, que le canon d'alarme tonnait par intervalles et que des bureaux d'enrôlements étaient ouverts sur différents points de la capitale, il entra dans le bataillon des chasseurs républicains, exclusivement formé de volontaires parisiens.
Pendant dix ansil fit les campagnes du Rhin, de Rhin et Moselle, suivit Custine, Beauharnais, Hoche et Moreau, fut fait général de division en 1794, et en 1798 fut nommé général en chef de l'armée de Rome, puis en 1802 fut appelé à commander celle de Naples. Après être resté quelque temps sans emploi à cause de ses idées-républicaines, il fut rappelé au service en 1809, fit la brillante campagne de la Catalogne, et pris part à celle de Russie. Chargé, en 1813, de défendre Dresde contre une armée formidable, il obtint, après un long siège, une capitulation honorable et n'en fut pas moins retenu prisonnier par trahison.
Rentré en France en 1814, il reconnut le gouvernement, de Louis XVIII et fut plusieurs fois chargé du portefeuille de la guerre. Il est l'auteur des lois sur le recrutement, sur l'avancement militaire et les pensions de retraite.
En 1821, le. parti ultra-royaliste l'ayant éloigné du ministère, il se retira dans la vie privée et s'occupa de rédiger ses mémoires , documents précieux pour servir à l'histoire de son temps.
Gouvion Saint-Cyr est mort en 1830. Au-dessus du tombeau de l'ancien général se. dresse, à une hauteur prodigieuse, l'une des œuvres capitales de la nécropole, c'est le mausolée de la princesse russe Demidoff, dont l'architecture semi-orientale est imposante, sévère et gracieuse en même temps -, des martres, des hermines, des marteaux de mineurs Pt autres attributs, figurés çà et là dans l'ornementation, rappellent les immenses propriétés que cette famille possède dans le gouvernement de Perme et ailleurs.
Heureux les payans russes s'ils appartenaient tons à des maîtres comme les Demidoff! En effet, traiter le serf comme un enfant dont on a tutelle est de tradition dans la famille, et il faut que cet éloge soit bien mérité pour qu'il s'échappe de notre plume, car le mot de maître sonne mal à notre oreille. Les Demidoff ont établi des écoles gratuites où les paysans sont obligés d'envoyer leurs enfants : ces enfants, devenus grands, sont rachetés du service militaire, à moins que ce ne soient de mauvais sujets, moyennant une redevance en travail de tant d'heures par semaine et pendant tant d'années; le paysan se marie-t-il, on lui donne une maison proprette, et on lui fait quelques avances, toujours remboursables de la même façon; le blé ou les légumes viennent-ils à manquer dans ses terres, des achats considérables sont faits par le comte en des contrées plus heureuses pour subvenir aux besoins de ses enfants; enfin, un jardin d'expérimentations est organisé à ses frais pour les progrès de l'agriculture.
La vaccine, dès qu'elle a été découverte, a été mise en pratique dans tous les villages appartant à cette noble famille, et tous ces villages se font remarquer par l'aisance, la propreté, la bonne humeur et la beauté du sang.
Voilà des souvenirs qui, plus que le monument superbe, illustrent la mémoire, de la princesse Demidoff.
Nous nous retrouvons encore au milieu des célébrités du premier Empire : nous sommes devant le tombeau de Macdonald, dont la simplicité contraste avec la pompe que certaines familles complètement ignorées déploient, dans leurs sépultures.
Alexandre Macdonald, duc de Tarente et maréchal de France, naquit à Sedan en 1765; il était d'une famille écossaise, comme l'indique la particule mac qui commence son nom. Engagé d'abord dans le régiment irlandais Dillon, il fit ensuite partie de l'armée de Dumouriez, se distingua à Jemmapes, où il fut fait colonel; il défit plus tard le duc d'York en plusieurs rencontres.
En 1795, il traverse le Vahal sur la glace et s'empare de la flotte hollandaise emprisonnée : c'est alors que l'on vit des hussards français prendre des vaisseaux à l'abordage. Macdonald fut, après cet avantage, nommé général de division. Envoyé en Italie en 1798, il remplaça Championnet dans le commandement de Naples, réduisit la Calabre, puis avec une poignée d'hommes il disputa à Souvarow le passage de la Trébia en 1799.
Disgracié pour avoir défendu Moreau, il fut rappelé au service en 1809, fut nommé maréchal à Wagram, puis fait duc de Tarente. En 1812, il commanda le 10e corps en Russie, combattit à Lutzen, à Bautzen et à Leipzig, et pendant la campagne de France, il commanda l'aile gauche de l'armée.
Après l'abdication de Napoléon, Macdonald fut nommé membre de la Chambre des pairs et chargé, de licencier l'armée de la Loire. En 1816, il devint grand chancelier de la Légion d'h"nneur, et conserva cette dignité jusqu'en 1831.
La Restauration a été la pierre d'achoppement de bien des gloires impériales, et lorsqu'on voit siéger à la Chambre des pairs ces soldats sortis des rangs du peuple, quand on les voit jouer au sacre de Charles X les rôles de ducs de Normandie, de Guyenne et Gascogne, etc., on est moins frappé par les concessions de l'ancien régime à la révolution que par la chut.-! morale de ces illustres prolétaires : satellites d'un astre <;ui n'était plus, ils devaient se retirer et s'abstenir.
Eu face de Macdonald est un modeste mausolée dont un basrelief représente l'intérieur d'une prison où une femme ôte les vêtements pour en couvrir le prisonnier, dont elle endosse ses habits; on a reconnu la tombe de Lavallette, une des victimes de la terreur blanche.
Marie Chamans Lavalette, né à Paris en 1709, d'une famille de commerçants, se distingua pendant la campagne d'Italie, et fut choisi comme aide de camp par le général Bonaparte, qu'il accompagna en Egypte, et plus tard il le suivit en Allemagne et en Prusse. 11 fut fait comte et s'allia à la famille impériale par son mariage avec une demoiselle de Beauharnais, nièce de l'impératrice. Eu 1814, il était directeur des postes, et perdit cette place au retour des Bourbons; mais il reprit ses fonctions en 1815, dès que les princes curent quitté Paris; il seconda de tout son pouvoir le retour de Napoléon. Accusé pour cette conduite après les Cent-Jours, il fut condamné à moit malgré la capitulation, et l'arrêt allait Être exécuté, quand M'" Lavalette, par un généreux dévoùment, parvint à l'arracher à la mort en s'introduisant dans sa prison et en changeant de vêtements avec lui. Trois officiers anglais, MM. Hutchinson, Wilson et Bruce, favorisèrent son évasion en le conduisant jusqu'aux frontières. 11 se retira on Bavière, et obtint, en 1820, la permission de rentrer en France. Il est depuis resté étranger à la politique, et mourut en 1830.
M"" Duchesnois, qui se trouve un peu plus loin, est représentée sur son tombeau en costume tragique; du bras droit elle embrasse une urne cinéraire, et de la main gauche elle tient un poignard.
Le baron Dupuytren repose à coté d'elle sous une pierre massive et d'un goût très-contestable. Guillaume Dupuytren, né à Pierre-Bafnère (Haute-Vienne) en 1777, embrassa la carrière chirurgicale, et fut, à dix-huit ans, nommé prosecteur (premier découpeur) de la Faculté, puis à vingt-quatre ans, chef des travaux anatomiques. Il devint bientôt chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, inspecteur général de l'Université, premier chirurgien du roi, baron et membre de l'Institut.
Dupuytren n'a que très-peu écrit; il était avant tout professeur et praticien. 11 a perfectionné les travaux de ses prédécesseurs et a pratiqué toutes les opérations chirurgicales. Sa dextérité, son sang-froid, sa hardiesse que l'on a pris pour de l'inhumanité, son esprit inventif, lui ont acquis le premier rang parmi les chirurgiens de notre époque : on lui doit plusieurs opérations nouvelles. Dupuytren amassa une fortune de 7 millions ; il légua en mourant 200,000 fr. pour la fondation d'une chaire d'anatomie pathologique. Ses intentions ont été dépassées, puisque, outre la chaire en question, on a créé avec ses fonds un musée anatomique que l'on ajustement nommé Musée Dupuytren.
Un jeune lieutenant d'artillerie, nommé Couteau, et tué au siège d'Anvers, repose, à droite en montant, sous un mausolée en forme de tente, avec cette inscription qui n'est autre qu'une pensée du chant des Girondins :
Décorum est pro patria mori!
Ici le chemin se bifurque pour suivre d'un coté la terrasse du Dragon, et de l'autre pour sinuer sous un couvert encombré de tombeaux.
A l'angle /orme par ces deux routes, on a devant soi un petit jardin rempli de fleurs, entouré d'une grille eu fer noir, mais n'ayant ni mausolée, ni môme le moindre tertre : c'est que depuis bientôt cinquante ans que le défunt repose là-dessous le corps s'est ambuté et le sol s'est nivelé. Cette tombe est celle de Ney, maréchal de France, duc d'Elkingen et prince de la Moskowa.
Lui non plus ne sut pas rester fidèle à l'infortune de Napoléon : après l'abdication de Fontainebleau, il accepta les faveurs de Louis XVIII et fut nommé pair de France; mais qu'advintil? C'est qu'au retour de l'île d'Elbe, les Bourbons crurent pouvoir compter sur lui et le chargèrent d'arrêter la marche
de l'illustre exilé. Était-ce possible? Ney, entraîné par ses troupes et aussi par son cœur, se rangea sous le drapeau de celui qu'il devait ramener dans une cage de fer et marcha avec lui sur Paris.
Après la défaite de Waterloo, Ney fut arrêté le 5 août, toujours malgré la capitulation , et malgré la belle défense de MM. Dupin et Berryer, il fut condamné à mort. Le 7 décembre suivant, à huit heures du matin, il fut fusillé sur la place de l'Observatoire. Ney périt donc, accusé de trahison par l'ancien régime, tandis que d'un autre côté ses anciens compagnons d'armes murmuraient de son inconcevable inaction aux Quatre- Bras.
Triste conséquence de la situation où il s'était mis : mais paix à sa cendre et rappelons-nous seulement qu'il fut surnommé le Brave des Braves.
Gage de Martignac, le vaudevilliste, secrétaire d'État, repose au milieu de cette pléiade héroïque : c'était lui qui pouvait sauver la Restauration, aussi la Restauration eut-elle soin de l'éloigner; il mourut en 1832.
Suchet, duc d'Albuféra, vient ensuite. Né à Lyon en 1772, il s'enrôla à vingt ans, avança rapidement dans les armées de la République, se distingua en Italie sous Schérer, Augereau et Masséna; eut part, en 1797, aux négociations avec la Suisse; suivit Brune en Italie comme major général, rendit d'éminents services dans la campagne de Marengo, fut chargé de diverses missions après la paix de Lunéville, contribua puissamment aux victoires d'Austerlitz et d'Iéna, ainsi qu'aux succès de la campagne de Pologne. Mais ses campagnes dans la Péninsule espagnole, de 1808 à 1812, mirent le comble à sa gloire. La victoire de Morgalef, la prise de Lérida et de Tarragone, l'occupation du mont Serrât, lui valurent le bâton de maréchal. Il prit ensuite Oropeza, Murviédo, l'ancienne Sagonte, soumit le royaume de Valence, et ne battit en retraite vers les Pyrénées que quand les troupes françaises eurent été refoulées sur tous les points.
Après la chute de l'Empire, il fut créé pair de France par Louis XVIII, et mourut en 1820 à Marseille.
Suchet s'était distingué en Espagne par sa justice et sa modération autant que par sa bravoure : il a laissé sur la guerre de la Péninsule des mémoires très-intéressants.
Le tombeau de l'amiral Décrès, qui se trouve un peu plus loin, se distingue par deux bas-reliefs très-remarquables : celui de droite, le plus estimé, représente le hardi marin en train de porter la remorque au vaisseau le Glorieux, le 12 avril 1 792 ; le second représente le combat à outrance du Guillaume Tell devant Malte.
Denis Décrès, né à Château-Vilain (Haute-Marne) en 1705, s'engagea dans la marine à l'âge de quatorze ans et passa par tous les grades, jusqu'à celui de vice-amiral.
Après la défaite d'Aboukir où il commandait l'escadre légère, il revenait à Toulon avec le Guillaume -Tell, lorsqu'il fut rencontré par une escadre anglaise : il ne se rendit qu'après une glorieuse défense.
De 1802 à 1815, il fut ministre de la marine; il mourut en
A gauche de Décrès on voit un mausolée surmonté d'une statue équestre, plus grande que nature et d'un très-bel effet; c'est le tombeau du général Gobert, qui y est représenté renversé sur la croupe de son cheval au moment où il vient d'être mortellement blessé; le tirailleur qui l'a frappé est arrivé en rampant jusque sous le poitrail de sa monture qu'il saisit par la bride.
Gobert, natif de la Guadeloupe, fit les campagnes de la République, et était arrivé au généralat quand une mort prématurée vint terminer une carrière pleine d'avenir. Son fils, le baron Gobert, par les soins duquel fut érigée cette tombe, mourut en Egypte en 1833, pour s'être baigné dans les eaux du Nil.
Possesseur d'une fortune considérable, il en laissa la plus grande partie à l'Institut, et fonda deux prix de 10,000 francs de rentes pour être décernés aux auteurs des deux meilleurs ouvrages sur l'histoire de France. M. Augustin Thierry a obtenu, en 1840, l'un des prix fondés par le baron Gobert.
Tout près de là un tombeau eu forme de socle supporte un trépied de bronze surmonté de flammes; c'est celui de Windsor, auquel on doit l'usage du gaz courant : Windsor est un de ceux qui on fait oublier le modeste ferblantier de Soissons, si fort en vogue au commencement de notre siècle. Quoi qu'il en soit,
MENILMONTANT.
M. Quinquet doit avoir sa place dans la galerie des hommes utiles.
Vient ensuite l'humble pierre grise qui recouvre Larrey, avec cette inscription si simple venue de Sainte-Hélène :
« C'est l'homme le plus vertueux que j'aie jamais connu. « (Testament de Napoléon I".)
Puis on arrive devant le modeste sarcophage de Dulong, tué en duel par Bugeaud, alors général et député.
Près de la repose l'amiral Bruat, enseveli, selon l'usage, dans son pavillon.
A droite, au milieu d'un sombre couvert sans chemin ni viette, est le mausolée de Manuel, l'éloquent député de Barcclounette, qui fut expulsé de la chambre, en 1823, pour avoir dit aux Bourbons de trop dures vérités. C'était alors le beau temps des luttes parlementaires; aux luttes des champs de bataille avaient succédé celles de la parole, et les orateurs de l'opposition faisaient payer cher à la Restauration le triomphe de Waterloo. L'expulsion de Manuel fut l'occasion d'un épisode qui, comme bien d'autres, aurait dû éclairer les ultra-royalistes sur les vrais sentiments du pays : lorsque le député, sommé de quitter la tribune, eut répondu, comme Mirabeau, qu'il ne sortirait que par la force, on requit le garde national Mercier, chef du poste de la chambre, d'arrêter le factieux. « Dieu me garde de sévir contre un homme qui défend si bien les droits de mon pays et les miens! » répondit Mercier. Et l'on fut obligé de faire venir les gendarmes.
Bras , tète et cœur , tout était peuple en lui !
a dit l'immortel chansonnier en parlant de Manuel. Aujourd'hui le tribun partage avec le poète sa demeure posthume. Le cercueil de Béranger est venu chercher un asile dans le tombeau de Manuel.
Un peu plus loin se trouve le tombeau du général Foy, uni.' des œuvres les plus remarquables du Père-Lachaise : l'éloque t orateur y est représenté a la tribune, en train de prononcer une de ses immortelles harangues. Il est à déplorer que, par un anachronisme encore en vogue à l'époque où fut faite la statue, on l'ait représentée sans autre vêtement que le manteau qui la drape : les draperies et le nu, l'école d'alors sacrifiait tout à cela.
Avant de quitter cette partie du cimetière, saluons la tombe d'Andrieux où sont gravés ces quatre vers du défunt :
Que ne peut-on racheter à prix d'or Un bien si grand , une tête si chère ! Que n'avons-nous a donner un trésor !
Nous l'offririons pour revoir notre père!
(L'alchimiste , Saint Andkiecx.)
Professeur de belles -lettres à l'École polytechnique, Andrieux fut admis à l'Institut lors de sa création (1797), et devint, en 1829, secrétaire perpétuel de l'Académie. Il était né en 1759, et mourut en 1833.
En sortant de ces épais massifs, on se trouve en une sorte de rond-point ayant au centre le tombeau de Casimir Perrier. L'éminent orateur y est, comme le général Foy, représenté à la tribune; seulement ici le nu et les draperies de convention ont disparu : la statue du défunt est en costume du temps; c'est moins prétentieux, moins théâtral et plus historique.
Au milieu d'un vaste terrain qu'entoure une haie vive à hauteur d'homme, se dresse un piédestal quadrangulaire avec bas-reliefs sur trois côtés : celui de face représente l'Éloquence; celui de gauche, la Fermeté, et celui de droite, la Justice. L'exministre de Louis-Philippe y est debout , dans une attitude Hère, et montre du doigt ce mot gravé en lettres d'or sur une table de bronze : Liberté. A ses pieds on lit cette inscription gravée dans la pierre :
Sept fois député,
président du conseil des ministres sous le règne
de Louis -Philippe I",
il défendit, par son éloquence et son courage, l'ordre
et la liberté à l'intérieur,
la paix et la dignité nationale à l'extérieur.
Casimir Perrier était né à Grenoble en 1777, d'une famille
de négociants. En 1799, il était officier dans le génie; mais ensuite il quitta la carrière des armes pour prendre part aux spéculations financières de son frère Scipion. Il dirigea longtemps une des premières maisons de banque de Paris, et fonda de grands établissements industriels. En 1816, il se signala comme publiciste par une brochure contre les emprunts à l'étranger. 11 fut élu député en 1817, et pendant plusieurs aunées il fit partie de cette opposition où brillaient Foy, Manuel, Benjamin Constant, etc. En 1830, il était un des deux cent vingt et un. Élu président après la révolution de juillet, il déploya courage et talent. Nommé chef du cabinet a la chute de Laffitte, il sacrifia sa popularité aux désirs du pouvoir. Néanmoins, il répondit aux exigences des cours du Nord par la prise d'Anvers et l'occupation d'Ancone. Mais épuisé de longue main par les luttes parlementaires qui escomptent l'homme le mieux trempé, et aussi par la phthisie, il mourut en 1832.
Le mausolée qu'on lui a élevé est le. fruit d'une souscription nationale ; le terrain au milieu duquel il se trouve est estimé à plus d'un demi-million.
Derrière l'ancien ministre se dresse, imposant et sévère, un immense tombeau de granit , remarquable par sa masse, mais sans aucun ornement; c'est là que repose Monge, un des savants de l'expédition d'Egypte, ainsi que l'indique l'architecture du monument.
A droite de Monge est la tombe de M'"0 Raspail , dont l'aspect attriste l'âme ; cette tombe, signée Étex, représente une prison avec sa porte massive et sa lucarne garnie de grilles auxquelles s'accroche la défunte, enveloppée dans son linceul.
Pendant que nous errions à travers les tombeaux , écartant les lierres pour nous frayer un passage ou lire les inscriptions, des myriades de petits oiseaux gazouillaient dans les arbres, et le soleil , dardant à travers les cyprès, donnait un air de fête à ce vaste champ des morts.
Où aller maintenant? de quel côté diriger nos pas à travers ce dédale? marchons donc au hasard!... A gauche d'une sombre avenue de sycomores, une chapelle de marbre, d'architecture coquette, porte sur sou fronton ces mots en lettres d'or : Général Boyer. C'est le tombeau de l'ex-président de la république d'Haïti.
En continuant de ce côté, nous trouvons, au détour d'un chemin rapide, un petit sarcophage de style grec placé au pied d'un coteau couvert de ronces, et l'on passerait sans prendre garde à cette tombe mesquine, n'était le nom gravé dessus en gros caractères : Talma.
Talma, fils d'un dentiste et dentiste lui-même, a, de concert avec David , fortement contribué à la transformation de l'art ; mais qui ne connaît Talma comme tragédien? Nous allons donc citer de lui un trait à peu près inédit, et qui le fera voir sous un autre jour : tout le monde connaît l'artiste, nous allons faire voir l'homme honnête et délicat.
Un jour que Talma était en train de lire la correspondance que tous les matins en s'éveillant il trouvait étalée sur la table de nuit, il ouvre un petit poulet rose qui était ainsi conçu : « Monsieur, j'ai dix-huit ans, je suis jolie, j'ai de la fortune, un beau nom et un fiancé, je sacrifie tout cela à celui qui m'a fait éprouver des émotions si douces et si terribles, je veux être à vous. Si vous acceptez ces avances, comme tout homme à votre place serait heureux de le faire, veuillez vous trouver mardi prochain, à trois heures de l'après-midi, au jardin des Tuileries, sur la terrasse du bord de l'eau, j'aurai un mouchoir blanc à la main et des rubans bleus à mon chapeau. »
Le grand comédien, alors dans la force de l'âge, ressentit un juste orgueil de l'effet produit par son taleut sur cette jeune imagination , mais au lieu de songer à en abuser, il résolut de détruire le charme fascinateur. Le jour donc du rendez-vous, la jeune fille aux rubans bleus fut étrangement surprise de se voir abordée par un homme à barbe longue, en costume malpropre et dont le chef était plongé jusqu'aux oreilles dans un chapeau de forme ridicule. — Monsieur, que me voulez-vous? lui demanda la jeune personne qui ne se doutait guère à qui elle avait affaire. — Eh mais! ma toute belle, je me rends à votre aimable invitation, c'est moi qui vous ai causé des émotions si terribles et si douces, c'est moi qui suis Talma! Et puis, ayant pitié de l'embarras de la pauvre fille, il prend aussitôt le ton paternel et déploie tout ce qu'il a de puissance persuasive pour lui faire comprendre qu'au théâtre tout n'est que fiction, mise en scène, et que souvent le héros de la rampe est un bien triste sire chez lui.
Ce trait de délicatesse serait certainement resté ignoré de tous si la jeune personne, devenue grande dame, ne l'avait elle-même raconté alors que Talma ne pouvait plus, hélas ! porter ombrage à personne.
En face de la pierre du grand tragédien s'ouvre une avenue de platanes aboutissant a un tombeau caché dans un bosquet; cette partie du cimetière est désignée sous le nom de Bosquet de Jacques Delille; il se trouve là au milieu d'une pléiade d'artistes, d'écrivains et de compositeurs.
Bellini , l'auteur du Pirate, de Norma , des Puritains, de Zaïre et de la Somnambule, repose sous une. pierre où est assis l'ange, de la douleur, de grandeur naturelle ; pierre et statue sont couvertes d'inscriptions gravées tant bien que mal par les admirateurs du maestro. Bellini est né à Catane en Sicile et est mort à Puteaux. Tout près de là est l'architecte Brongniart, auquel on doit le palais de la Bourse.
Puis le Piémontais Saliva, natif de Casai, qui fut directeur du Conservatoire de Varsovie, maître de chapelle de l'empereur de Russie, directeur du Conservatoire royal de Musique de Milan et de la Congrégation pontifico-académique de Rome. 11 mourut à Paris le 20 décembre 1855.
Hérold vient ensuite; il est couché auprès de sa femme et de sa fille; sur sa tombe est une lyre aux cordes brisées.
Boîeldieu, l'auteur de la Dame blanche, est là tout près de la famille Érard.
Sur une pierre grise de la plus modeste apparence se voit le nom de Louise Dugazon, morte en 18'21. Le talent de la célèbre chanteuse est trop connu pour que nous ayons besoin d'en parler; quant à son cœur, on peut en juger par cette simple inscription inspirée par la reconnaissance :
C'était ma meilleure amie, c'était ma mère!
Mais la main pieuse qui soignait cette tombe s'est bientôt refroidie à son tour, car les orties et la pariétaire l'auront bientôt fait disparaître.
Sous un mausolée, splendide monument de granit et de bronze, repose Bavrio, poëte, artiste et industriel ; sur la face, le buste du défunt est coulé en bronze avec cette inscription dessous :
Bavrio, mort le 4 décembre 1814, âgé de 59 ans !
11 était célèbre dans l'art du bronzier doreur et connu par ses poésies fugitives. En mourant il fonda un prix de 9,000 IV. pour être décerné au premier qui trouverait un remède aux maux que l'emploi du mercure fait endurer aux ouvriers doreurs. — Au-dessous encore on lit ce quatrain :
11 descend dans la tombe en conjurant l'effet D'un métal meurtrier, poison lent et funeste. Son corps n'est déjà plus, mais sa vertu nous reste, Et son dernier soupir est encore un bienfait !
La médecine n'a pas encore répondu au vœu du défunt; mais l'industrie a obvié au mal : M. de Ruolz a trouvé l'art de dorer et d'argenter sans mercure, et un industriel dont le nom nous échappe a inventé rétamage des glaces à l'argent.
Derrière cette tombe sont les attributs en bronze, et d'un fini admirable, de la Science et des Arts, et puis cet autre quatrain :
Un fils d'Anacréon a fini sa carrière, 11 est dans ce tombeau pour jamais endormi : Les enfants des beaux arts sont privés de leur frère. Les malheureux ont perdu leur aini !
Le tombeau de Marochetti, campé sur une hauteur, domine celui d'Armand de la Comédie-Française.
Dans un coin perdu, une tombe d'enfant est ornée d'un obélisque microscopique avec cette laconique inscription :
/( naquit, souffrit et mourut.
A quelle tombe d'homme, fùt-il centenaire, cette épitaphe ne siérait-elle pas?...
Sur le marbre qui couvre Magendie, on n'a rien mis que son nom, et cela seul suffit !
La famille de Chénier a près de là son domicile posthume surmonté de l'urne antique où se lit cette pensée :
La mort ne détruit pas ce qui n'est pas matière!
Mais André manque à cette réunion suprême; sa place est marquée par ces quatre vers :
Auprès d'André Chénier avant que de descendre, J'élèverai la tombe où manquera sa cendre, Mais où vivront du moins, et son doux souvenir, Et sa gloire et ses vers dictés pour l'avenir !
Plus loin, M"c Joséphine de Rohan-Chabaud, marquise de Béthisy, dont le tombeau se distingue par une élégante simplicité.
Plus loin encore, une pierre disparue sous un linceul de lierre ; c'est dommage pourtant, car il y a là une réflexion philosophique faite an passant par le défunt, et que nous avons eu toutes les peines du monde à déchiffrer; cette réflexion, la voici :
Tassant , par où tu passes, j'ai passé,
Par où j'ai passé , tu passeras !
Comme toi , vivant j'ai été ,
Comme moi , mort tu seras ! j
Mais nous arrivons au milieu d'une multitude de monuments, de chapelles, etc., qui rivalisent de luxe, où reposent des morts complètement inconnus; rebroussons donc chemin! Derrière la tombe d'Hérold , mentionnée tout à l'heure, se dresse une colonne d'assez mauvais goût, sous laquelle gît M.»'" Blanchard, l'aérouaute, dont la fin tragique est connue ue tout le monde.
A droite, au milieu d'un bosquet de cyprès, on aperçoit une urne cinéraire posée sur une colonne qu'elle-même porte sur un socle :
C'est ici que repose
Madame Anne, Pierrette, Paulse Lavoisier, comtesse
de Rumford, née à Montbrizon, le 20 juin 1768,
et morte à Paris le 10 février 1856.
A quelques pas de là reposent la veuve du général Billon, exconstituant, et l'un des défenseurs de l'Argonne, et puis sa fille, femme du général Bertrand, qui eut au moins le mérite de ne pas être pair de France.
Au sommet de la montagne, dans les terrains nouvellement annexés, est le cimetière musulman avec une mosquée d'architecture mauresque. La princesse d'Oude et un membre de sa famille sont les premiers hôtes de cette nécropole.
Derrière le tombeau d'Héloise et d'Abélard, est un cimetière réservé au culte israélite; à droite en entrant, on admire une chapelle funéraire de style grec, devant laquelle sont deux jardinières ornées de fleurs, c'est le tombeau de Rachel.
Un peu plus loin à gauche, estceluidela famille Rothschild, qui semble avoir servi de modèle au précédent.
La sépulture de la famille Bernheim d'Allegri est surmontée d'une pyramide de granit avec étoiles et vignettes d'or : ce tombeau, peut-être un peu voyant, a un cachet oriental qui sied au Gimetière où dorment les enfants de Jacob.
Au fond se trouve le mausolée de la famille Fould, avec cette inscription dans le milieu :
Ici, le repos; là-haut, le bonheur!
Puis au fond, au-dessus des épitaphes de trois dames de la famille, on a gravé cette touchante dédicace :
A vous, amours et douleurs de ma vie...
Le Père-Lachaise est comme une seconde ville dans Paris, ville non moins riche en monuments dont l'aspect réveille des souvenirs, cité silencieuse, mais dont la population, incessamment accrue, l'emporte en nombre sur celle des vin0t arrondissements.