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CHAPITRE XIII

Re'action contre les Armagnacs. — Horribles massacres. Capeluche le bourreau.

La captivité du duc Charles d'Orléans, fait prisonnier à la déplorable défaite d'Azincourt (25 octobre 1415); la mort du connétable d'Albret, qui commandait, celle des deux fils aînés de Charles VI, assurèrent toute l'autorité au comte Bernard d'Armagnac, qui s'étant fait nommer connétable et surintendant des finances, régna par la terreur et les exactions. Une première conspiration se trama pour le renverser; elle devait éclater le jour de Pâques de l'an 1410; mais la femme de Michel Laillier, changeur parisien, la dévoila à Bureau de Dammartin, qui avertit immédiatement la cour. Tanneguy du Chastel, prévôt de Paris, fit occuper le quartier des Halles où devaient se réunir les conjurés; les uns s'enfuirent, les autres furent exécutés en public ou jetés à la Seine pendant la nuit. Un chanoine de Paris, Guillaume Dorgemont, auquel la charge de chancelier était promise, fut condamné à 80,000 écus d'amende, mitre, prêché publiquement, et enfermé pour le reste de ses jours au pain et à l'eau.

Malgré ce triomphe du connétable, son antagoniste, le duc de Bourgogne faisait chaque jour des progrès,- en promettant exemption des aides, tailles, dîmes, gabelles et autres vexations dont le pauvre peuple était grevé. Reims, Châlons, Troyes, Auxerre avaient arboré la croix de saint André et chassé les collecteurs d'impôts. Une seconde conspiration se forma en faveur du duc; mais elle fut dénoncée par un pelletier de la rue Saint- Jacques , et quand un détachement bourguignon, -eoroniandé par Saveuse, s'approcha de la porte Bordelles qu'on devait lui ouvrir, il trouva des troupes vigilantes sur les remparts. Il fut blessé, et ses partisans de l'intérieur pendus, exilés, torturés ou incarcérés. Les exactions du connétable, qui envoyait d'énormes sommes dans son comté, devinrent plus onéreuses que jamais. ,

« D'aucuns de ses gens d'armes, suivant le Journal d'un Bourgeois de Paris, furent pleins de si grande cruauté et tyrannie, qu'ils rostirent hommes et enfans au feu quand ils ne pouvoient payer leur rançon ; et quand on s'en plaignoit au connétable ou au prévost, leur réponse étoit : « S'ils n'y fussent pas allés, et ce fussent les Bourguignons, vous n'en parlassiez pas. Ainsi commença tout à enchérir à Paris, car deux œufs coustoient quatre deniers parisis; un petit fromage blanc, sept ou huit blancs; la livre de beurre, onze ou douze blancs; un petit hareng saur de Flandre, trois ou quatre deniers parisis; et ne venoit quelque chose de dehors à Paris, pour les gens d'armes dessusdits. Ainsi estoit Paris gouverné faussement ; et tant hayoient ceux qui gouvernoient ceux qui n'estoient pas de leur bande, qu'ils proposèrent que, par toutes les rues de Paris, ils les prendroient et tueroient sans mercy, et les femmes ils noyeroient; et avoient prinses par force les toiles de Paris aux marchands et autres sans payer, disant que c'estoit pour faire des tentes et des pavillons pour le roi, et c'estoit pour faire des sacs pour noyer lesdites femmes. Et encore plus, ils proposèrent que avant que les

Bourguignons venussent à Paris, ne que la paix se fist, ils vendroient Paris au roy d'Angleterre; et tous ceux qui pas ne dévoient mourir, dévoient avoir un escu noir à une croix rouge; et en firent faire plus de seize mille, qui depuis furent trouvées en leurs maisons. Mais Dieu, qui sçait les choses abscondées, regarda en pitié son peuple, et esveilla fortune, qui en sursaut se leva comme chose estourdie et mis les pans à sa ceinture, et donna hardement à aucuns de Paris de faire scavoir aux Bourguignons que ils tous hardizement venussent le dimanche ensuivant, qui estoit vingt neufviesme jour de may, à heure de minuit, et ils les mettraient dedans Paris par Ia porte Saint-Germain, et que point n'y eust de faute, et que pas ne leur faudroient pour mourir, et que point ne doublassent fortune; car bien sceusseut que toute la plus grande partie du peuple estoit des leurs. En icelle septnaine s'esmeurent les Bourguignons de Pontoise, et vinrent au jour dit et à l'heure à Grenelle ; et là. comptèrent leurs gens, et ne se trouvèrent que environ six ou sept cents chevaux, quand fortune leur dit que avec eux ferait la journée.

n A donc prinrent cœur et hardement , et vinrent à la porte Saint-Germain entre une heure et deux devant le jour, et en estoit chef le seigneur de l'Isle-Adam, et le beau sire de Bar ; et entrèrent dedans Paris, vingt neuviesme jour de mayt criants : « Nostre Dame ! la paix ! Vive le roy et le dauphin ! et la paix ! » Et tantost fortune, qui avoit nourri lesdites bandes, vit que nul gré ne lui savoient de son bien ; vint avec lesdits Bourguignons à toutes manières, et du commun de Paris, et leur fit rompre leurs portes et effronder leurs trésors, et piller ; et tourna sa roue si despitement en soi vengeant de leurs ingratitudes, pource que de paix n'avoient cure grand. Tout joyeux estoit qui se [pouvoit mueer en cave, ou en cellier, ou en quelque destour. Et quand le prévost de Paris, nommé Tanneguy du Chastel, vit fortune ainsi contre lui, et que les Bourguignons taschoient à emprisonner les autres en plusieurs prisons diverses, et le commun à piller, vint à Saint-Paul, print le dauphi.i, aisné fils du roi, et s'enfouy a tout (avec lui) droit à Melun, ce qui moult troubla la ville de Paris. »

Ce fut le lils de Pierre Le Clerc, aîné, marchand de fer sur le petit pont et quartenier de la porte Buci, Perrinet Le Clerc, qui, dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, ouvrit la porte aux Bourgignons. Presque instantanément la ville entière s'émut, et à l'aube du jour, deux cent mille hommes avaient, pris la croix de saint André. Tous les Armagnacs qui eurent l'imprudence de se montrer furent immolés à la rage des Parisiens.

« Le peuple, ajoute le Journal d'un bourgeois, moult échauffé contre les bandes, vint par toutes les hôtelleries de Paris quéraut les gens et ladite bande; et quant qu'ils en purent trouver, de quelque état qu'il fust, prisonnier ou non, aux gens d'armes étoient amenés en mi la rue, et tantôt tués sans pitié de grosses haches et d'autres armes.

« Et n'étoit nul homme à celui jour, qui ne portait quelque armes dont ils frappoient lesdits bandits en passant par emprès, despuis qu'ils étoient tous morts étendus.

« Et femmes et enfants, et gens sans puissances qui ne leurs pouvoient pas faire, ils maudissoieut en passant par emprès, disant !

ii Chiens, traître, vous êtes mieux que à vous n'appartient : encore en y eut que plut à Dieu, que tous fussent en tel état !

« Et si n'eussiez trouvé à Paris rue de nom, où n'eust aucune occision ; et en moins qu'on n'irait cent pas de terre despuis que morts estaient, ne leur demeuroit que leurs broyés ; et estoient en tas comme porcs au milieu de la boue, qui moult grand pitié estoit; car pour fu ceste sepmaine pour qu'il ne pleust moult fort.

« Et furent ceste journée, dimanche vingt-neuf may, à Paris, morts à l'épée ou autres armes, en mi les rues, sans aucuns qui furent tués ès-maisons, cinq cents vingt-deux hommes ; et plut tant fort ceste nuit, que onques ne sentirent nulle malle odeur; mais furent lavés par force de la pluie leurs plaies, que an matin n'y avoit que sang bete (caillé) ne ordures sur leurs plaies.

Le connétable , les membres de son conseil et ses principaux amis furent incarcérés. « Le 12 juin, raconte Monstrelet, les communes gens de Paris de petit état, jusqu'à soixante mille ou plus, environ quatre heures après midi, et tous armés, doutant, comme ils disoient, que les prisonniers qui étoient détenus ne fussent mis à délivrance, nonobstant le désenhortement du nouvel prévôt de Paris et plusieurs autres

seigneurs, embàtonnés de vioils maillets, haches, cognées, massues et moult d'autres hâtons dissolus, en faisant grand bruit, criant : Vin; le roi el le duc de Bourgogne ! s'en allèrent à toutes les prisons de Paris, c'est à savoir au Palais, à St-Magloire, à St-Martin-des-Champs, au Grand-Châtelet, au Temple, et autres lieux où étaient les prisonniers, rompirent lesdites prisons, tuèrent chepier (geôlier) et chepière, et tous ceux qu'ils y trouvèrent, jusqu'au nombre de seize cents ou environ. Desquels furent les principaux le comte d'Armagnac, connétable de France, maître Henri de Marie, chancelier du roi, les évoques de Coutances, de Bayeux, d'Evreux, de Senlis et de Saintes; le comte de Grand-Pré, Remonet de la Guerre, l'abbé de St-Cornille de Compiègne, messire Hector de Chartres, messire Enguerrand de Martinet, Chariot Poupart, argentier du roi, les seigneurs de la chambre de Parlement, des requêtes, du trésor, et généralement tous ceux qui étaient èsdites prisons; desquels plusieurs y étaient pour débats ou pour dette, mômement tenant la partie de Bourgogne... Et dura cette cruelle occision jusqu'au lendemain dix heures devant midi. Et pour tant que les prisonniers du Grand- Chàtclet étaient garnis d'armures et de traits, ils se défendirent moult fort et navrèrent et occirent plusieurs d'icelles communes; mais le lendemain, par feu, fumée et autres assaut furent pris; et en firent les dessus dits saillir plusieurs du haut des tours aval, et les autres les recevaient sur leurs piques et sur les pointes de leurs bâtons ferrés, et puis les meurtrissoient paillardement et inhumainement. «

Le Journal d'un bourgeois de Paris confirme ces horribles détails, n Et ne laissèrent en prison de Paris, sinon au Louvre, pour ce que le roy y estait, quelques prisonniers qu'ils ne tuassent par feu ou par glaive. Et tant tuèrent de gens à Paris, que hommes que femmes, despuis ceste heure de minuit jusqu'au lendemain douze heures, qu'ils furent nombres mille cinq cents dix-huit. Et furent occis le connétable, le chancelier, un capitaine nommé Remonet de La Guerre, maistre Pierre le Gayant, maistre Guillaume de Paris, l'évesque de Coutances, fils du chancelier de France, en la court de Darrière devers la coulture; et furent deux jours entiers au pied du degré du Palais sur la pierre de marbre, et puis furent enterrés ces sept à Saint-Martin en ladite court de Darrière la culture, et tous les autres à la Trinité; entre lesquels morts furent trouvés tués quatre évesque du faux et damnable conseil, et deux des présidents du parlement. « Juvénal des Ursins est encore plus circonstancié : « La reyne et le duc de Bourgnongne envoyèrent à Paris un advorat du parlement, nommé maistre Philippcs de Morvillers, et un chevalier nommé messire Jean de Neuchastel, seigneur de Montagu, dont plusieurs à Paris étaient bien joyeux. Car on avoit espérance qu'ils estaient venus pour mettre justice sus, et que meurtre, pillerie et roberie cesseraient ; mais la chose fut bien autrement, car le douziesme de juin aucuns firent une commotion à Paris, et estoit un des capitaines, un nommé Lambert. Et si estaient retournés à Paris des bouchers et autres du temps passé, et estoit ledit Lambert un potier d'estain, demeurant en la Cité. Ils allèrent aux prisons du Palais et entrèrent dedans : et en icelles prirent le comte d'Armagnac, connestable de France; messire Henri de Marie, chancelier de France, et un nommé Maurignon, qui estoit audit comte. Ils les tirèrent hors de la conciergerie du Palais emmy la cour, et là les tuèrent bien inhumainement, et trop horriblement, et les despouillèrent tout nuds, excepté des chemises; mesme il y en eut qui ne furent pas contents de les voir morts et tués ; mais leur ostoient cruellement des courroyes du dos, comme s'ils les eussent voulu escorcher. De là ils s'en vinrent au grand Chastelet, au bout du pont des Changeurs, où il avoit grande foison de prisonniers; les uns montèrent en haut aux prisonniers, les autres demeurèrent en bas , tendans leurs bastons, javelines, espieux et espées, avec autres bastons pointus, les pointes contrement : or ceux d'en haut faisoient saillir lesdits prisonniers par les fenestres, sur iceux bastons tranchans et pointus, et les détrenchoient encores depuis qu'ils estaient morts; de là ils s'en allèrent au petit Chastelet, où estaient l'évesque de Coustances, l'évesque de Sanlis et plusieurs autres notables gens, tant d'église que autre, lesquels pareillement furent tous tués et détrenchés : ledit évesque de Coustances avait foison d'or sur luy, lequel il offrait, évidant pour ce eschapper... mais rien n'y vallut, et perdit sa vie et son or. Semblablement firent-ils à Sainct-Martin-des-Champs, à Sainct-

Magloire et au Louvre. Bref, il y en eut. bien de seize cens a deux mille ainsi inhumainement meurtris et tués; par la ville mesme en tuoit-on beaucoup. Mais ce fut grande pitié des pauvres Genevois, qui n'estaient que soudoyers, qu'on chassoit hors des maisons où ils estaient emmy les rues, et là les tuoiton. Quand ils eurent fait ces dits meurtres, on prit des charrettes et des tombereaux, et mettaient les corps morts dedans, et les menoient ou faisoient mener aux champs ; mesme on en attachoit aucuns par les pieds à une corde et les traînoit-on par la ville jusques hors des portes, et là on les laissoit : de cette sorte et en ceste manière y fut traisné un notable docteur en théologie, évesque de Senlis. Et quiconque avoit un bons bénéfice et office, estoit tenu Armagnac, et mis à mort incontinent; et. le faisoient faire mesme ceux qui vouloient avoir les bénélicvs un ol'lii'cs. Or ne tuoit-on pas seulement les hommes, mais les femmes et enfans; mesme il y eut une femme grosse qui fut tuée, et voyoit-on bien bouger ou remuer son enfant en son ventre, sur quoy aucuns inhumains disoient : « Regardez « ce petit chien qui se remue ! » Or, les morts qu'ils tenoient pour Armagnacs, ils réputoient indignes de sépulture. Des cydessus tués ainsi que dit. est, la plus part fut jetée aux champs où là ils furent mangés des chiens et oiseaux, mesmes aucuns leur faisoient avec leurs cousteaux, de leurs peaux une bande pour monstrer qu'ils estaient Armagnacs. Il y en eut plusieurs qui estaient prisonniers pour debtes, ou par excès par eux faits, qui estaient bien joyeux de cette entrée, afin qu'ils fussent délivrés par ce moyen. Aussi y en eut-il qui, par haine d'aucuns, furent mis en prison comme Armagnacs, qui estaient toutefois aidans et favorisans le party du duc de Bourgogne, lesquels furent tous tués. »

On pouvait croire la fureur populaire apaisée. La reine entra dans Paris avec le duc de Bourgogne ; le gouvernement fut réorganisé, et l'on acheva d'emprisonner les derniers Armagnacs. Toutefois, une cause bien cruelle entretint l'irritation : les campagnes dévastées ne suffisaient point à l'alimentation de la grande, ville. Le Parlement s'assembla sous la présidence de Philippe de Morvillier, et appela en consultation le prévôt de Paris, le recteur de l'Université, le prévôt des marchands, les échevins et les bourgeois notables, afin d'aviser le moyen de. fournir des vivres à la capitale.

Pendant qu'ils délibéraient, la disette poursuivait ses ravages, et les habitants exaspérés l'attribuaient à la faction vaincue; la foule se porta au Palais, guidée par le bourreau Capeluche, qui fut reçu par le duc de Bourgogne et lui donna une poignée de main ; elle demandait qu'on transféra, pour plus de sûreté, vingt prisonniers de la Bastille au Chàtelet. Ces vingt malheureux furent livrés et égorgés ; mais, furieux de l'humiliation publique qu'il avait, subie en donnant la main à l'exécuteur des hautes œuvres, Jean sans Peur le fit arrêter et décapiter aux halles de Paris. Capeluche avait pour successeur son valet encore inexpérimenté, et il fut obligé de lui enseigner la manière dont il devait s'y prendre pour lui trancher la tète.

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