‹ Le nouveau ParisChapitre 29 sur 441 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les Anglaisa Paris. — Peste et Famine. — Le duc de Bedford. • Restauration.

Tant d'anarchie, favorisait la marche des Anglais; ils furent bientôt aux portos de la capitale, qu'ils trouvèrent peu disposée à leur résister. L'infâme assassinat de Jean sans Peur par le. dauphin Charles, révolta tous les honnêtes gens. Le traité signé à Troyes le 21 mai 1420, et par lequel Charles VI reconnaissait pour héritier le roi d'Angleterre, à l'exclusion de son propre fils, indigna la nation qui vit dans cet acte l'abdication totale d'une monarchie incapable et tombée en enfance. Les Parisiens courbèrent la tête sous le joug britannique, et il leur eut été difficile de résister, car des gens de tous les partis avaient tour à tour succombé dans une série de. sanglantes représailles. En outre, la famine ravageait la cité; on entendait retentir sur les places publiques ces douloureuses lamentations : « Je meurs de faim et de froid ! i> Les rues étaient désertes et les bêtes fauves y venaient pendant la nuit. Les Cours des Miracles, où se rassemblaient ordinairement les vagabonds et les bandits, demeuraient elles-mêmes inoccupées.

En ces tristes circonstances, la population parisienne ne fit

HISTOIRE GENERALE

aucune tentative pour le dauphin. Lorsque le roi en clémence eut terminé sa trop longue carrière, bien qu'un Anglais, Jean Plantagenet, duc de Bedford, frère cadet de Henri V, présidât aux funérailles, le prévôt des marchands et les échevins y tinrent le poêle de drap d'or, et il n'y eut que de faibles réclamations quand un héraut d'armes cria sur la tombe â peine fermée : « Vive Henri de Lancastre, roi de France et d'Angleterre. »

Nous ne voyons pas que Paris ait souffert de la domination anglaise. On prêta volontiers, à l'Hôtel de Ville, entre les mains du prévôt des marchands, serment de fidélité à Henri VI, auquel plusieurs notables portèrent à Londres les hommages de la capitale. Ils partageaient l'avis du chancelier Jean Leclerc, qui, dans une assemblée du corps municipal de la magistrature et de l'Université, avait dit, le 20 novembre, que Charles, sni-disant dauphin, s'il avait eu jamais quelques droits, les avait perdus par l'horrible attentat commis en sa présence et cle son commandement. Quoique le duc de Bedford eût modestement défendu de célébrer la victoire remportée à Verneuil sur des troupes françaises, toutes les autorités parisiennes allèrent en procession à Notre-Dame pour y rendre des actions de grâces. « La bataille de Verneuil, dit un contemporain, fut le jeudy dix-septiesme jour du mois d'aoust, l'an mil quatre cent vingt-quatre, et le vendredy en suivant dix-huitiesmejour duditmois, fit-on les feux partout Paris et moult grande feste pour la perte des Armagnacs, car on disoit qu'ils s'étoient vantés que se ils eussent eu le dessus de nos gens, qu'ils n'eussent épargné ne femmes, ne enfants, ne hérauts, ne ménestriers, que tout ne fust mort à l'espée.

« Le jour de la Nativité de Nostre-Dame, en septembre, vint le régent à Paris et fut Paris paré partout où il devoit passer, et les rues parées, nettoyées; et furent au-devant de lui ceux de Paris vestus de vermeil; et vint environ cinq heures après disner, et allèrent une partie des processions de Paris aux champs au-devant de lui jusques outre la Chapelle de Saint- Denys , et quand ils encontrèrent , si chantèrent hautement : Te Deum laudamus et autres louanges à Dieu. Ainsi vint dedans Paris bien aconvoyé de processions et de ceux de la ville, et partout où il passoit, on crioit hautement : Noël ! Quand il vint au coin de la rue aux Lombards, là joua un homme desguisé le plus habilement que on avoit oncques veu.

«Item devant le Chastelet avoit un moult bel mystère du vieil Testament et du nouvel , que les enfans de Paris firent ; et ce fut fait sans parler ne sans signer, comme si fussent images enlevées contre un mur. Après , quand il eut moult regardé le mystère, il s'en alla à Nostre-Dame, où il fut reconnu comme ce fust Dieu, car les processions qui n'avoient pas esté aux champs, et les chanoines de Nostre-Dame le receurent à, la plus grand honneur, en chantant hymnes et louanges que ils purent, et jouoit-on des orgues et des trompes, et sonnèrent toutes les cloches. Bref, on ne vit oncques plus d'honneur faire, quand les Romains faisoient leur triomphe, qu'on lui fit à ceste journée et à sa femme, quis tousjours alloit après lui, quelque part qu'il allast. »

C'est pour les fêtes de cette année que fut inventé, sur l'emplacement du futur boulevard de S'bastopol, un divertissement qui a conquis sa place dans toutes les fêtes publiques de la capitale : « Le jour de Saint-Leu et Saint-Gilles, qui fut un samedy, premier jour de septemV.ro, proposèrent aucuns de la paroisse faire un esbattement nouveau et le firent, et fut tel ledit esbattement.

« Ils prindrent une perche bien longue de six toises ou près, et la fichèrent en terre, et au droit bout du hault mirent un panier et dedans une grasse oie et six blancs, et oignirent trèsbien la perche, et puis fut crié que qui pourroit aller querre ladite oie en rampant contre mont sans aide, la perche et panier il aurait, et l'oie et les six blancs; mais oncques nul, tant sceut-il bien gripper, n'y put avenir; mais au soir un jeune varlet qui avoit grippé le plus hault eut l'oie, non pas le panier, ne les six blancs , ne les perches , et fut fait cela droit devant Quinquempoix, en la rue aux Ours. »

L'auteur qui enregistre la création du mât de Cocagne, rapporteaussi « que le lundi 21 juin 1 i'S, le duc de Bedford donna au Palais à Paris une des plus sompteuses fêtes qu'on eût encore vues, que toutes personnes, de quelque condition qu'elles fussent, y étoient reçues à diner; que le régent, sa femme et la chevalerie furent servir en vin et en viande selon leur état : premièrement le clergé, comme évêques, prélats, abbés, prieurs et docteurs en toutes sciences; ensuite le parlement, le prévôt

de Paris, le Châtelet, !e prévôt des marchands, les échevins et bourgeois; et enfin le commun de tous états, et que furent à ce dîner plus de huit milliers séans à table. »

Quand l'intervention extraordinaire de Jeanne Darc eut ravivé l'esprit national, quand Charles VII eut été sacré à Reims, Paris n'en resta pas moins aux Anglais. Un assaut tenté par la pucelle, le 8 septembre 1429, fut repoussé sans peine. Les habitants, sur l'émotion desquels le parti de Charles VII avait compté, ne bougèrent pas, et laissèrent faire les gens d'armes que dirigeaient Créquy, Bonneval et l'évêque de Thérouanne. En revanche, le 17 décembre 1431, ils se portèrent en foule au sacre du jeune Henri VI.

Toutes les rues qu'il traversa étaient tapissées, et des théâtres dressés çà et là. Un nouveau repas solennel se fit dans la grande salle, du palais; et le 21 décembre, dans un lit de justice tenu par le nouveau roi , l'élite des habitants prêta un nouveau serment au seigneur Henri comme vray roy de France, en promettant d'employer tous pouvoirs à la garde tuition et def- [ense de sa bonne ville de Paris.

Les dispositions des Parisiens ne tardèrent pas à changer. Le duc de Bedford, aussi habile politique que bon capitaine, mourut le 14 décembre 1433. Les Anglais, bloqués dans Paris, multipliaient les taxes pour se faire des ressources, et sévissaient avec une extrême rigueur contre quiconque osait murmurer. Six bourgeois, Michel Laillier, Jean de La Fontaine, Pierre de Lancrois, Thomas Pigache, Nicolas de Louviers et Jacques de Bergières conçurent le projet de livrer Paris à Charles VII, dont ils obtinrent des lettres d'amnistie générale, datées de Bourges le 27 février 1436. Le 13 avril, le connétable de Richemond, le maréchal de l'Isle-Adam et le bâtard d'Orléans furent introduits dans la ville par le faubourg Saint- Jacques. Marhier, prévôt de Paris, et le gouverneur Wilby se retranchèrent dans le quartier des Halles avec les troupes anglaises; mais ils en furent promptement chassés. Michel Laillier s'avança sur le pont Notre-Dame avec un étendard aux armes de France à la rencontre du connétable, qui dit aux bourgeois :

« Mes bons amis, le bon roi Charles vous remercie cent mille fois, et moi de par lui, de ce que si doucement lui avez rendu la maîtresse cité de son royaume; et si quelqu'un a mépris par devers monsieur le roi, soit absent ou présent, il lui est tout pardonné. »

Le 12 novembre, Charles Vn rentra à. Paris sous un dais dont les bâtons étaient, portés par les échevins et le corps des marchands.

A la suite des magistrats municipaux marchait une mascarade représentant les sept péchés mortels combattus par les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales. Un enfant habillé en ange descendit des remparts de la porte Saint-Denis, tenant un écu d'azur à trois fleurs de lis d'or, et chanta :

Très-excellent roi et seigneur, Les raanans de votre cité, Vous reçoivent en tout honneur, Et en très-grande humilité'.

Charles VII habita l'hôtel des Tournelles, bâti par Pierre d'Orgemont en 1390, et où étaient mortes la duchesse de Bedford et la reine Isabeau.

Les bons sentiments qu'avaient exprimés à leur seigneur les manants de la Cité lui parurent favorables à la levée d'une forte contribution, comme disent les contemporains, que nous suivons pas à pas; car en dehors de leurs appréciations l'histoire n'est qu'un arrangement systématique, « on fit à Paris, au mois de septembre 1438, la plus estrange taille qui oncques eust esté faite; car nul en tout Paris n'en fut excepté, ne évesque, abbé, prieur, moine, nonnaine, chanoine, prestre bénéficié ou sans bénéfice, ne sergens, ménestriers, ne les clercs des paroisses, ne aucune personne de quelque estât qu'il fust. Et fut premièrement fait une grosse taille sur les gens de l'Église, et après sur les gros marchands et marchandes; et payoient l'un 4,000 francs, l'autre 3,000, ou 2,800, 600, chascun selon son estât; après aux autres moins riches, à l'un 100 francs ou 60, 50 ou 40; trestout le moindre paya 20 francs ou au-dessus; les autres plus petits au-dessoubs de 20 fr. ou au-dessus de 10 fr., nul ne passoit 100 sols ne moins de 40 sols parisis. Après ceste douloureuse taille firent une autre taille très-deshonnête; car les gouverneurs prindrent es églises les joyaux d'argent, comme encen-

Prise de la Bastille.

soirs, plats, burettes, chandeliers, croix; bref, de tous vaisseaux d'église qui d'argent estaient, ils prenoient sans demander; et en après ils prindrent la greigneur partie de tout l'argent monnoyé qui estait au trésor des confrairies. Bref, ils prirent tant de finances à Paris que a peine en seroit homme cru. »

Charles VII ne tarda pas à quitter la capitale : il n'aimait rien de ce qui le gênait dans ses plaisirs et dans sa tranquillité; c'était presque à regret qu'il avait, accepté l'assistance d'une jeune inspirée, et plusieurs dépositions faites dans le procès de Jeanne Darc prouvent qu'il lui avait plusieurs fois conseillé de le laisser en paix et de renoncer à ses projets. Un vieil ami de la monarchie, Juvénal des Ursins, écrivait à Charles VII: « Vous voulez toujours être caché en châteaux , méchantes places et manière de petites chambrettes , sans vous montrer et ouïr les plaintes de votre pauvre peuple. » Il quitta Paris le 3 décembre 1-5-38, « sans que nul bien y fist pour lors, et sembloit qu'il ne fust venu seulement que pour voir la ville. » D'ailleurs, la capitale était décimée par la famine et par la peste; il mourut cette année à l'Hôtel-Dicu cinq mille personnes, et dans la ville plus de quarante-cinq mille hommes, femmes et enfants. Au mois de novembre, des loups rôdèrent dans Paris, emportèrent des chiens et dévorèrent un enfant sur la place aux Chats, derrière les Innocents. Pendant le mois de septembre de l'année suivante, quatorze personnes furent mangées par les loups entre Montmartre et la porte Saint-Antoine; et le 16 octobre ces animaux furieux étranglèrent quatre femmes et blessèrent dix-sept personnes. La guerre se prolongeant, l'Ile-de-France était presque inculte, ci toute peuplée de gens pires que ne furent oneques Sarrasins, comme il apparoit par les énormes péchés et tyrannie qu'ils faisoient au pauvre peuple. » Les Parisiens étaient accablés de subsides; ils accueillirent pourtant par des acclamations le roi Charles lorsqu'il revint parmi eux en 1441. Après, la prise do Pontoise, il

amenait avec lui des prisonniers anglais qui furent promenés dans Paris, enchaînés deux a deux par le cou; ceux de ces malheureux que l'on jugeait, à même de payer une. rançon furent épargnés; on jeta les autres dans la Seine après leur avoir lié les mains et les pieds.

Charles VII s'empressa de retourner à son château de Mehun-sur-Yèvre, « à cette fin qu'on ne lui demandoit quelques relâches de maletoltes, dont tant y avoit en France , et aussi par une grosse taille que les gouverneurs vouloient cueillir, laquelle ils cueillirent, fust tor: ou droit. » Le duc d'Orléans y vint peu de temps après « pour prendre une lesche sur la pauvre ville, sans nul bien faire pour la paix ne pour antres choses quelconques. » Le roi ne se montra plus dans la capitale. Sa maîtresse Agnès Sorel y fit une apparition sur la fin d'avril 1448; mais elle fut mal reçue.

« Parce que le peuple de Paris ne lui fit telle révérence, comme son grand orgueil demandait, elle ne le put celer, et dit au départir que ce n'étaient que vilains, et que si elle eût deviné qu'on ne lui eût fait plus grand honneur, elle n'y eût jamais mis le pied. »

Page 1