CHAPITRE XV
Paris sous Louis XI.
L'avènement de. Louis XI fut accueilli par les Parisiens comme l'aurore d'une meilleure administration. On fit au nouveau roi, le 31 août 1401, une de ces fêtes magnifiques qui attestent que, malgré ses pertes, Paris avait conservé d'immenses ressources. Lorsque le roi arriva devant l'église Saint-Lazare, un hérault, qui prenait le nom de Loyal Cœur, et qui portait, sur la poitrine le vaisseau d'argent de la ville, présenta au roi cinq dames à
HISTOIRE GÉNÉRALE
Mort de Monseigneur l'Arelievêijue de Paris en juin 1848.
cheval, richement habillées, dont chacune figurait une lettre du mot Paris. Louis XI était accompagné des ducs d'Orléans et de Bourgogne, de Bourbon et de Clèves, des comtes de Charolais, d'Angoulême et de Saint-Paul, et d'une multitude de gentilshommes parés, ainsi que leurs chevaux, de drap d'or, de fourure d'hermine, de velours et d'orfèvrerie. Sur le rempart, près de la porte Saint-Denis, était un vaisseau d'argent portant les figures allégoriques des trois états. Entre la Justice et l'Équité, à la hune du màt, s'ouvrait un lys d'où sortait un roi en grand costume, guidé et protégé par deux anges. Les étranges décorations, échelonnées depuis la porte Saint-Denis jusqu'à Notre-Dame, sont ainsi décritent par Jean de Troyes :
« Et un peu avant dedans ladite ville estoient, à la fontaine du Ponceau, hommes et femmes sauvages, qui se combattoient et faisoient plusieurs contenances; et si y avoit encore trois bien belles filles faisant personnages de syrennes, toutes nues; et leur véoit-on le beau tétin droit séparé, rond et dur (qui estoit chose bien plaisante); et disoient de petits motets et bergerettes. Et près d'eux jouoient plusieurs bas instruments qui rendoient grandes mélodies. Et pour bien raffraischir les entrans en ladite ville, y avoit divers conduits en ladite fontaine jettant lait, vin et ypocras, dont chacun buvoit qui vouloit; et un peu au dessoubs dudit Ponceau, à l'endroit de la Trinité, y avoit une Passion par personnages et sans parler, Dieu estendu en la croix, et les deux larrons à dextre et à sénestre. Et plus avant, à la Porte-aux-Peintres, avoit autres personnages richement habillés. Et à la fontaine Saint-Innocent y avoit aussi personnages de chasseurs, qui accueillirent une bische illec estant, qui faisoient moult grand bruit de chiens et de trompes de chasses. Et à la boucherie de Paris y avoit esehaffaux figurés à la bastille de Dieppe. Et quand le roy passa, il se livra illec merveilleux assaut de gens du roy à rencontre des Anglois estants dedans ladite bastille, qui furent
prins et gagnés, et eurent tous les gorges coupées. En le retour de la porte de Chastelet y avoit de moult beaux personnages, et outre ledit Chastelet, sur le Pont-aux-Changes, y avoit aultres personnages, et estoit tout tendu par-dessus : et à l'heure que le roy passa, on laissa voler parrny le pont plus de deux cents douzaines d'oiseaux de diverses sortes et façons, que les oysel- Ieurs de Paris laissèrent aller, comme ils sont tenus de ce faire pour ce qu'ils ont sur ledit pont lieu et place à jour de feste pour vendre lesdits oyseaux. Et par tous les lieux en ladite ville par où le roy passa celle journée, estoit tout tendu au long des rues bien notablement : et ainsi s'en alla faire son oraison en l'église Notre-Dame de Paris, et puis s'en retourna souper en son Palais royal à Paris, en la grande salle d'icelui, lequel souper fut moult beau et plantureux ; et coucha celle nuit audit Palais. »
Quand la reine vint à Paris, le 1er septembre 1467, elle fut fêtée autant que son époux; elle était venue en bateau et vint débarquer au terrain, c'est-à-dire au pied du chevet de Notre- Dame. Les présidents et conseillers du parlement, l'évêque de Paris l'attendaient sur le rivage; les notables étaient allés à sa rencontre dans des embarcations ornées de tentures de soie et des tapisseries, avec des troupes de musiciens et de chanteurs. La ville lui offrit un beau cerf de confitures.
« Il avait les armes d'icelle noble reyne pendues au col, et si y avoit plusieurs autres beaux drageoirs tous pleins d'épiceries de chambres et belles confitures, grande quantité aussi y avait de fruits nouveaux de moult de sortes; violettes fort odorantes jetées et semées toutparmy le bateau, et vin à tous venants y fut baillé et distribué, tant que on en voulait avoir et. prendre. Et après qu'elle eut faite son oraison à Notre-Dame de Paris, elle se rebouta en son bateau et s'en vint descendre à la porte devant l'église des Célestins, où aussi elle trouva dessus ladite porte de moult beaux personnages, et elle des-
ccndità terre, monta et ses dames et demoiselles sus chevaux, belles haquenées et palefrois qui elles l'attendoient, et puis s'en alla jusques en l'hôtel du roy aux Tournellee; et devant la porte dudit hostel trouva autres jnoults beaux personnages. Et icclle nuit furent faits à Paris les feux par les rues d'icelle, et. illec mises aussi tables rondes et donné à boire à tous venants, n
Dans sa lutte contre la féodalité, Louis Xt fut constamment soutenu par les Parisiens, et leur appui n'était pas à dédaigner, puisqu'il la revue du lundi li septembre 1407, quatre-vingts mille hommes armés s'échelonnèrent sous les remparts ; leur ligne de bataille commençait à la porte du Temple, longeait la grande voierie, les murs de Saint-Antoinc-des-Champs, la grange de Rcuilly et aboutissait à Conflans; de là une autre ligne descendait la Seine jusqu'à la Bastille. Cette multitude était rangée sous lesbanières, étendards et guidons de soixantesept métiers de l'Hôtel de Ville, de la cour du Parlement, de la chambre des comptes du trésor, des généraux, des aides, et des monnaies et du Châtelet. Louis XI déclara que c'était merveilleuse chose à voir; que jamais si grande armée n'était sortie d'aucune ville du monde, et il fit amener et défoncer une quantité considérable de tonneaux de vin pour rafraîchir cette milice. Il remercia les Parisiens de leur constance à repousser les propositions ou les attaques du Bourguignon. En confirmant leur privilège, il dota la capitale de la première école spéciale de médecine, que la France ait possédée. Sa création des postes mit. Paris en communication avec les points les plus extrêmes de la France. Il fit une première tentative d'éclairage public, en ordonnant que tout bourgeois eut une lanterne allumée pendant la nuit devant sa maison. Cet ennemi des grands seigneurs, avec son pourpoint râpé et son chapeau garni de médailles de plomb, se promenait à pied dans les rues, causait avec les bourgeois qui le traitaient de confrère, écoutait leurs plaintes et tenait leurs enfants sur les fonts. En échange de son bon vouloir, il exigeait le paiement régulier des tailles, quelle que fut leur quotité , et même des services extraordinaires. Ainsi, en 1482, il enjoignit au prévôt des marchands et aux échevins de traiter avec magnificence les envoyés de la ville de Gand, et cotte môme année la famine et la peste régnaient à Paris.
Il avait aussi d'étranges caprices despotiques : il lui prit fantaisie, en 1408, de faire prendre à Paris et mener à Amboise les cerfs, les biches et les grues que les bourgeois riches nourrissaient dans leurs jardins. Jean de Troycs, qui raconte la chose, ajouta : « Furent prinses piur le roy et par vertu de sa commission adressée à un jeune fils de Paris, nommé Henry l'erdricl , en ladite ville de Paris, toutes les pies, geais et chevettes étant en cages ou autrement, et étant privées, pour tous les porter devers le roi , et était écrit et enregistré le lieu où avoient été pris lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire, comme larron, paillard, fils de..., va hors, va! Perrette, donne-moi à boire, et plusieurs autres beaux mots que iceux oiseaux savoient bien dire et qu'on leur avoit appris. » Il est probable que la plupart de ces beaux mots étaient des propos séditieux dirigés contre Louis XI ou contre Perrette de Châlon, sa maîtresse.
II n'était pas sourd aux remontrances qui lui paraissaient fondées. La ville avait fourni, le 2 juillet 1472, pour la défense de Beauvais, soixante arbalétriers, avec traits, arbalètes, artillerie et vivres. Quelques jours après, Dcnjs Hesselin, prévôt des marchands, fit partir un nouveau renfort, « avec gra'ide quantité de traits à arbalcstres, et des cordes (.our y servir, des poudres à canon et coulcvrines, et des chirurgiens pour panser et guérir les navrés. » A la fin du mois, le lieutenant du roi à Paris, le seigneur de Gaucourt, assisté d'Hcsselin et de Jehad de la Drieschc, président des comptes, passa la revue des Parisiens par dizaines et par quartiers ; puis il demanda que la bonne ville équipât encore trois mille combattants; mais le prévôt des marchands remontra que la ville en demeurerait moult affoiblie, et le lieutenant du roi se contenta do cent arbalétriers et couleuvriniers.
Ce fut Louis XI qui permit aux religieux de Saint-Germain des Prés d'ouvrir une foire franche dans le faubourg, afin de favoriser le commerce, il laissa aux ecclésiastiques et aux nobles la liberté de s'y adonner. Les industriels étrangers qui vinrent s'établir à Paris trouvèrent en lui un protecteur. L'imprimerie naissante ne se fixa que grâce à son intervention : en 1400, Jean Fust, Pierre Schœlïer et Conrad Ilenlif étaient venus à
Paris et avaient commencé à y débiter des livres imprimés ; sur la réclamation des calligraphes, le Parlement ordonna la saisie de ces volumes, dont la confection semblait due à quelque opération magique. Louis XI fit casser l'arrêt par son conseil. Trois autres Allemands, Ulric Géring, Martin Grantz et Michel Freiburger vinrent fonder à Paris une imprimerie, qui fut installée dans une salle de la Sorbonne, par les soins du prieur Jean de la Pierre et du docteur Guillaume Fichet. Ils firent, paraître les EpUres de Gasparin de Berç/ame. A la fin de ce. livre, le premier qu'on ait imprimé en France, on lit huit vers latins dont voici la traduction :
« De même que le soleil répand la lumière, ainsi tu répands la science dans le monde, ville de Paris, royale nourrice des muscs ! Reçois donc, comme tu le mérites si bien, l'art presque divin d'écrire que la Germanie connaît. Voici les premiers livres que cette industrie a produits sur la terre de France, et dans tes murs. Maîtres Michel , Udalric et Martin les ont imprimés et en feront d'autres ! »
Louis XI donna aux trois imprimeurs des lettres de naturalisation. Un commissionnaire en librairie de Mayence, nommé Herman do Stathouon, étant mort à Paris, le. 21 avril 1474, ses marchandise-, furent confisquées en vertu du droit d'aubaine, qui attribuait au roi les biens que tout étranger laissait en France, au moment de sa mort sur le territoire français. Louis XI maintint la saisie; mais il fit mettre les livres en vente et payer aux libraires mayençais 2,425 écus, « ayant considération à la peine et talent qu'ils ont pris pour l'art et industrie de impression et au prouffit et utilité qui en vient et peut venir à toute la chose publique, tant pour l'augmentation de la science que aultrement. n
Le sermonaire Maillard, qui vint à Paris quelque temps après la propagation de l'imprimerie, s'egiiporta contre les publications nouvelles, envoya à tous les diables, du haut de la chaire, les libraires qui faisaient imprimer et débiter la Bible traduite en français ou tout autre livre non revêtu de l'approbation de l'évoque, de son vicaire, ou d'un commissaire. Ce Maillard et les prédicateurs de son école, Mnot, Clérée et Pépin, avaient une éloquence naturelle, ne reculaient pas devant les expressions les plus triviales, et le recueil de leurs harangues, quoique rempli de dégoûtantes obscénités, est curieux à étudier pour quiconque désire connaître les mœurs du xve siècle. Maillard reproche aux bourgeois de livrer leurs filles, aux femmes de tromper leurs maris pour acquérir de belles robes brodées et enrichies de fourrures, « N'est-il pas scandaleux, dit-il, de voir la femme d'un pauvre avocat étaler l'or à son coup, à sa tête et à sa ceinture?» Les documents contemporains constatent la tendance des Parisiens et des Parisiennes du xve siècle vers un luxe effréné. Les hommes rivalisaient avec les femmes. Ils portaient des habits collants, ou des robes dont les manches fendues laissaient voir des chemises déliées, longues et blanches, ils laissaient croître leur chevelure à laquelle ils substituaient au besoin des perruques : « Sur leur tête, dit Monstrelet, ils portoient bonnets de drap, hauts et longs, d'un quartier au plus; portoient aussi comme tous indifféremment chaînes d'or moult somptueuses, chevaliers et écuyers ; les varlets même pourpoints de soie, de satin et velour, et presque tous especialement ès-cours des princes portoient poulaines à leurs souliers d'un quartier de long, voire plus, tel y avoit : portoient aussi à leurs pourpoints gros mahoitres (coussins) à leurs épaules, pour montrer qu'ils fussent larges par les épaules; et qui étoit aujourd'hui court vêtu, il étoit le lendemain long vêtu jusqu'à terre, et si étoit cette manière si commune, n'y avoit si petit compagnon qui ne se vouloit vêtir à la mode des grands et des riches, fût long, fut court, non regardant au coût ne à la dépense, ne s'il appartenoit à leur état, »
Guillaume Coquillard, dans ses Droits nouveaux, se plaint également de la confusion des rangs :
En Paris y en a beaucoup Qui n'ont n'argent, vergier, ne terre, Que vous jugeriez chascun coup Alliez aux grans chiefs de guerre.
Ils se (lient j'ssus d'Angleterre, D'un comte, (l'un baron d'Anjou, Parents aux se'nescbaulx d'Auxerre, Ou aux cliastellains de Poitou, Combien qu'ils soient saillis d'ung trou, De la cliquette d'ung musnier,
HISTOIRE GENERALE
Voire ou de la ligne'e d'ung chou, Enfants à quelque jardinier.
Ainsi haulser, sans s'espargner, Cuyder sans avoir, ne saigesse.
J'appelle cela présumer.
Une simple huissiere ou clergesse Aujourd'hui se pre'snmera Autant ou plus qu'une duchesse; Heureux est qui en finira !
Une simple bourgeoise aura Rubis, diamants etjoyaulx.
Et Dieu seit si elle parlera Gravement en termes nouveaulx , Afin d'estonner povres veaulx !
Parmi les prédicateurs qui, à l'exemple de Maillard, tonnèrent contre le luxe, on distingua un cordelier de Villefranche, frère Antoine Fradin, qui vint prêcher à Paris en 1483; il s'attacha principalement à convertir les courtisanes, auxquelles des arrêts du 28 iuin 1420 et de septembre 1440 défendaient, sous peine de confiscation, d'amende et de prison, de porter des ceintures dorées, des robes à queues et à colets renversés, des fourrures de petit gris ou de vair. Tant que frère Antoine Fradin se borna à moraliser, le gouvernement le laissa faire; mais, animé par ses succès, il eut l'imprudence de dire que le roi était mal servi, que la justice n'était pas rendue impartialement; que la conduite des princes et celle des seigneurs mettaient en danger le royaume. Olivier le Dain fut chargé de l'expulser de Paris; mais une partie de la population prit la défense du prédicateur; des rassemblements se formèrent autour du courent des cordelière; on y vint même avec des bâtons, des couteaux et des pierres. Pour empêcher une émeute, il fallut publier à son de trompe une défense formelle de s'assembler devant l'église des Cordeliers. Le premier président du Parlement de Paris signifia à frère Antoine Fradin un arrêt qui le bannissait du royaume ; mais, dit Jean de Troyes, « il y avoit grande quantité de populaire criants et soupirants moult fort de département, et en étoient tous fort mal contents ; et du courroux qu'ils en avoient disoient de merveilleuses choses, et y en eust plusieurs, tant hommes que femmes, qui le suivirent hors de la ville de Paris, jusque bien loin, et puis après s'en retournèrent. »
Mère sotte.