CHAPITRE XVII
La ligue. — Les barricades. — Le siège de Paris. — Paris sous Henri IV et sous Louis XIII.
Malgré les gages que Paris devait donner au catholicisme, il ne souscrivit que difficilement la formule de la sainte ligue imaginée par le cardinal de Lorraine, et qui obligeait tous les signataires à défendre l'orthodoxie envers et contre tous. Un bourgeois nommé La Roche -Blond, Pierre Labruyère, parfumeur, et Matthieu Labruyère, son fils, conseiller au Chàtelet, furent les premiers à colporter des copies de l'association qui venait d'être signée à Péronne, au mois de juin 157G. Ils ne recrutèrent quelques adhésions que parmi les ecclésiastiques et les ouvriers. Lorsque Henri III, croyant détrôner son cousin de Guise et se faire roi des ligueurs, comme il le disait au garde des sceaux Jean de Morvillien , se fut mis à la tête de la Ligue, les quarteniers et les dizaiuiers allèrent de porte en porte quêter des signatures. Le premier président de Thou, quelques autres présidents et conseillers firent leurs réserves en signant; d'autres refusèrent entièrement l'acte qu'on voulait leur pré-
senter. A la vérité, c'était, moins par antipathie pour la Ligue que pour un roi de mœurs ignobles et d'incapacité notoire. L'Union catholique ne prit de consistance à Paris qu'après la formation du comité des Seize, destiné à diriger les seize quartiers de la ville. Ses organisateurs furent Mayneville, aide de camp du duc de Guise; Charles Hottman, receveur de l'archevêque; Bussy-Leclerc, procureur; La Chapelle-Marteau, conseiller du roi et maître ordinaire en la chambre des comptes; Crucé, ancien avocat, et Compati , marchand. Le comité des Seize se composa donc primitivement de six membres, et il en eut plus tard jusqu'à quarante. Ils gouvernèrent la ville, et lorsque, le 12 mai 1588, Henri III, pour réprimer l'effervescence, fit entrer les Suisses dans Paris, ils donnèrent le signal de l'insurrection. Les chaînes des rues furent tendues; des tonneaux remplis de terre barrèrent les principaux passages que gardaient de fortes patrouilles, et des pierres furent montées dans les étages supérieurs de toutes les maisons. Les Suisses, attaques par les bourgeois sur la place du Marché- Neuf, perdirent une soixantaine d'hommes, et auraient été tous massacrés sans l'intervention du duc de Guise. Le soir, les chefs de la garde bourgeoise, refusant de recevoir le mot d'ordre au nom du roi, de la bouche du prévôt des marchands, s'adressèrent au duc de Guise. Henri III, vaincu et humilié, s'enfuit précipitamment de Paris, où il ne devait jamais rentrer.
L'assassin de Henri III fut regardé par les Parisiens comme un saint, et ils jurèrent de ne jamais accepter un roi hérétique. Henri IV, pour les mettre à la raison , commença par saccager les faubourgs de Paris ( 1er novembre 1589). «Il crut avoir assez fait , dit Sully dans ses mémoires , que d'avoir jeté l'épouvante dans le coeur de cette ville, qui croit, le mépriser, et de lui avoir fait connoitre ce qu'elle avoit à craindre de lui. Une partie des fauxbourgs fut pillée : nos soldats ne sortirent, point de celui de Saint-Germain qu'ils n'eussent enlevé tout ce qu'ils trouvèrent propre à l'être. J'y gagnai bien huit mille écus, et tous mes gens y firent un butin très -considérable. » L'armée royale reparut devant Paris et la bloqua. Tout le monde connaît les détails de cette grande lutte du peuple parisien contre le roi dont il ne voulait pas. Du 10 mai au 30 août, plus de huit mille personnes moururent de faim, et un grand nombre en pleine rue. Au milieu de ces cruelles épreuves, quelques attroupements se formèrent pour demander du pain ou la paix. On eut recours à la persuasion pour les calmer; quelques bourgeois furent mis en prison, jetés à l'eau ou pendus comme traîtres.
Les prêtres et les moines soutinrent le peuple par leurs exhortations, et ils combattirent aux remparts, passèrent une revue où ils se montrèrent portant d'une main le crucifix et de l'autre la hallebarde, l'arquebuse ou la pertuisane. Ils avaient tous leurs robes retroussées et leurs capuchons abattus sur les épaules ; plusieurs étaient affublés de casques et de corselets. A la faveur de ces belles démonstrations, ils prétendaient se soustraire à la loi commune, qui obligeait tous les habitants à apporter au marché les subsistances qu'ils possédaient. Tyrius, recteur du collège des Jésuites, accompagné du père Bellarmin, vint demander une exemption au légat du pape : « Monsieur le recteur, dit la Chapelle-Marteau, prévôt des marchands, votre prière n'est ni civile, ni chrétienne. N'a-t-il pas fallu que tous ceux qui avoient du blé l'exposassent en vente pour subvenir à la nécessité publique? Votre vie est-elle de plus grand prix que la nôtre ? »
Dans la visite du 20 juin 1590, on trouva chez les Jésuites, dit le Journal de Pierre de L'Étoile , « quantité de blé et de biscuit pour les nourrir plus d'une année, quantité de chair salée, des légumes, du pain et autres vivres, en plus grande quantité qu'aux quatre meilleures maisons de Paris. Chez les capucins on y trouva du biscuit en abondance; enfin, dans toutes les maisons des ecclésiastiques , on y trouva des provisions au delà de ce qui leur étoit nécessaire pour la demiannée. »
Le lendemain , il fut annoncé par le conseil des Seize , que les ecclésiastiques donneraient à manger aux pauvres qui leur seraient désignés, et ils leur distribuèrent de la viande de chien et de chat qu'on faisait cuire dans de grandes chaudières. Les peaux mêmes de ces animaux furent dévorées. On mangea les rats et les souris; on fit une espèce de farine avec des ardoises et même avec des ossements humains pulvérisés. Vers la tin du blocus, le 23 juillet 1590, quelques individus sautèrent
HISTOIRE GENERALE
dans les fossés et parvinrent à se rendre auprès du roi, auquel ils demandèrent de laisser à un certain nombre de pauvres la faculté d'évacuer Paris. Henri IV autorisa la sortie de trois mille hommes ; mais le 22 juillet il s'en présenta beaucoup plus que le chiffre désigné, et l'armée royale eut la barbarie de les repousser dans la ville, où ils rentrèrent en faisant entendre des cris lamentables. Le 27, d'autres affamés firent une sortie pour aller cueillir des épis de blé ; mais les royalistes tirèrent sur eux, et peu revinrent sains et saufs.
La conversion d'Henri IV lui livra, presque sans coup férir, la ville, qui avait témoigné tant de constance à lui résister. Sous son règne, Paris, s'il faut en croire le précieux Journal de l'Étoile, présentait un singulier contraste de luxe et de misère. « Le dimanche 5 février 1593, furent faits à Paris force ballets, mascarades et collations, et à la cour encore plus, où les plus belles dames, richement parées et magnifiquement atourées, et si fort chargées de perles et de pierreries, qu'elles ne se pouvaient remuer.
« Le mardi 7, jour de Cendres-prenant, y eut force mascarades et folies par la ville; comme de coutume, le duc de Guise et Vitry coururent les rues aux dix mille insolences.
« Le dimanche 12, qui estoit le dimanche des Brandons, Madame fit un ballet magnifique en cour, et il n'y eut rien d'oublié, si ce ne fut possible Dieu, qui volontiers ne se trouve en telles compagnies pleines de luxe et dissolution.
« Le samedi 13 mai, le septier de blé froment fut vendu , dans la halle de Paris , 11 à 1 2 livres ; aussi les rues de Paris se voyoient pleines de processions de pauvres qui y affluoient de tous côtés, si qu'on faisoit compte que depuis trois jours il en étoit entré dedans Paris jusqu'à dix mille, chose pitoyable à voir !
« Le mardi 30, sur le rapport de ceux qui tenoient le registre des pauvres étrangers mendiants entrés à Paris depuis quinze jours, le nombre passoit quatorze mille personnes. »
Gabrielle d'Estrées portait des mouchoirs brodés du prix de dix-neuf cents écus, et le roi, comme l'atteste Sully, dépensait par an deux cents mille écus pour son jeu, ses maîtresses et ses chiens de chasse. Pierre de L'Étoile cite plusieurs exemples du faste de la favorite, et il ajoute :
« Processions de pauvres se voyoient dans les rues en telle abondance, qu'on n'y pouvoit passer, lesquels crioient la faim, pendant que les maisons des riches regorgeoient de banquets et superfluités, chose abominable, devant la face de Dieu, quelque couleur que les hommes y donnassent; qui, au lieu d'appaiser l'ire de Dieu , la provoquoient de plus en plus par leurs excès et dissolutions.
u Car cependant qu'on apportoit à tas de tous les côtés dans l'Hôtel-Dieu les pauvres membres de Jésus-Christ, si secs et si exténués qu'ils n'étoient pas plutôt entrés qu'ils ne rendissent l'esprit. On dansoit à Paris, on y murmuroit; les festins et banquets s'y faisoient à quarante-cinq écus le plat, avec des collations magnifiques à trois services, où confitures seiches et massepains étoient si peu épargnés, que les dames et demoiselles étoient contraintes de s'en décharger sur les pages et les laquais auxquels on les bailloit tous entiers.
n Quant aux habillemens, bagues et parures, la superfluité y étoit telle, qu'elle s'étendoit jusques au bout de leurs souliers et patins, ce qui fut occasion de faire dire tout haut à un seigneur' de la cour, qui s'étoit trouvé dans une de ces collations, que c'étoit à Paris qu'il falloit demander de l'argent, et qu'il le dirait au roi, et quand il les contraindroit de lui en bailler, qu'il ne leur feroit point de tort, pour ce que s'ils en trouvoient pour fournir à leurs excès et superfluités, à plus forte raison et meilleur en devroient-ils trouver pour soulager la nécessité de leur prince. »
Paris eut, sous Henri IV, un prévôt des marchands plein d'activité, François Myron, qui, pour la première fois, fit sérieusement observer les anciens édits des 5 juillet 1420, 8 août 1454, 2 janvier 1521 et 19 novembre 1569, par lesquels la largeur des rues et l'alignement étaient fixés ; il ouvrit des rues nouvelles, ce qui n'était pas chose facile, l'expropriation pour cause d'utilité publique n'ayant pas été inventée. Pour arriver à ouvrir la rue Dauphine, il était nécessaire d'entamer le potager du couvent des Augustins : des experts leur allouèrent une indemnité de trente mille livres tournois dont ils ne se tinrent pas satisfaits. Henri IV fit venir le supérieur au Louvre, et s'efforça de l'amadouer.
— Sire, dit le moine, notre bien est celui des pauvres, et nous avons à cœur de l'augmenter.
— Ventre saint-gris! répliqua Henri IV en colère, les maisons que vous ferez construire sur la nouvelle rue vaudront mieux que le produit de vos choux.
— Que M. le prévôt des marchands ajoute dix mille livres, et c'est une affaire conclue, poursuivit le supérieur.
— Il n'ajoutera rien. Écoutez-moi , mon père : vous êtes Normand, je suis Gascon; ne jouons pas au plus fin. Je vous donne jusqu'à demain; si votre mur n'est pas abattu , j'irai moi-même ouvrir la rue Dauphine avec du canon, s'il le faut !
Une autre fois, trois propriétaires de la rue Saint-Denis voulurent s'opposer à la prolongation de la rue du Ponceau ; sous prétexte qu'elle ôterait de la valeur à leurs maisons; ils ameutèrent la foule, qui chassa les maçons et en tua plusieurs.
Les archers de la ville, conduits par Myron en personne, accoururent; ils saisirent les trois principaux coupables, qui furent immédiatement pendus.
En dépit de ces difficultés, Paris s'embellit; les rues s'élargirent; la place Royale fut créée; un nommé La Fleur, se qualifiant de capitaine, se chargea d'enlever les boues de la ville, moyennant une taxe prélevée sur les bourgeois. Les carrosses se multiplièrent; on sait que le roi était dans le sien lorsque Ravaillac monta sur le marchepied. Le nombre des carrosses augmenta encore sous Louis XIII, et avec eux celui des laquais, des pages et des porteurs de flambeaux. Cette valetaille causait souvent des troubles nocturnes dans la ville, et les registres du Parlement en font foi. La fréquence des duels était aussi une source d'émotions avant que le cardinal de Richelieu ne l'eût sévèrement réprimée. Elle était poussée à un tel point, que Jean Chenel, sieur de La Chappronnaye, a publié, en 1671, contre les combats singuliers, un livre intitulé : les Révélations de l'Ermite sur l'État de France; et il terminait ainsi : « J'offre au roy le combat contre celui qui voudra tenir le parti du duel (seul à seul, les armes à la main, en la place qu'il vous plaira nous ordonner), afin de maintenir que le duel est une action indigne d'un homme de bien et d'honneur, d'un fidèle François et d'un homme de courage. »
La ville continua à perdre son caractère gothique. Les croisées à châssis remplacèrent les meneaux de pierre, et les carreaux furent substitués aux vitraux. Au rez-de-chaussée des maisons mi-parties de brique s'ouvrirent de grandes portes cochères. Les seigneurs, qu'attirait la splendeur de la royauté victorieuse, rivalisèren de luxe, se firent bâtir de magnifiques hôtels. Celui que le marquis de Rambouillet possédait rue Saint-Thomas-du- Louvre est resté célèbre par l'impulsion que donna la marquise aux études littéraires. C'était, selon Saint-Simon, une espèce d'académie de galanterie, de vertu et de sciences, et le rendezvous de ce qui était le plus distingué en condition et en mérite.