CHAPITRE II
Enceintes successives de Paris. — Saint -Germain des Prés. — Travaux de Louis le Gros et de Philippe -Auguste. — Portes de Paris au sue siècle. — liue d'Enfer. — Paris après lu bataille de Poitiers. — Enceinte d'Etienne Marcel. — Siège de Paris par Jeanne Darcq.
Quelle distance de l'état actuel aux temps primitifs ! Que de siècles il a fallu pour que la modeste Lutèce, sortant hors son île, jetât sur les deux rives de la Seine des maisons, des églises et des remparts, et prit d'escalade les plaines et les coteaux circonvoisins ! Longtemps la cité des Parisiens n'eut que des murailles grossièrement bâties, et qui, probablement, ne régnaient pas môme dans toute sa modeste périphérie. On peut conclure, toutefois, de la charte de. fondation de Saint-Germain des Prés, que, l'an 539, l'enceinte de Paris s'étendait déjà sur la rive gauche, puisque le roi Childebert annonce l'intention d'édifier |un temple près des murs de la cité {prope muros civitatis). 11 y avait donc des fortifications sur l'emplacement qu'occupent actuellement la rue Dauphine, la Monnaie et l'Institut. Sans cela, comment l'Abbaye que nous connaissons, et qui n'était pas loin du Luxembourg, eût-elle été contiguë aux ouvrages défensifs de la ville?
L'afflux de la population était à cette époque vers la rive gauche. En 1119, l'église Saint-Jacques de la Boucherie était encore dans le faubourg, in suburbio Parisiacœ urbis, comme dit une bulle du pape Calixte. Louis le Gros, qui cherchait à dominer le pouvoir des vassaux au profit de la monarchie, avança les murailles de Paris jusqu'au delà du palais des Thermes sur la rive gauche. Sur la rive droite, il forma un parallélogramme de tours et de courtines, dont la limite septentrionale était assez exactement dessinée par le tracé actuel de la rue de Rivoli, et qui avait pour frontière à l'est l'église de Saint-Gervais, à l'ouest Saint-Germain l'Auxerrois.
L'enceinte de Philippe-Auguste, plus solide et plus étendue que les précédentes, était flanquée de tours rondes et garnies de créneaux. Elle fut commencée en 1210, et elle était à peine achevée en 1240. Ceux qui connaissent Paris peuvent suivre aisément les contours de cette enceinte, grâce aux noms des portes principales qui se sont perpétués jusqu'à nous. Elle prend naissance entre Saint-Germain l'Auxerrois et le Louvre, et suit une ligne presque, pcrpendicula're à la Seine jusqu'à la porte Coquillière, dont l'appellation était, due à la proximité du logis d'une certaine famille Coquilliei'. Dire qu'il y a des poètes oubliés, des savants dont la foule ne saura jamais les titres, et que le hasard perpétuera, tant qu'il restera pierre sur pierre de Paris, la mémoire du bourgeois Coquillier!
De la porte Coquillière, nous passons à la porte Saint-Eustache; l'ég'ise voisine n'avait pas alors ses voûtes hardies, ses chefs pendants, ses élégantes nervures, et ce portail corinthien que Mansard de Jouy surmonta d'un fronton triangulaire. C'était une humble chapelle, dépendant d'abord du chapitre de Saint-Germain l'Auxerrois, érigée en cure l'an 1223. La muraille, arrivée là, courait, parallèlement au fleuve ; et, entre deux tours, juste à l'endroit où la rue Hambuteau coupe aujourd'hui la rue Saint-Denis, s'ouvrait la porte aux Peintres. C'était le quartier des artistes chargés de l'illustration des manuscrits; c'était près de cette porte que les Raphaël et les Titien du moyen âge s'étaient réunis pour enrichir de vignettes les chefs-d'œuvre calligraphiques qu'on admire encore dans nos collections publiques.
En longeant la rue Rambuteau, à la hauteur de la rue Saint- Martin, nous trouvons une poterne qui, du nom de son constructeur, s'appelait porte de Nicolas-Huidelin.
Puis viennent les portes de Craque, dont messire Nicolas Braque avait pris à cens les péages; la porte Barbette, située près d'un hôtel appartenant à cette famille ; la porte Baudoyer, la fausse, porte Saint-Pol, la porte Bartéel-sur-1'Yeau. Interrompue par la Seine et la plus orientale de ses îles, l'enceinte reprenait sur la rive gauche, ayant pour point de départ une tourncllc dont le quai actuel perpétue le souvenir. Les murs montaient la cote, coupés par les portes Saint-Victor, Saint- Marcel ou Bordelle (Bordellum). Ce dernier mot signifiait une maison de campagne, une habitation isolée au milieu d'un jardin.
La rue d'Enfer n'a point d'étymologie diabolique; au point où elle s'élance d'un carrefour pour aboutir aux barrières, était une porte qui n'est devenue infernale que par corruption : Porta inferni quœ antiquitus soteltat nominari (te Ferto. comme disaient, les actes des évoques d'Auxerrc (acta épis, autissiod.). De cette porte de Ferte ou d'Enfer, le mur descendait le long de l'enclos du couvent des Cordeliers, sur remplacement duquel ont surgi depuis les amphithéâtres de l'École de médecine, le Musée. Dupuytren et l'École de dessin. Les immenses dépendances de l'abbaye Saint-Germain des Prés empêchaient l'enceinte de Paris d'aller plus loin, elle était obligée de s'arrêter à ce que nous connaissons sous la dénomination de carrefour Buci; de prendre derechef une direction perpendiculaire à la Se'ne, et d'aboutir à une tour ronde qui, du nom de son constructeur,, s'appelait tournelle de Philippe-Amelin.
Ce fut plus tard la tour de Nesle.
L'enceinte de Philippe-Auguste fut suffisante jusqu'en 1350. Quand la bataille de Poitiers avait consterné la France, quand les Anglais ajoutaient chaque jour à leurs conquêtes, quand la guerre civile et la guerre étrangère se déchaînaient à l'envie, il importait de consolider la défense de la capitale, et de ne pas laisser on dehors les quartiers populeux qui s'étaient formés sur la rive droite de la Seine. Les nouveaux murs partirent de la tour de Billy, en face de l'île Louviers. Ils suivaient les boulevards depuis la porte Saint-Antoine jusqu'à la porte Saint- Denis. Ils enserraient le bourg de Villeneuve et la cour des Miracles, où trônait le. grand Coësre au milieu des bohèmes et des truands. Pour conduire l'enceinte jusqu'à la Seine, prenons la rue des Fossés-Montmartre, coupons par diagonale l'hôtel de la Banque, le Palais-Royal et la place du Carrousel, et arrêtons-nous au pavillon Lesdiguières, où était alors une tour de bois dont les eaux battaient le pied.
La construction de l'enceinte dura quatre ans, et routa 182,000 livres tournois. Elle fut entreprise grâce à l'énergique initiative. d'Etienne Marcel, prévôt des marchands. Cet homme, longtemps populaire, et qui méritait de l'être, fut massacré à la porte Saint-Antoine, près de laquelle, en 1370, son successeur, Hugues Aubriot, jeta les fondements de la Bastille.
« Ce fut un grand fait, dit Froissard, que environner de fortes défenses une telle citez comme Paris, et dis que ce fust le plus grand bien qu'oneques prevost des marchands fist. » C'était un beau travail, qui coûterait aujourd'hui le décuple de. la somme qu'on y consacra, et qui n'équivaut pas à un million de francs. Les courtines étaient surmontées de créneaux qui reposaient sur des mâchecoulis. D'espace en espace se dressaient dos tours barlongues, percées d'archières, munies d'échauguettes et de barbacanes; les portes, qui étaient au nombre de quinze, étaient toutes flanquées de tours de ce genre.
La porte Saint-Antoine était entre deux châteaux royaux ; la Bastille, qui ne tarda pas à devenir exclusivement une prison d'État, et l'hôtel solennel des grands ébattements ou hôtel Saint-Pol, vaste maison de plaisance, avec des jardins, des ménageries, des volières, des vergers , des cerisaies, .des prés et des pièces d'eau.
La porte du Temple donnait intérieurement sur l'enclos que possédaient les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte, depuis la destruction de l'ordre hybride des Templiers. Des ponts de plusieurs arches, jetés sur des fossés profonds, aboutissaient aux portes Saint -Martin, Saint -Denis, Montmartre et Saint-Honoré. Cette dernière était à l'angle de la rue à moitié détruite du Rempart* dont tout le côté droit vient de disparaître dans les récentes démolitions. Ce ne fut que plus tard qu'on ouvrit sur le quai la porte Neuve.
Sur la rive gauche, la porte de. Nesle se. distinguait par la solidité de ses tours et de son pont de quatre arches.
Nous avons mentionné déjà les autres portes, entre lesquelles celle de Buci est célèbre par la trahison de Périnet-
LE LOUVRE
Leclerc, qui, le '29 mai 1410, en déroba les clefs à son père, quartenier du guet, et introduisit les Bourguignons dans la place.
Paris était en état de soutenir un siège, et, à plus forte raison, à l'abri d'un coup de main. Le duc d'Alençon, les comtes de Vendôme, de Clermont et de Laval , les maréchaux de Boussac et de Retz, vinrent camper, le 4 septembre 1429, sur la butte des Moulins; ils étaient accompagnés de Jeanne Darcq, dont le prestige était alors dans son apogée, o II n'en résulta pour eux que douleur, honte et meschef , » dit le Journal d'un Bourgeois de Paris, chronique curieuse et exacte, quoiqu'elle ait été rédigée avec partialité par un ecclésiastique ami des Anglais. « Le jour de la Nativité de Notre-Dame, dit cet écrivain, les Arminacs firent conjuration, tous d'un accord, de cestui jour assaillir Paris, et s'assemblèrent bien douze mille et plus; et viendrent environ heure grand' messe, entre onze et douze, leur Pucelle avec eux, et très-grande foison chariots, charrettes et chevaux, tous chargés de grandes bourrées à trois harts pour emplir les fossés de Paris. Et commencèrent à assaillir entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint-Denys, et fut l'assaut très-cruel; et en assaillant disoient moult vilaines paroles à ceux de Paris. Et là étoit leur Pucelle avec son estendart, sur les enclos des fossés, qui disoit à ceux de Paris :
« Rendez-vous, de par Jésus! à nous tôt, car si vous ne vous rendez avant qu'il soit la nuit, nous y entrerons de force, veuillez ou non, et tous serez mis à mort sans mercy.
« Voire ! dit un, paillarde ! ribaude ! et tirant de son arbaleste droit à elle, et lui perça la cuisse tout outre, et elle de. s'enfuir ; un autre perça le pied tout outre à celui qui portoit son estendart. Quand il se sentit navré, il leva sa visière pour voir à oster le vireton de son pied, et un autre trait le saigne entre les deux yeux et le navre à mort, dont la Pucelle et le duc d'Alençon jurèrent depuis que mieux ils aimassent avoir perdu quarante des meilleurs hommes d'armes de leur compagnie. L'assaut fut moult cruel d'une part et d'autre, et dura bien jusqu'à quatre heures. Ceux de Paris prindrent cœur en eux, et tellement les versèrent de canons et d'autres traits qu'il leur convint par force de reculer et laisser leur assaut, et s'en aller. Qui mieux s'en pouvoit aller estoit le plus heureux, car ceux de Paris avoieiit de grands canons qui jettoient de la porte Saint-Denys jusques par delà Saint-Ladre largement, qu'ils leur jettoient au dos, dont moult furent épouvantés; ainsi furent mis à la fuite; mais homme n'y eut de Paris pour les suivir, pour paour de leurs embusches. Eux, en allant, ils boutèrent le feu en la grange des Mathurins , auprès des Porcherons, et mirent de leurs gens qui morts estoient à l'assaut , qu'ils avoient troussés sur leurs chevaux, dedans celui feu grande foison, comme faisoient les payons à Rome jadis. Et maudissoient moult leur Pucelle qui leur avoit promis que sans nulle faute ils gagneraient à celui assaut la ville de Paris par force, et qu'elle y seroit ceste nuit, et eux tous, et qu'ils seraient tous enrichis des biens de la cité, et que tous seraient mis, qui y mettraient aucune deffence, à l'espée ou ars en leur maison. Mais Dieu qui mena la grande entreprise d'Holoferne , par une femme nommée Judith, ordonna par pitié autrement qu'ils ne pensoient, car le lendemain viendrent quérir par sauf-conduit leurs morts, et le héraut qui vint avec eux fut sermenté du capitaine de Paris, combien il y avoit eu de navrés de leurs gens, lequel jura qu'ils estoient bien quinze cents, dont bien cinq cents ou plus estoient morts ou navrés à mort. Et vray est qu'en cet assaut n'avoit aussi comme nuls hommes d'armes, qu'environ quarante ou cinquante Anglois qui moult y firent bien leur devoir, car la plupart de leur charroy, en quoy ils avoient amené leurs bourrées, ceux de Paris leur enlevèrent : car bien ne leur devrait pas venir de vouloir faire telle occision le jour de la sainte Nativité de Notre-Dame. »