MORT A PARIS LE 17 FÉVRIER
Souscription nationale.
Au-dessus de la clef de la niche, on lit le millésime 1814. L'entablement est orné de mascarons et de guirlandes, et le fronton occupé par un génie poussif et joufflu, qui tient deux couronnes de laurier. Molière est représenté assis sur un fauteuil, tenant un cahier d'une main et un crayon de l'autre. La Comédie sévère et la Comédie gaie, placées à droite et à gauche du piédestal , lèvent les yeux vers le poëte qu'elles ont inspiré.
En louant le motif architectural du monument, nous reconnaissons entre ses parties un défaut sensible de proportion : le Molière écrase les deux statues du bas, et lui-même est écrasé par le génie joufflu, dont la taille peut être indifféremment celle d'un jeune géant ou d'un nain adulte. A droite et à gauche du génie apparaissent deux mascarons, qui rappellent ces croissants à profil humain employés dans les almanachs pour représenter le premier et le dernier quartier. Ces mascarons, et les guirlandes comprises entre l'entablement et l'arc du fronton, accablent de leur poids énorme les maigres colonnes qu'on a prétendu leur donner pour soutien, et l'on aperçoit, au milieu des feuillages, des pommes presque aussi grosses que la tête de la principale statue.
Cette figure devait être primitivement en marbre, et ce fut M. Boulay (de la Meurthe) qui obtint l'emploi du bronze « comme plus durable et plus magnifique. » Elle fut exécutée par M. Seurre aîné (Gabriel-Bernard), et fondue dans les ateliers de MM. Eck et Durand.
M. Seurre aîné soutint de son mieux la responsabilité, qui pesait sur lui; mais ses forces trahirent sa bonne volonté. Sa statue n'a ni grâce ni noblesse; la tête n'est pas celle d'un homme qui médite; elle exprime plutôt l'hébétement produit par l'ivresse ou l'accablement d'un malade : les mains sont petites, les jambes grosses et ramassées. Le poëte-acteur qui jouait Arnolphe, Lyciscas et don Pèdre, avait sans doute dans
les manières une distinction que M. Seurre aîné ne lui a pas conservée, et nous ne présumons pas que, même en son cabinet de travail, il se tînt le dos arqué et les pieds en dedans, de manière à faire ressortir la grosseur de ses malléoles..
Les contours du modèle doivent être plus sèchement découpés pour le bronze que pour le marbre; M. Seurre aîné n'a pas tenu compte de cette différence! aussi son Molière préscnte-t^il une masse noire, confuse, et pelotonnée sur ellemême.
Le costume adopté par M. Seurre aîné est d'une irréprochable exactitude; mais la fraise plissée, qui descend jusqu'au sternum , rappelle trop celle des Mascarilles et des Scapins aux habits bariolés.
Ces défauts sont d'autant plus saillants que les deux figures en marbre de Pradier ont une charmante désinvolture : l'artiste a donné à chacune d'elles un caractère distinct. La comédie sévère, celle qui dicta le Misanthrope, a la physionomie pensive, les traits nobles et réguliers, sans toutefois qu'on puisse la confondre avec la muse tragique. La comédie gaie se couronne de pampres : elle tient le pedum ou le bâton pastoral recourbé, que les Grecs mettaient à la main des acteurs comiques; son allure est vive et provocante; sa robe s'ent'rouvre à demi ; a ses pieds rit un masque grimaçant. Ces deux statues signalent un talent dans toute sa force, corroboré par l'étude approfondie de l'antique. Victor Hugo, après les avoir vues dans l'atelier, écrivit sur le piédestal de l'une d'elles : « Je suis venu, j'ai vu, j'ai admiré. »