CHAPITRE X
La place Vendôme. — La statue (le Louis XIV. — La colonne. — Statue de Choudet. — Statue de Seurre. — Le. 5 mai.
De même que le Palais-Royal, la place Vendôme est le cheflieu d'un quartier. C'est autour d'elle que se groupent le ministère de la Justice et des Cultes, l'état-major de la première division militaire, celui de la place et de. la garde nationale. C'est sur la même place, à l'hôtel du Rhin, que Louis-Napoléon débarqua, après la révolution de 1848.
Là étaient autrefois l'hôtel et les jardins du duc. de Vendôme. Louvois y commença une place dont les dessins furent donnés par Jules-Hardouin Mansard; mais les travaux furent suspendus par la mort du ministre et par la pénurie des nuances. Ils furent continués aux frais de la ville, en vertu d'un contrat du mois de mai 1090, et terminés le 1er septembre 1715. Au centre s'élevait sur un piédestal de marbre blanc une belle statue équestre de Louis XIV, modelée par Girardon, et fondue en bronze d'un seul jet par Jean-Balthazar Keller. La révolution la renversa; le premier empire y substitua une colonne consacrée au souvenir de la campagne d'Austcrlitz, et qu'on persiste a désigner généralement sous le nom de colonne Vendôme, quoiqu'elle n'ait absolument rien de commun avec le fils de. Henri IV.
Elle a 43 mètres de hauteur ; son noyau de pierre enferme un escalier fort sombre, a l'aide duquel les curieux , pourvu qu'ils soient maigres, peuvent parvenir à la plate-forme supérieure. Le socle est chargé d'inscriptions en latin passablement barbare. Une spirale de bas-reliefs en bronze déroule les faits d'armes de la campagne de 1 805. Au point de vue de l'art, le tout est assez médiocre, et le plus grand mérite de la colonne, c'est d'avoir été recouverte de plaques dont le bronze provenait des pièces autrichiennes. Comme l'a dit le poëte :
C'était un beau spectacle! Il parcourait la terre Avec ses vétérans, nation militaire
Dont il savait les noms.
Les rois fuyaient; les vois n'étaient point de sa taille, Et, vainqueur, il allait par les champs de bataille,
Glanant tous leurs canons.
Chaudet avait fixé au sommet, de la colonne une belle statue de Napoléon I", en grand costume impérial. On essaya de la faire-tomber, le 6 avril 1814, en la tirant avec des cordes; plus tard, elle fut descendue par ordre de Louis XVIII. Le 28 juillet 1833 , une statue nouvelle, exécutée par Seurre aîné, fut inaugurée pompeusement aux acclamations d'une foule immense.
« L'armée et la garde nationale, et une grande partie de la population, dit l'historien Rittiez, prirent part à cette solennité,
qui fut véritablement imposante. Les cris de : Vive l'empereur! se mêlèrent, pendant la revue et pendant le défilé, aux cris de : Vive le roi! vive la liberté! Quelques cris de : A bas tes forts détachés! furent aussi proférés, mais ils se perdirent au milieu des acclamations universelles qui vibrèrent de toutes parts lorsqu'on découvrit la statue. Alors les musiques de tous les régiments jouèrent des airs guerriers, le canon des Invalides retentit, et Louis-Philippe, à cheval au milieu de son étatmajor, se découvrit, paraissant fier et heureux do voir, sous son règne, rendre un pareil hommage au guerrier qui avait porté si haut les prétentions de la France. »
L'artiste a montré l'empereur dans son costume de capitaine; malheureusement la figure manque de mouvement. Le petit chapeau historique, dont l'original est au Musée des Souverains, dessine sur le ciel deux cornes d'un effet peu monumental ; les plis de la redingote grise tombent lourdement et sans grâce. Ces imperfections ne diminuent en rien l'impression qu'éprouve toujours le Parisien à la vue « de ce monument fait de. gloire et d'airain. » Chaque année, le 5 mai, anniversaire du jour où l'illustre prisonnier mourut a Sainte- Hélène , des couronnes d'immortelles sont suspendues aux lances de la grille qui entoure le soubassement. Les vieux grognards qui survivent encore en petit nombre tirent du fond des armoires leurs vieux uniformes, leurs shakos troués par les balles, leurs buffleterics noircies par la poudre de. vingt batailles, et ils viennent d'un pas chancelant rendre hommage à leur général, qu'ils ne tarderont pas à rejoindre dans la tombe.