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CHAPITRE III

Intérieur de la Bourse. — La corbeille. — Le crieur. — La galerie supérieure. — Grisailles de 31eynier et Abel de Pujol. — Mesures prises contre l'agiotage. — Code pénal.

Si un homme, étranger aux raffinements de la civilisation, entrait à la Bourse de Paris, il éprouverait une indicible surprise. Le tumulte qui ébranle les voûtes du temple de l'agiotage, la pantomime animée des adorateurs du veau d'or, leurs cris divers, leur agitation, lui sembleraient avoir quelque chose de fantastique, et même de démoniaque. Si, au milieu d'un brouhaha confus, il distinguait les mots de reports, de mobiliers, d'actions de la Joliette, de primes dont deux, d'obligations du Nord, de docks, Béziers, Lombard -Vénitiens, Vieille-Montagne, Compaguie Parisienne, Saragosse, Victor-Emmanuel, Midi, grand central, cote de Londres, petites voitures, petites primes, primes fin courant, etc., il se demanderait quelle langue on parle et à quelle nation appartiennent les frénétiques orateurs qui se disputent la parole. De même qu'ils ont un lieu spécial de réunion, de même ils ont un dialecte à part. La Bourse est un monde au milieu du monde parisien ; les joueurs hardis qui risquent en quelques heures des centaines de mille fr., voire même des millions, sont des êtres d'une nature exceptionnelle. Dès qu'on a franchi le seuil de la Bourse, on a changé de mœurs, de sentiments, de langage. L'enceinte de la Bourse est, pour ainsi dire, une ligne équatoriale; en la passant, on arrive dans un autre hémisphère. Ailleurs, c'est le commerce, l'industrie, le travail ; ici, c'est la spéculation.

L'espace vide qu'on désigne sous le nom de corbeille, est comme le chœur du temple ; il a pour limites une balustrade, autour de laquelle se tiennent les agents de change, les quarts d'agent de change, les tiers d'agent de change, car il est rare que le titulaire d'une charge aussi importante n'ait pas de coadjuteurs. Une seconde balustrade sépare du public ces fonctionnaires importants, seuls légalement autorisés à trafiquer des titres de rente et des valeurs mobilières. Rangés autour de la corbeille, ils échangent leurs propositions avec une vélocité égale à celle du télégraphe électrique. Tous parlent à la fois, et pourtanttous s'entendent. L'offre et la demande parviennent sans s'égarer à leur adresse; et le crieur, impassible au milieu de ce bacchanal, prend note des cours de la rente et de la Banque de France. Ainsi que l'a dit un poète :

Si l'astre, de sinistre allure, Qu'Arago voit sur l'horizon, Par un jeu de sa chevelure Changeait notre globe en tison ; Le crieur, toujours *a sa place, Serait l'homme juste qu'Horace Nous peint si calme dans ses vers ; Et, narguant la comète errante, U coterait encor la rente Sur les débris de l'univers.

Tandis que le crieur et ses secrétaires recueillent froidement les principaux résultats de la journée, autour d'eux se démènent la multitude des spéculateurs, grands et petits, dont les gardiens de la Bourse n'essaient pas même de calmer l'effervescence.

Mais l'heure sonne; la Bourse est close! Les marchés au comptant ou fin courant sont conclus ; les gardiens de la Bourse et les gardes de Paris font évacuer l'enceinte ; les spéculateurs se retirent lentement en formant des groupes nombreux sur les marches du monument. Ils sortent de la Bourse, les uns subitement enrichis, les autres subitement ruinés.

Demain recommencera la même scène; mais demain, peutêtre, les rôles seront intervertis.

On peut contempler, du haut d'une galerie supérieure de trois mètres de large, le bizarre spectacle que présente chaque jour ouvrable le marché des valeurs depuis midi jusqu'àtrois heures. Sur cette galerie donnent les salles où s'assemblent les agents de change, et la salle d'audience du tribunal de commerce.

Les voussures sont embellies de grisailles qui doivent être considérées comme les chefs-d'œuvre de ce genre, car elles imitent à merveille le bas-relief. Au-dessus de l'entrée principale Meynier a peint les nymphes de la Seine et de l'Ourcq, offrant les produits de l'abondance à la ville de Paris; dans les

angles sont des allégories qui mit la prétention de représenter Marseille et Strasbourg; la ville qui nons met en communication avec l'Orient, et la ville qui nous relie à l'Allemagne. D'antres tableaux du même artiste personnifient l'Afrique et l'Amérique, Bordeaux et Bayonne, et nous montrent, comme une réalité féconde, l'alliance du commerce avec les arts.

Aboi de Pujol a exécuté pour les voussures de la Bourse les figures de Lille, de Nantes, de Rouen, de l'Europe et de l'Asie, ainsi qu'une composition destinée à rappeler que le roi Charles X fit présent à la ville de Paris du palais de la Bourse, qui figurait au budget pour une somme de 8,140,192 francs.

Quelle différence entre le palais actuel et la baraque à laquelle on daignait accorder un coin près des communs d'un grand hôtel ! quelle différence corrélative entre les allaites du temps passé et celles de nos jours : après la perturbation féconde causée par Law, homme de génie malgré ses erreurs, le monde financier était retombé dans la stagnation. Les marchés à terme ou à prime étaient d'ailleurs sévèrement défendus par les règlements du 7 août et du 2 octobre 1785, du '27 septembre 1780 et du H juillet 17X7.

Conformément aux principes de liberté commerciale qui la dirigeaient, l'Assemblée constituante, par décret du S mai 1791, abolit le monopole des agents de change; mais il fut rétabli vers la lin de la période révolutionnaire, par un décret du 28 vendémiaire an iv ('2(1 octobre 1795), qui maintint eu même temps la défense de vendre à terme ou à prime les effets nationaux. In arrêté' consulaire du 27 prairial an x, faisant justice des courtiers marrons qui s'étaient multipliés, défendit à toutes autres personnes que celles nommées par le gouvernement de s'immiscer en façon quelconque, et sous quelque prétexte que ce fût, dans les fonctions des agents de change, soit dans l'intérieur, soit à l'extérieur delà Bourse. Il défendit égaleinent. de s'assembler ailleurs qu'à la Bourse et à d'autres heures qu'à celles fixées par le règlement de police, pour proposer et faire des négociations, à peiue de destitution des agents de change ou courtiers qui auraient contrevenu, et pour les autres individus , sous les peines portées par la loi contre ceux qui s'immisçaient dans la négociations sans titre légal.

L'article 421 du Code pénal, promulgué le 22 février 1S 10, porte que les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics seront punis d'un emprisonnement d'un mois au moins, d'un an au plus, et d'une amende de 500 à 10,000 fr. Les coupables pourront de plus être mis, par l'arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus.

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