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CHAPITRE IV

Les cnulissiers et les remisiers. — Activité" de Bourse après 1S52.

— Établissement d'un droit d'entrée. — Transplantation des marronniers.— Les tourniquets. — Iîéclamatîons des agents de change.

— Procès fait aux eoulissiers. — Création des assesseurs. — Résolution de la compagnie des agents de change. — L'honneur a la Bourse.

Toutefois, il se forma une légion de gens qui trafiquèrent indûment des valeurs, et que l'on désigne sous le nom de coulissiers, do remisiers. L'avantage qu'offraient ces intermédiaires interlopes, c'était celui de donner aux marchés les plus considérables une conclusion immédiate, qu'il est parfois difficile d'obtenir des agents de change. Après 1852, une activité immense se manifesta à la Bourse, et elle fut augmentée par les emprunts nationaux. Le jeu prit d'énormes proportions ; la négociation des fonds publics et des actions, les chemins de fer, les sociétés anonymes et en commandite, la caisse d'escompte, les assurances, le crédit mobilier, le crédit foncier, les mines, les houillères, les hauts-fourneaux, les compagnies de navigation, etc., attirèrent à la Bourse des spéculateurs recrutés non-seulement dans la classe aisée, mais encore parmi les petits industriels, les domestiques et les artisans.

A la fin de 1850, ce mouvement fut ralenti par rétablissement d'un droit d'entrée à la Bourse. Jusqu'alors les passants pouvaient y venir à leur gré, profiter de la hausse ou de la baisse dont ils étaient instruits instantanément, et contribuer ainsi à déterminer le cours. La grille qui entourait l'édifice fut reculée de manière à réserver aux spéculateurs un espace

suffisant pour s'y promener pendant la belle saison. Comme il leur fallait un ombrage, on amena, dans le terrain réservé, des marronniers d'un âge déjà respectable; ils furent arrachés au pays natal avec la motte de terre qui enveloppait leur racine , chargés sur des chariots disposés tout exprès, et conduits en voiture jusqu'il La place de la Bourse. Là des fosses profondes étaient creusées pour recevoir les émigrés. Us furent soigneusement transplantés, recouverts de mousse et de toile d'emballage, garnis à la naissance des branches de godets où les eaux du ciel tombaient comme dans un réservoir. Cette expérience qui déjà, d'ailleurs, avait été tentée dans le siècle précédent, a merveilleusement réussi; aussi l'a-t-on renouvelée au mois de janvier 1800, par l'embellissement de la place Saint-Germainl' Auxorrois. Trente-deux marronniers, de 25 à 30 ans, ont. été plantés sur quatre rangs et en quinconces : seize devant la mairie, seize devant l'église. Les arbres qui voyagent ainsi reprennent vite, et. un petit nombre d'arbres seulement succombent à la nostalgie, à la sécheresse ou aux rigueurs de l'hiver.

Le droit d'entrée, à la Bourse, a soulevé des réclamation-.; les agents de change dont les clients diminuaient ont proposé de tenir compte à la ville de Paris de la somme de 750,000 fr. que rapportait le nouvel impôt, mais il a été maintenu pour 1 800 par. des motifs que le préfet de la Seine expose en ces termes, dans un rapport sur le budget de la ville :

« L'établissement d'un droit d'entrée à la Bourse fut prop se, en 1850, par la Chambre de commerce de Paris, comme un remède à la cohue intolérable causée par l'afflucnce toujours croissante du public. Éloigner de ce terrain des grandes affaires, non-seulement les simples curieux et les coureurs de nouvelles qui l'encombraient inutilement, mais encore les petits capitalistes qui, séduits par l'appât trompeur de la hausse ou de la baisse, venaient risquer leur modeste avoir dans un mouvement de spéculation où ils finissaient généralement par le voir englouti , c'était tout à la fois une mesure de bon ordre et de morale publique. Le conseil municipal s'y associa d'autant plus volontiers qu'il y trouvait le moyen, depuis longtemps cherché, d'asseoir un revenu sur "la Bourse, propriété communale jusqu'alors improductive, et de faire cesser ainsi la singulière anomalie que présentait le grand marché des valeurs mobilières et des marchandises, affranchi de toute redevance municipale, tandis que la ville percevait, sur tous les autres, des droits de location considérables.

« On a objecté que, dans les marchés, la perception a lieu sur les vendeurs, et que les acheteurs sont exempts; mais, à la Bourse, tout le monde est vendeur et acheteur alternativement. D'ailleurs, la distinction est puérile; car les droits de location d'une place de vente sont toujours remboursés, en définitive, par les acheteurs aux vendeurs.

« Sanctionnée par un décret de l'Empereur, sur l'avis du conseil d'État, et réalisée depuis trois ans, la mesure a produit ce qu'on on attendait. Je ne veux pas dire qu'elle ait satisfait tout le monde; mais, peut-on considérer comme des résultats imprévus le mécontentement de ceux qui voyaient naguère leurs gains s'accroître des pertes essuyées par la masse inexpérimentée et impuissante des petits joueurs, désormais écartés de la Bourse, grâce au péage, et le regret des intermédiaires, qui profitaient d'une façon parfaitement avouable, mais très-fructueuse, du grand nombre de transactions que réalisaient cette foule empressée de spéculateurs de bas étage, toujours en proie à l'agitation des folles espérances ou des paniques subites?

« Assurément, la Bourse est moins suivie aujourd'hui qu'autrefois; mais, d'abord, c'est ce qu'on désirait, et puis, elle est encore assez fréquentée pour se trouver presque trop pleine à certains jours 1) n'y peut venir plus de 4,000 personnes, sans que leur circulation ne soit gênée. Mais, dans la saison des affaires, et surtout, quand les circonstances donnent du mou- \ incut aux transactions, il n'est pas rare de compter 4,200 entrées; on en a constaté jusqu'à 4,500. Que peut -on demander de plus? Rarement, le nombre s'en est abaissé audessous de 3,500. Ce fait ne s'est même produit que pendant l'été.

« Au reste, au lieu de décroître, le conque des entrées s'élève constamment. En 1857, il a été de 1,010,148; en 1858, de 1,027,495. Cette' année, malgré les circonstances diverses qui ont paralysé' à plusieurs reprises les transactions, il sera probablement, d'après les résultats des onze premiers mois.

LA BOURSE

de 1,000,000 environ. N'est-ce pas la provive que l'existence du péage et le mouvement des affaires ont moins de corrélation qu'on ne le prétend?

« Quoi qu'il en soit, c'est au gouvernement, de l'Empereur qu'il appartient d'apprécier en dernier ressort les raisons élevées, aussi bien que les motifs de bonne police, qui ont porté la Chambre de commerce à provoquer l'état actuel des choses, et qui lui font maintenir, malgré tout, son opinion.

« Ce qui importe à la ville, c'est que son droit de propriété ne reçoive aucune attteinte, et que le revenu croissant qu'elle en retire soit assuré. Sous ce double rapport, elle ne saurait concevoir aucune crainte. »

Le droit d'entrée, a la Bourse, est de 1 fr. par personne, et des préposés le perçoivent dans des pavillons placés aux quatre angles de la grille, que l'on ne peut franchir sans passer par des tourniquets. Les abonnés payent 150 fr. par an pour la Bourse des valeurs, et 75 fr. pour la Bourse des marchandises.

Ce ne. fut pas la seule entrave apportée aux combinaisons de l'agiotage. Au mois de juillet 1859, les agents de change se croyant lésés intentèrent un procès aux coulissiers, et eurent le malheur de le gagner. Le ralentissement qui s'ensuivit dans les affaires nécessitait un remède, et un décret du 13 octobre 1859 autorisa chacun des agents de change près la Bourse de Paris à s'adjoindre un ou deux commis principaux, qui devaient être soumis à un règlement délibéré par la chambre syndicale.

Celle-ci, par un règlement exécutoire à partir du 15 novembre, fixa les conditions auxquelles les commis principaux pouvaient être admis. Ils doraient être âgés de vingt-cinq ans accomplis, justifier de leur honorabilité, et fournir un cautionnement dont le minimum était fixé à 100,000 fr.

A la suite de ce règlement, la compagnie des agents do change adopta des résolutions qui devinrent en 1SG0 la loi de la Bourse, et que nous croyons par conséquent devoir reproduire comme la charte de l'agiotage légal :

RÉsOLITIONS ADOPTÉES PAR LA COMPAGNIE.

Variations de 02 Y/3 sur les rentes.

« Est supprimée la disposition du 3° paragraphe de l'article 2 du règlement particulier de la Compagnie, qui interdit de traiter les affaires de vente ou d'achat de rentes françaises avec des fractions moindres que celles de 5 centimes.

Primes.

« Seront admises dans les négociations et cotées :

« Les primes de 25 cent, sur les rentes françaises ;

« Les primes de 5 fr. sur les actions de chemins de fer et des compagnies industrielles.

« Seront également admises, sur ces dernières valeurs, les primes au 15 de chaque mois. La réponse s'en fera le 15 comme précédemment.

« Pourront également se traiter, mais ne seront pas cotées, les primes de 10 cent, sur la rente. Les engagements se feront sur papier libre, d'après une formule qui sera déterminée par la chambre syndicale. Pour les primes levées, il sera échangé un nouvel engagement sur timbre et dans la forme ordinaire.

u Pour les primes abandonnées, il ne sera pas exigé de courtage. Pour celles qui seront levées, le courtage devra être per.,u conformément au tarif.

Commis principaux.

n II est interdit aux commis principaux de faire des affaires avant la Bourse. Cette interdiction cessera à partir de midi, et tant que la Bourse restera ouverte. Seulement, pendant que les agents de change seront au parquet, c'est-à-dire de midi à trois heures, les commis principaux ne pourront se réunir en groupes, ni proposer à haute voix la vente ou l'achat d'effets publics ou particuliers.

Cote des cours.

ic Les cours résultant des opérations faites après trois heures seront cotés.

u La chambre syndicale déterminera la marche qui devra être adoptée à cet égard.

Disposition générale.

« Pour les valeurs autres que la rente, les actions de. la

Banque et les fonds des gouvernements étrangers, il ne pourra être engagé d'affaires en liquidation de fin prochain qu'à dater du 15 du mois courant, et après la réponse des primes, qui aura lieu ce jour-là.

n Pour extrait conforme :

« Le syndic , C. Coin. »

A la suite des mesures prises pour l'organisation des commis principaux ou assesseurs, la Bourse a repris son essor. Ses opérations sont toujours assez compliquées pour qu'il soit nécessaire, de les expliquer aux profanes par des monographies spéciales; et il y a des ouvrages volumineux destinés à rendre intelligible le dialecte excentrique des agioteurs. On y voit de quelle manière l'acheteur à prime se réserve le droit de résilier son marché moyennant une somme convenue, s'il le. juge désavantageux; comment les gens bien informés escomptent une nouvelle, et comment s'applique aux autres le vieil adage : tarde venientibus ossa; ce qu'on doit entendre par vente à découvert, report, exécution , couverture, réponse des primes, etc. Nous ne nous sentons pas le courage de sonder les arcanes de ce vocabulaire ; mais, connaissant bon nombre de gens qui l'ont étudié à leurs risques et périls, nous serions tenté de féliciter ceux qui n'y comprennent rien.

Cependant, si l'on dépouille de tous ses accessoires le principe môme du jeu de bourse, il est facile de s'en rendre compte. La valeur du 3 p. 100, que nous choisissons pour exemple, est plus ou moins recherchée, suivant qu'on a plus ou moins de. confiance dans le crédit de l'État et la stabilité' du gouvernement; supposons que ce fonds soit à 08 fr.; si j'ai lieu de croire que des nouvelles favorables le feront monter à 00, j'achète, et je revends avec un bénéfice de 1 fr. Dans le cas, au contraire, où je crois voir l'horizon s'assombrir et la situation de la place péricliter, je. vends; une baisse de 1 fr. se produit, et l'acquéreur est obligé de me payer 08 fr. une marchandise qui ne vaut plus que 07 fr. Tous ces marchés sont d'ailleurs fictifs, car, au moment de la liquidation, on ne tient compte que des différences, sans demander la livraison des titres.

On a parlé souvent des scandales de la Bourse ; il est certain que ce jeu effréné, qui peut ruiner ou enrichir en si peu d'heures, détourne beaucoup de capitaux des paisibles opérations du commerce ; mais, d'un autre côté, il soutient le crédit de l'État, en donnant aux fonds publics une valeur qu'ils n'atteindraient pas , s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes. Sans l'agiotage, les rentes seraient moins recherchées et les emprunts difficiles à réaliser. Sans l'agiotage, les actions qui se sont créées en quantité si considérable depuis quelques années ne se placeraient pas aussi aisément.'

Bien des victimes ont été immolées sur cet autel de Baal ; bien des sinistres ont désolé les familles ; bien des joueurs inexpérimentés ont été dupes de leur confiance en des fripons qui prenaient pour leur propre compte les affaires quand elles étaient bonnes, et laissaient les mauvaises à leurs infortunés clients. 11 y a pourtant à faire une singulière remarque ■. c'est qu'on ne voit nulle part plus de loyauté qu'à la Bourse. On vend, on achète, sans échanger un seul mot d'écrit , sans faire le moindre contrat, sans avoir d'autre garantie que. la parole. L'échéance arrivée, personne ne songe à nier sa dette. Quelques-uns, se trouvant dans l'impossibilité de payer, se laissent, exécuter, et disparaissent, mais ils ne contestent jamais leurs engagements. Aux yeux d'un boursier, quelques mots qu'il prononce le lient aussi strictement que s'il avait acheté ou vendu par-devant notaire. Si l'honneur était banni du reste de la terre, il pourrait se réfugier à la Bourse.

Qui s'en serait douté?

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