‹ Le nouveau ParisChapitre 59 sur 441 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Restauration de la Bibliothèque. — Vicissitudes de la place I.ouvois. — La fontaine Gaillon. — Les Petits-Pères. — La fontaine des Petits-Pères. — place des Victoires. — Curieux extrait des mémoires de Choisy. — Ancienne et nouvelle statue de Louis XIV. — Inscriptions du pie'destal.

Tandis qu'on s'occupait de la réorganisation de la Bibliothèque, l'idée est venue naturellement de la déplacer; mais où la mettre? Le déménagement de plusieurs millions de volumes, de cartes , de gravures , de manuscrits , chartes , diplômes, pièces détachées, médailles d'antiquité, etc., épouvante l'imagination. On s'est contenté de restaurer le vieil édifice. Du côté de la rue Vivienne, on a mis à découvert une charmante façade dans le style Louis XIII, où la pierre se marie à la brique. A la place des boutiques qui la masquaient, règne une grille élégante, dont l'alignement a été reculé de I mètre 10 c. Du côté de la rue Neuve-des-Petits-Champs , d s pavillons d'une architecture analogue ont été réparés. La porte de l'ancien hôtel de la compagnie des Indes est dégagée des lourdes constructions dont elle était flanquée et qui soutenaient des terrasses où croissaient de chétifs arbrisseaux. Les embellissements vont s'étendre jusqu'à la partie du monument qui longe la rue de Richelieu et dont la masse sombre et sans ornements attriste les regards. Pour égayer un peu les environs de cet austère séjour de la science, on a fait de la place Louvois un square qui a été inauguré le 15 août 1859.

Cette place a subi bien des vicissitudes. Là, sur les plans de Chamois, un hôtel dont on remarquait l'escalier et la salle d'audience, avait été construit, pour le ministre Louvois, entre les rues Sainte-Anne et de Richelieu. Il fut démoli en 1789. Sur ces ruines, en 1793, l'architecte Lunel éleva, pour le compte de Mlle Montansier, un théâtre où l'on mit presque immédiatement l'Opéra. Après le crime de Louve!,' le 13 février 1820, la salle fut fermée, abattue et remplacée par une chapelle expiatoire qui demeura inachevée. Après 1830, on déblaya le terrain, et au centre, entre deux rangées d'arbres, se dressa une fontaine élégante, dont le créateur fut Visconti. Nous ne croyons pas qu'il y ait à Paris de monument plus gracieux et mieux ordonné. Le sculpteur Klagman a placé au-dessus d'une large vasque quatre statues qui rappellent un peu celles de Germain Pilon. Ce sont des femmes sveltes, parées de draperies habilement ajustées, qui font ressortir leurs formes loin de les voiler. Elles soutiennent une vasque supérieure d'où s'échappent des filets d'eau qui ne sont guère en rapport avec l'importance des fleuves qu'elles sont censé représenter : la Seine, la Loire, la Garonne et la Saône. Elles sont en bronze, dont la couleur a été transformée, en 1859, par le cuivrage galvanique. Afin d'empêcher toute infiltration, on a établi dans la vasque inférieure une légère charpente composée de nervures en fer. et qui a reçu un lit de briques creuses reliées entre elles et recouvertes avec du ciment romain. Des feuilles de plomb soigneusement soudées ont été plaquées sur le tout. Pour la vasque supérieure, qui n'est pas à beaucoup près aussi large ni aussi profonde que l'autre, l'emploi d'une charpente en fer devenait inutile, et il a suffi d'un lit de briques recouvert également de plomb. Quelques retouches habilement faites à l'aide de bains galvaniques locaux ont été données ensuite au cuivrage du pourtour des deux vasques. En même temps que cette opération s'exécutait, l'on a mis la dernière main aux travaux d'ornementation de la grille en fer forgé qui entoure le square.

Visconti a donné pour le même arrondissement le modèle d'une autre fontaine plaquée contre la muraille d'une maison de. la place Gaillon sous une niche pratiquée dans le mur ; des plantes aquatiques forment un piédestal à la statue d'un génie

Les marchands de journaux de la rue Montmartre.

des eaux, qui tient un trident avec lequel il frappe un dauphin qui lui sert de monture.

Des monuments nouveaux s'élèvent dans cet arrondissement, autour de l'église des Petits-Pères. Ces religieux appartenaient à l'ordre des Augustins déchaussés; mais un bref de lienoît XIV, en date du 1er février 1741), et approuvé par lettres patentés du roi le 7 avril suivant, les avait autorisé à porter des souliers. Le sobriquet sous lequel ils sont aujourd'hui connus vient, suivant la tradition, de ce que le roi Henri IV ayant aperçu dans son antichambre deux de ces moines d'une taille au-dessous de la moyenne, demanda quels étaient ces petils pères. Protégés par Louis XIII, et en vertu d'une permission que leur accorda M. de Gondi, ils se fixèrent dans un enclos rustique , nommé Les Bureles, sur les limites du Mail qui s'étendait de la porte Montmartre à la porte Saint-Honoré. Le 9 décembre 1029, le roi posa la première pierre de l'église, et voulut qu'elle portât le titre de Notre-Dame des Victoires, en reconnaissance de l'aide que la Vierge lui avait donnée, disaitil, pour triompher des protestants. Devenue bientôt trop petite pour la population du quartier, cette église fut remplacée par une autre plus grande que l'on commença à bâtir en 1650, et qui, faute d'argent, ne fut terminée qu'en 1740. Le musicien Lulli y fut enterré; aux murs du couvent, on adossa une fontaine publique, pour laquelle Santeul composa cette charmante inscription :

Quœ dat aqua, saxo labit hospite nymnlia sut) imo ! Sic tu cum dederis , doua latere velis.

Pierre Lemuet, Gabriel Leduc et Libéral Bruant travaillèrent successivement il cet édifice, dont le portail fut élevé sur les dessins de Cartaud.

Supprimés en 1790, l'église et le couvent des Petits-Pères devinrent propriétés nationales. L'église, rouverte le 9 no-

vembre 1S09, devint la première succursale de la paroisse Saint-Eustache. Une grande partie des bâtiments conventuels fut affectée à la mairie du IIIe arrondissement, ainsi qu'à une caserne d'infanterie.

La mairie et la caserne ont été reconstruites. La place des Petits-Pères, où viennent aboutir les rues Neuve-des-Petits- Champs, Notre-Dame-dcs-Victoires, du Mail et le passage des Petits-Pères, occupe actuellement remplacement autrefois occupé par la cour du couvent des religieux Augustins; elle a besoin d'être régularisée; elle n'est plus en harmonie avec la beauté des rues voisines, qui toutes ont suivi le mouvement du progrès.

La place des Victoires, dont les artistes déplorent depuis si longtemps la mutilation, n'a point subi de métamorpho e; ses façades sont défigurées par des enseignée, qui en détruisent complètement les lignes architecturales.

On ne se doute pas que c'est là une des plus belles places de Paris. Elle fut construite, en 108G, sur les plans de Jules- Hardouin Mansard, un des artistes qui ont eu l'honneur de laisser le plus de souvenirs à Paris. Les maisons ont des arcades ornées de. refends au rez-de-chaussée, e* des pilastres ioniques aux étages supérieurs. Le tout fut fait aux frais de François d'Aubusson, duc de La Feuillade, pair et maréchal de France, qui voulut à la fois remercier Louis XIV des faveurs qu'il avait reçues, en provoquer de nouvelles et populariser son nom. Le '28 mars IG80, fut inauguré au milieu de la place un monument érigé à la gloire de Louis XIV. « On vit à Paris, à la face, de Dieu et des hommes, dit l'abbé de Cboisy dans ses Mémoires, une cérémonie fort extraordinaire. Le maréchal de La Feuillade fit la consécration de la statue du roi qu'il avait fait élever dans la place nommée des Victoires. Il fit trois tours à cheval autour do la statue à la tète du régiment des gardes dont il était colonel, avec toutes les prosternations que les

LA BOURSE

La Bibliothèque.

païens faisaient autrefois devant les images de leurs empereurs; le prévôt des marchands et les échevins étaient présents ; il y eut le soir un feu d'artifice devant l'Hôtel-de-Ville, et des feux par toutes les rues. Bullion, prévôt de Paris, prétendait devoir assister à la cérémonie à la tête du Châtelet et marcher au côté gauche du gouverneur. Il fondait sa prétention sur un livre imprimé : Des Antiquités de Paris, où il est dit que lorsque la statue de Henri IV fut placée sur le Pont-Neuf, le gouverneur civil et le prévôttles marchands et échevins y assistèrent; mais le roi ayant appris qu'en 1639, lorsque la statue de Louis XIII fut élevée dans la place Royale, le prévôt de Paris ni le Châtelet ne s'y étaient trouvés, il décida contre eux, et ils ne s'y trouvèrent point. On dit que La Feuillade avait dessein d'acheter une cave dans l'église des Petits-Pères, et qu'il prétendait la pousser par dessous terre jusqu'au milieu de la place des Victoires, afin de se faire enterrer précisément sous la statue du roi. Il avait eu aussi la vision de fonder des lampes perpétuelles qui auraient éclairé la statue nuit et jour. On lui retrar.cha le jour. »

Placée sur un piédestal de 22 pieds de hauteur, en marbre blanc veiné, la statue de Louis XIV était en plomb doré, fondue d'un seul jet d'après le modèle d'un sculpteur hollandais, Martin Van den Boquert, dit Desjardins. Le grand roi, revêtu des habits de son sacre, armé de la massue d'Hercule, foulait aux pieds Cerbère, dont la triple tète symbolisait la triple alliance vaincue. Une Renommée aux ailes déployées posait sur la tête du triomphateur une couronne de laurier, et tenait de la main gauche un faisceau de palmes et d'oliviers. Aux quatre angles du piédestal étaient enchaînés des esclaves de bronze, qui semblaient éblouis par la majesté du monarque et humiliés de contempler des bas-reliefs représentant la défaite, des Espagnols en 1 602 , la conquête de la Franche-Comté en 1608, le passage du Rhin en 1672 et la paix de Nimègue en

1677. Pour ce somptueux monument, Régnier des Marais, secrétaire perpétuelle de l'Académie française, composa des inscriptions latines, dont voici la principale, littéralement traduite :

« Après avoir vaincu ses ennemis, protégé ses alliés, ajouté de très-puissants peuples à son empire, assuré les frontières par des places imprenables, joint l'Océan à la Méditerranée, chassé les pirates de toutes les mers, réformé les lois, détruit l'hérésie, porté, par le bruit de son nom, les nations les plus barbares, à le révérer des extrémités de la terre, et réglé parfaitement toutes choses en dedans et en dehors par la grandeur de son courage et de son génie.

« Fracçois, vicomte d'Aubusson, duc de La Feuillade, pair et maréchal de France, gouverneur du Dauphiné et colonel des gardes françaises. »

« Pour perpétuelle mémoire à la postérité. »

Par contrat passé, en 1697, entre M. le duc de La Feuillade et MM. les prévôts des marchands et échevins, homologué par lettres patentes de la même année, M. le duc de La Feuillade substitua graduellement et perpétuellement, à l'infini, de mâle en mâle, l'ordre de primogéniture gardé, à ceux des lignes masculines de sa maison, et après l'extinction de ces lignes, â la ville de Paris, le duché de La Feuillade, pour l'entretien de la statue et de ses ornements.

Hélas! la révolution renversa toutes les espérances qu'avait conçues le courtisan ambitieux. On commença par faire disparaître les esclaves quelques jours avant la fédération du li juillet 1790, sous prétexte d'éviter un spectacle fâcheux aux étrangers, aux députés de quelques provinces désormais unies à la France, et notamment de la Franche-Comté. En 1792, le reste du monument fut détruit. On lui substitua deux ans plus tard un obélisque de plâtre, sur lequel on inscrivit les noms

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dos plus glorieuses batailles de la République. La place s'appelait alors place des Victoires-Nationales.

Une nouvelle statue fut commandée à Bosio par Louis M III, fondue par Carboneau, et inaugurée le25aoùt,1822.

I n invalide, âgée de 120 ans, et qui avait été tambour sous Louis \1V, parut à cette cérémonie dans une cbaise à porteur, et. fut promené autour de la statue.

Louis XIV est représenté dans ce costume d'empereur romain que les artistes de l'école .classique ont fini par croire exact à force de la reproduire. II tient de la main droite un bâton de commandement, et une couronne de laurier ombrage l'énorme perruque sous laquelle sa tête s'est ensevelie. Sou coursier qui se cabre, vu de face, offre aux regards la masse informe de son ventre' et de son poitrail. Les deux pieds de devant sont en l'air ; le cheval n'est tenu en équilibre que par ses deux pieds de derrière et sa queue disproportionnée, dont les longs crins cachent une barre de fer. Les deux bas-reliefs rivés au piédestal nous montrent Louis XIV au passage du Rhin, et distribuant des récompenses militaires.

La dédicace du monument est Ludovko magno, et on lit sur la face opposée : Ludovicus XVIII Alavo SUO.

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