‹ Le nouveau ParisChapitre 63 sur 441 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les journaux. — Le marche Saint-Joseph. — La sépulture de Molière. ■ La rue du Croissant. — Les passages.

Le IIe arrondissement est le quartier général des journaux; là se trouvent le Siècle, la Presse, la Patrie, le Charivari, le Figaro, et des journaux qui, sans aspirer à régler les hautes discussions de la politique, sans même y faire d'allusions indirectes, donnent le programme des théâtres et l'analyse des ouvrages dont deux exemplaires sont déposés dans leurs bureaux.

Le 14 juillet 1010, le chancelier Séguier posa la première pierre de la chapelle Saint-Joseph, qu'il avait fait construire à ses frais. Le portail était en face de la maison où sont actuellement établis les bureaux du journal la Presse. Derrière, le long de la rue du Croissant, verdoyait l'herbe d'un modeste cimetière, célèbre encore aujourd'hui, parce que Molière y fut enterré. On a répété dans une multitude de recueils que sa veuve, Elisabeth-Claire Grasin de Béjard, s'était écriée avec fierté : « Quoi! on refuse un tombeau à un homme auquel la Grèce eût accordé des autels? » Cependant, comme les lois ecclés' astiques étaient inflexibles pour les comédiens , elle fut obligée d'adresser un placet à ]VPr de Harlay, archevêque de Paris : « Le mercredi, 17 février 1673, disait-elle, sur les neuf heures du soir, ledict feu sieur de Molière s'estant trouué mal de la maladie dont il décéda enuiron une heure après, il uoulut dans le moment tesmoigner des marques de repentir de ses fautes et mourir en bon chrestien, à l'effect de quoi

auecq instance il demanda un prestre pour receuoir les sacromens, et enuoya par plusieurs fois son ualet et sa sentante à Sainct-Eustache, sa paroisse, lesquels s'adressèrent à messieurs Leufant et Lechat, deux prestres habituez en ladicte paroisse, qui refusèrent plusieurs fois de uenir, ce qui obligea le sieur Jean Aubry, son beau-frère, d'y aller lui-mesme pour en faire uenir, et de faict fist leuer le nommé Paysant, aussi prestre habitué audict lieu , et comme touttes ces allées et uenu.es tardèrent plus d'une heure et demye, pendant lequel temps ledict feu Molère décéda, et ledict sieur Paysant arriua comme il venoit d'expirer : or, comme ledict sieur Molière est décédé sans auoir reçu le sacrement de confession dans un temps où il uenoit de représenter la comédie, monsieur le curé de Saint-Eustache luy refuse la sépulture, ce qui oblige la suppliante de uous présenter la présente requeste pour luy estro sur ce pourueu. Ce considéré, et attendu ce que dessus, et que ledict deffuncta demandé auparauant que de mourir un prestre pour estre confessé, qu'il est mort dans le sentiment d'un bon chrétien, ainsy qu'il a tesmoïgné en présence de deux dames religieuses demeurant en la mesme maison, d'un gentilhomme nommé monsieur Couton, entre les bras de qui il est mort, et de plusieurs autres personnes; et que monsieur Bernard, prestre habitué à l'églize Sainct-Germain, luy a administré les sacrements à Pasque dernier; il uous plaise de grâce spéciallc accorder à ladicte suppliante que son dict feumary soit inhumé et enterré dans ladicte église Sainct-Eustache sa paroisse, dans les usages ordinaires et accoutumées, et ladicte suppliante continuera les prières à Dieu pour uostre prospérité et santé. »

L'archevêque renvoya la requête à son officiai, l'abbé de Benjamin, et rendit l'ordonnance suivante :

« Veu ladicte requestre, ayant aucunement esgard aux preuves résultantes de l'enqueste faicte par mon ordonnance, nous avions permis au si 'ur curé de Sainct-Eustache de donner la sépulture ecclésiastique au corps de deffunt Molière, dans le cimetière de la paroisse, à condition, néantmoins, que ce sera sans aucune pompe et auecq deux prestres seulement, et hors des œuures du jour, et qu'on ne fera aucun seruice solemnel pour luy, ny dans ladicte paroisse Sainct-Eustache, ny ailleurs, mesme dans aucune églize des réguliers, et que nostre présente permission sera sans préjudice aux règles du rituel de nostre églize, que nous voulons estre obseruées selon leur forme et teneur. Donné à Paris, ce vingtiesme feburier mil six cent soixante-treize. »

Ce fut en vertu de cette ordonnance que Molière reçut enfin les honneurs de la sépulture. Quand on détruisit l'église pour y établir un marché, la dépouille mortelle de l'illustre poëte fut transférée au Musée des Monuments français, avec celles de La Fontaine; toutes deux, en 1818, ont été déposées au Père- Lachaise.

Le marché Saint-Joseph, très-achalandé, et dont la poissonnerie est remarquable par ses dalles de pierre, est bordé, du côté de la rue du Croissant, par des boutiques, où les marchands de journaux viennent le soir s'approvisionner. Après avoir pris un numéro d'ordre, hommes et femmes attendent patiemment leur tour, et se sauvent en emportant les exemplaires qu'ils ont demandés. Chaque jour règne dans cette petite rue, dont l'élargissement serait désirable, une animation bruyante, augmentée quelquefois par les querelles que suscitent les prétentions des gens trop pressés de prendre part à la distribution. La rue du Croissant est active, même de nuit ; on y entend presque jusqu'à l'aube mugir les rouages des presses mécaniques; et quand d'importantes nouvelles l'exigent, de nombreux compositeurs veillent longtemps après minuit devant leur casse dans les imprimeries d'alentour.

De tous les arrondissements de Paris, c'est le ÎP qui renferme le plus de passages ; on compte le passage Choiseul , la galerie Boufflcrs, les passages Colbert, Vivienne, des Panoramas et du Caire, du Grand-Cerf et du Saumon.

Le passage des Panoramas doit son nom à deux énormes rotondes dont son entrée était flanquée sur le boulevard, et où ce gence de spectacle a longtemps attiré la foule.

La patente du panorama fut accordée, le 19 juin 1787, à Robert Barker, d'Edimbourg. L'ingénieur américain Robert Fulton obtint en France, au mois de nivôse an vu (janvier 1799), un brevet d'importation qu'il céda immédiatement à son compatriote James. Celui-ci eut le bonheur de trouver un associé capable, Pierre Prévost, de Montigny (Eure-et-Loir). Élève de Valenciennes et s'inspiraut du Poussin, sans le paro-

dier, Prévost s'était essayé avec succès dans le paysage historique; il y renonça pour se vouer aux panoramas, et en exécuta successivement dix-liuit, dont les principaux sont ceux de Paris, Toulon, Rome, Naples, Amsterdam, Tilsitt, Wagram, Calais, Anvers, Londres, Florence, Jérusalem et Athènes. Tous étaient conçus de la même manière. Les spectateurs, placés comme au sommet d'un édifice central, sur une plate-forme qu'entourait une balustrade, dominaient de toutes parts l'horizon. Chaque toile, adhérente à la paroi inférieure d'une salle cylindrique, avait une circonférence de 07 mètres 45 centimètres 2 millimètres (300 pieds), et une hauteur de 19 mètres 42 centimètres (60 pieds). Ainsi, les dix-huit panoramas de Prévost représentent une surface de 83,007 mètres 6 centimètres (224,000 pieds). Quoique Prévost eût pour coadjuteurs son frère, soaneveu Cachereau, et ses élèves Bouton, Dagaerre et Roumy, on est (''tonné de l'immensité du travail qu'il accomplit dans l'espace de vingt années, surtout si l'on songe que des œuvres si nombreuses, si rapidement achevées, se distinguaient, par la vigueur des tons, la justesse de la perspective, la finesse des ciels et l'exactitude des vues. L'infatigable Prévost parcourait le monde, passait d'Italie en Allemagne, d'Angleterre en Hollande, d'Europe en Asie, et rapportait des matériaux qu'il mettait à l'œuvre, et produisait des peintures qui excitaient l'admiration des artistes eux-mêmes. « On peut, venir au panorama faire des études d'après nature », disait David à srs ('lèves. Un anonyme, dans une lettre adressée à la Décade philosophique, rend compte en ces termes de l'impression que lui produisait le panorama de Hume :

« 11 est impossible de ne pas croire qu'on a autour de soi, à ses pieds, la ville immortelle. Je ne vous parle pas de la peinture ; il faudrait qu'on pût s'apercevoir que c'est de la peinture. Or, au bout de cinq minutes, on ne s'en aperçoit pas du tout ; c'est la nature elle-même qu'on a devant soi. »

Le vicomte de Chateaubriand a consacré aux panoramas de Jérusalem et d'Athènes un article inséré dans le Conservateur et un passage de la préface de l'Itinéraire à Jérusalem :

« L'illusion, dit-il, était complète. Je reconnus au premier coup d'œil tous les monuments, tous les lieux, et jusqu'à la petite cour où se trouve la chambre que j'habitais dans le couvent de Saint-Sauveur. Jamais voyageur ne fut mis à une si rude épreuve; je ne pouvais m'attendre qu'on transportait Jérusalem et Athènes a Paris, pour me convaincre de mensonge ou de vérité. »

Ces deux derniers panoramas coûtèrent la vie à leur auteur. 11 en avait rapporté les matériaux d'Orient, où il avait suivi M. larbin. Les fatigues de ce voyage ébranlèrent sa constitution fragile, et la mort de son neveu Cachereau, qu'il perdit dans la traversée, eut une influence morale qui réagit sur le physique. Une maladie de langueur nous ravit, le 9 janvier 1823, 1.' véritable créateur des panoramas, le premier qui les ait portés au rang d'oeuvres d'art.

Les deux tours massives et disgracieuses des Panoramas ont cessé depuis longtemps d'obstruer la voie publique, et toute cette partie du boulevard a complètement changé de face.

Au commencement du siècle, depuis la rue Montmartre jusqu'au débouché de la rue Vivienne, prolongée plus tard, s'étendaient les jardins d'un magnifique hôtel bâti en 1704 par le duc de Montmorency.

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