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CHAPITRE III

Personnages célèbres renfermés au Temple. — Démolition de la grosse tour. — Le Temple actuel. — Le Palais-Royal. — Le Pavillon de Flore. — Le Pou-Volant. — La Forêt-Noire. — Le couvent des Bénédictines. — Les bénédictines du Saint-Sacrement. — Le square du Temple.

Les procès-verbaux de la commune comptent pour ainsi dire heure par heure toutes les souffrances du malheureux roi. Sa femme eut le malheur de rester après lui pendant quelques mois à la tour du Temple, où s'éteignit son fils, dont quelques aventuriers ont vainement tenté d'usurper le nom. Quant à sa fille, elle quitta le Temple a quatre heures du matin, le 20 décembre 1 795, pour être échangée contre les représentants de la Convention nationale livrés par Dumouriez à l'Autriche. Parmi les personnages célèbres qui furent enfermés au Temple, nous pouvons citer Rivarol, ce spirituel débauché; Duvernes de Presles, cet agent aux gages de la monarchie, et qui depuis servit la police sous tous les ministères ; le chevalier d'Aranjo, ambassadeur du Portugal ; Alphonse Esménard, l'auteur du poème de la Navigation, y fut détenu quelque temps après le 18 fructidor; Joseph Fiévéc, qui correspondait avec les princes réfugiés en Angleterre, fut arrêté en janvier 1799 par ordre de Fouché et écroué au Temple, où il resta dix mois, — le 18 brumaire le rendit a la liberté. Le député au Conseil des Cinq-Cents, J.-J. Aymé, y fut aussi enfermé; le comte de Montlosier, fatigué d'être royaliste, essaya de rentrer en France en 1801 ; mais arrêté à Calais, il fut amené au Temple, où il ne resta que peu do temps. C'est là aussi que furent écroués : M. de Rémusat, Toussaint-Louverture, le commodore Sidncy-Smith, Pichegru, qui s'y suicida, dit-on, le 6 avril 1801; Wright, capitaine de la marine anglaise, accusé d'avoir débarqué des Vendéens sur les côtes de France, s'y coupa la gorge en 1805. Puis le général Moreau, Laujolais, Georges Cadoudal, le marquis de Rivière, les frères Polignac, et tant, d'autres dont les noms m'échappent.

La grosse tour fut abattue complètement en 1811, et le reste du palais reçut de grands embellissements; c'était là que devait être le ministère, des cultes. Mais i814 arriva, et cette destination fut changée; Louis XVJII, par ordonnance royale, fit don du Temple à la princesse de Condé, ancienne abbesse do Remiremont, pour y établir une congrégation des dames de son ordre ; plus tard le gouvernement revendiqua cette propriété et fit annuler l'ordonnance de Louis XVIII.

C'est sous le. bailli de Crussol, et d'après les plans et dessins de Pérard et de Montrerai, que fut, construite la rotonde du Temple : — le Temple, d'aujourd'hui ! Théophile Gautier s'est écrié :

Rien n'est plus triste a voir, dans ce vilain Paris,

Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris.

Que ne sont ces maisons laides et rechignées.

Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;

Le toit pleure toujours comme un œil chassieux ;

Los murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux ;

Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale ;

Ils sont tous bourgeonnes, pleins de lèpre et de gale,

Pareils h des vieillards de débauche pourris,

Ruines sans grandeur et dignes de mépris.

Un bâton, comme un bras que la maigreur décharné,

Un lange sale au poing, sort de chaque lucarne ;

Ce ne sont, sur le bord des fenêtres, que pots,

Matelas à sécher, guenilles et drapeaux.

Si que chaque maison, dépassant ses murailles,

A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.

Telle est, en effet, l'impression générale que vous cause cet amas de choses sans nom dont, le Temple est l'entrepôt; il se divise en quatre carrés et la rotonde, qui renferment, près de 2,000 places louées 2 fr. 35 c. par semaine; les carrés de droite forment ce qu'on appelle, la série rouge ; la série noire est composée dos carrés de gauche. — Quant à la place, au carreau qui se trouve entre le Temple et la rotonde,,c'cst la Bourse du Temple, le lieu où se traitent les affaires commerciales de l'endroit.

Mais revenons aux quatre carrés. Le premier s'appelle le Palais-Royal : c'est là que gisent pèle-mèle les rubans, les chapeaux, le velours, la soie, toutes les mille et une frivolités delà mode parisienne; c'est là que souvent les actrices qui

montent un rôle nouveau vont chercher des bijoux en strass et des dentelles.

Le carré du drapeau, c'est-à-dire le pavillon de Flore, renferme des choses plus sérieuses; les petits ménages y vont vendre ou acheter dos matelas, des draps, des' rideaux, des layettes, en un mot tous les objets dont se compose la literie.

Le troisième carré, le... Pou-Volant (puisqu'il faut l'appeler par son nom), est une immense hotte où se trouvent entassés les vieux clous et les vieux marteaux, les chandeliers oxydés et les scies édentées, en un mot toute la vieille, ferraille rongée par la rouille et que Paris industriel rejette à Paris industrieux.

Le quatrième carré, la Forêt-Noire, renferme tout ce que Paris peut jeter aux égouts de bottes éculées, de souliers éreintés, de vieilles savates et de chaussures immondes.

Le Temple, comme, a dit M. Albert Monnier dans une étude curieuse qu'il a faite de ses mœurs et de son langage, est le dernier monument 'païen élevé au dieu Hasard et à la déesse mi-chauve l'Occasion. Le Temple de Paris, c'est la ressource du pauvre, c'est la providence des petites bourses, c'est la terre promise des nécessiteux !

Le spirituel et consciencieux observateur nous initie aux finesses de l'argot du Temple. Le marchand d'habits qui court les rues se nomme chineur ou roulant. Le négociant qui lui achète ses nippes et les restaure pour les revendre s'appelle resuceur ou rebouiseur. La courtière qui les vend sur le carreau est une râleuse. Les cambrousiers forment une espèce de bande noire qui achète tout, depuis la ferraille d'un liard jusqu'au mobilier de 110,000 fr.

Le carreau , la place comprise entre le Temple et la Rotonde, corbeille de cette Bourse étrange, a ses beauces (patrons) et ses beanceresses, renommés comme les agents de change du boulevard des Italiens. Son Tortoni est le ctbaret de l'Éléphant, situé sur la place de la Rotonde. On y parle par pistoles, croix, point, demi-point et rond; la pistole vaut 10 fr.; la croix, 0 fr.; la demi-croix, 3 fr.; le point, 1 fr.; le demi-point, 50 centimes, et le rond, 1 sou.

Un chapeau de femme est nommé pittoresquement un déercches-moi ça: un chapeau d'homme, une niolle, et le chapelier, un niolleur. Venir vendre ses vêtements est appelé bibeloler ses frusques; s'habiller, se renfrusquiner; le pantalon est un montant, l'habit une pelure, la chemise une limace. N'avoir pas le sou s'articule nib de braise, ou sa variante, nisco braisicotô; et tromper un client, monter un gandin.

« Il y a, ajoute M. Albert Monnier, diverses façons de cacher aux profanes le prix minimum que doit accepter la fille de boutique ou le commis. Une des combinaisons assez généralement employée est celle-ci :

« Le mot Compagnie, avec ses neuf lettres, sert de clef Fichet à ce système d'arithmétique : C représente le chiffre 1, et ainsi de suite.

Compagnie — w.

« Lorsqu'il y a sur un objet les lettres c, o, w, cela veut dire que son dernier prix est, — 12 fr. 50 c. Avis aux acheteurs.

« Il y a une dizaine de mots de ce genre usités au Tcmp e.

« Certaines boutiquières ne marquent qu'en chiffres, et, ordinairement, le milieu de la somme inscrite désigne le chiffre vrai.

« F.xemplo: 8132 signifie 13 fr.

« Il est facile de varier à l'infini avec un tel système de marque.

« L'art d'acheter au Temple exige un certain tact , une sorte d'initiation qu'on n'acquiert qu'en le fréquentant,

n Si ce bazar a ses inconvénients pour le néophyte, il est d'un grand secours pour l'initié indigent.

« Le pauvre peut s'y vêtir des pieds à la tète moyennant 2 francs :

Pantalon d'été 50 c.

Saute-en-barque 55

Escarpins d'occasion 25

Casquette 20

Chemise échangée 50

Total. . . . 2fr.OO

« Qu'est-ce qu'une chemise échangée? allez-vous me demander.

« Apprenez qu'il y a au Temple des échoppes où l'on échange,

séance tenante, sa chemise sale contre une propre. On passe

derrière un paravent ; la marchande jette une chemise hlanehe,

et prend en éehanga lachemise portée; cela coûte 50 centimes;

c'est un prix fait COmme les petits pâtés.

« si l'acheteur a quelque affection pour les chaussettes, il

peut s'en procurer le luxe, à raison de in centimes.

„ i lui,-, m, | vt possédé de la coquetterie du faux-col va faire

un tour elie/ M"" Lachambre: il en voit de-- pointus, des ronds, des carrés, des prétentieux, des modestes, qu'il peut acquérir à bon compte.

„ Voici le tarif : échange d'un faux-co) sale contre un propre, 5centimes; achat de trois faux-cols sans abandon, 10 cen-

ti s.

, Nous ne faisons pas de fantaisie; tous les prix que nous de-

sigt ^ sont de la plus stricte vérité. Cependant, ne croyez pas

que, pour les obtenir, il sullise de se présenter au Temple comme dans une boutique a prix fixe; on y surfait énorme-1 ment , et nous ne saurions trop le répéter. „ L'art d'acheter au Temple exige un apprentissage. ., Tel revendeur demande 40 fr. d'un objet qu'il finit par laisser pour 5 fr.

« Règle générale : le marchand ne base pas sa demande sur la valeur de la marchandise, mais sur le besoin que le client semble en avoir.

« N'entrez jamais dans une boutique du Temple sans en avoir été prié' par le vendeur ou son commis. Si vous y pénétrez tout d'abord sans invitation, le marchand se dit : — Ou ma camelotte a plu à ce monsieur, ou sa vanité lui fait craindre d'être reconni par ses connaissances; il paiera bon. Quiconque entre ici crânement a le gousset garni.

« Et le négociant tient la dragée haute. u Si , au contraire, c'est à force d'importunités qu'un passant met le pied chez lui , le commerçant se dit : — Il faut séduire le client par la belle occasion. — Et, comme il n'opère guère de ràccolement forcé qu'aux jours de ventes faibles, aux veilles d'échéances, il diminue volontiers ses prétentions.

« Tout bon acheteur doit pratiquer le système de l'indifférence.

« Je ne puis me lasser d'examiner la sûreté de coup d'œil avec laquelle la lille de 1 outique devine, en une seconde, le côté malade de la toilette du passant.

« Notez ceci : les hommes qui raccolent ne sont jamais aussi habiles que les femmes.

h Quand l'une de ces fines mouches crie au passant : — Monsieur, nous avons de beaux pantalons , des pantalons à la mode... à la mode; — soyez persuadé que l'homme qui passe a un pantalon qui n'est plus de mode.

h Si elle ajoute : — Tout neuf, Monsieur ; — c'est que sou pantalon est vieux.

« Si elle dit : — Bien chaud!— C'est qu'elle a vu grelotter le pauvre hère.

« In passant mal vêtu lui a-t-il lancé un regard moqueur, elle lui criera : — Ca rend les hommes beaux, Monsieur ; voyezdune mes pantalons... ils ont des fonds... eux. « Ce eux est prononcé d'une façon outrageante, ii 0 bossus, cagneux, bancals, borgnes, manchots ! si mois n'avez point l'intention d'acheter, ne passez pas trop près de. friperies. A votre premier refus, on vous proposera les modes lis plus saugrenues; au bossu, ce sera — une redingote à la Mayeux. — Au bancal , on dira : — Examinez donc nos manches de veste, vous devez vous y connaître; profitez de ce que les affaires vont cahin-caha.

« Ou félicitera avec aplomb le louche — de pouvoir regarder m même temps la Bastille et la Madeleine.

« Gare au patient qui se fâche! Il voit fondre sur sa personne nue nuée de quolibets, un déluge de mots risqués, une avalanche de sarcasmes qui l'étourdit.

,i Au Temple, certains objets de toilette n'ont aucune valeur, un habit noir, par exemple, parce qu'il est trop peu demandé dans la classe ouvrière. On trouve facilement, pour i fr., un bel habit noir.

h La vieille mère Coupry, — une bonne femme qui se tient toujours au carreau, sur son tabouret, — a la spécialité des filets blancs : leur cours moyen se maintient toujours a Ml centimes.

i< Les acteurs connaissent l'échoppe de Lelièvre, où les perruques sont entassées, à la façon des sardines, dans un tonnelet. La perruque varie ih- I fr. 50 c. à 1011 fr.

h Les fleuristes vendent des tours de tète tout frais pour 50 centimes.

h Un corset neuf va de 1 fr. 50 c. a 2 fr. ■i Les bas de femme (occasion) ne valent guère plus de 00, 50 et même 30 centimes la paire.

« Ces prix, jetés au hasard, prouvent le bon marché de divers articles dans ce grotesque bazar parisien. Mais à coté de la robe de toile qu'on vend 75 centimes on rencontre la robe de soie qu'on vend 200 fr., les dentelles de 30 louis, et le Vrai cachemire de l'Inde, qui représente plusieurs billets de 1,000 fr.

« Car le Temple a sa clientèle riche comme il a sa clientèle pauvre.

ii Entrez dans l'échoppe de Wail pour y acheter une modeste paire de rideaux de 5 fr., et il vous conduira dans ses vastes magasins de la rue Dupetit-Thouars, où vous pourrez dépenser 00,000 fr. si vos moyens vous le permettent. Je vous le souhaite. « Là, vous verrez tout ce que le luxe a enfanté : les tapis somptueux, les pendules les plus splendides, les glaces énormes, les ameublements grandioses. C'est Wail qui a acheté la majeure partie des mobiliers provenant de la vente des châteaux de la famille d'Orléans.

« Le Temple a ses matadors, parmi lesquels on cite : d'abord Wail le tapissier, puis Servière le tailleur, à la Pomme-d'Or. Celui-ci donne du travail à cent ouvriers, occupe six places au marché, fait des achats de 40,000 fr. de drap, et fournit d'effets de confection presque tous ses collègues fripiers.

« Il y a encore Beaumont, à la Gràde-de-Dieit, un assez curieux type de revendeur d'articles de voyage; M™e Gillet, à la Coupe-d'Or ; Domard, à la Redingote-Grise; Lebel, dans l'article matelas; M1" Laserne, dans la lingerie et les layettes; et Béguin, le marchand de rubans, de châles et de nouveautés, qui occupe à lui seul dix-sept places ; c'est le dernier grand cumulard.

« Il y a encore Dcsmazures, parmi les marchands d'ustensiles de ménage; Aderet, an Sapeur-Pompier, parmi les cordonniers; Nady, qui vend des ustensiles d'horlogerie et de menuiserie ; et M1" Letellier, une fleuriste à laquelle les femmes de théâtre accordent l'élégance et le bon goût.

« Le carreau, ou parquet de la Bourse aux défroques, sert de trait d'union entre le marché du Temple et la Rotonde.

« Le marché ouvre a six heures en été, et à huit heures moins vingt minutes eu hiver. Il ferme à huit heures en été- et à cinq heures en hiver.

» La cloche qui annonce l'ouverture du carreau sonne à onze heures. La fermeture a lieu à deux heures. »

Les hangars du marché du Temple furent construits en 1800. La rotonde, autour de laquelle s'assemblent les marchands d'habits, avait été édifiée en 1788. On comptait alors tirer un parti ti"'<s-avantageux de cette maison, établie dans un lieu d'asile. Sous une galerie de quarante-quatre arcades soutenues par des colonnes d'ordre toscan, s'ouvraient, des boutiques avec logements à l'entresol , et les étages supérieurs étaient distribués en petits appartements. La révolution entrava cette spéculation qui n'est devenue fructueuse que pour les héritiers des entrepreneurs.

Des bains publics ont été ouverts sur l'emplacement du couvent donné' par Louis XVT1I à la princesse de Condé, et le jardin des Bénédictines du Saint-Sacrement a été converti en square, sous la direction de M. Alphand, ingénieur en chef du service des promenades et des plantations de la ville de Paris; de M. Soulard , ingénieur, et de M. Barillet, architecte et jardinier en chef du bois de Boulogne, or avec l'assistance de M. Chantain , chargé do la recherche des arbres les plus propres aux plantations qu'il s'agissait d'établir.

Le square du Temple est entouré d'une grille percée de trois portes et c ntient une superficie de 7221 mètres. Les pelouses en occupent 3,200, les allées 1,717, les massifs 2,035. Il forme un carré rectangulaire trapézoide d'une longueur de 128 mètres et d'une largeur moyenne de 57. La grille en fer, haute de 1 mètre. 00 centimètres, forme un circuit de 370 mètres. M. Davioud, architecte de la ville, en a donné le dessin.

A l'extrémité méridionale du square, une cascade sort d'un rocher composé de grès ravis à la forêt de Fontainebleau, et alimente un lac d'une étendue de 201 mètres et qui contient 750 mètres cubes d'eau.

Les plantations se partagent, en seize massifs, dans trois desquels la végétation est entretenue par une couche de terre de bruyère. Afin de conserver un aspect riant à cette enceinte,

fè TEMPLE.

môme pendant la mauvaise saison, on y a planté 11,000 arbres ou arbustes à feuilles persistantes. Le doyen des arbres est un saule pleureur qui aurait, dit-on, quatre siècles. Un groupe de tilleuls que l'on a conservé était le lieu de repos favori de Louis XVI qui s'asseyait à l'ombre de ces arbres , dans les beaux jours de l'automne de 1792, pour faire répéter ses leçons au dauphin.

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