CHAPITRE IV
Le Conservatoire dos arts et me'tiers. — Son origine. — Le prieuré de Saint-Martin des Champs. — Son importance antique. — ■ Tableaux de Jouvenet. — Construction de l'édifice actuel. — Le Conservatoire des arts et métiers s'y établit. — Ecole fondée par M. de Champagny. — Administration du Conservatoire.
Le Temple n'est en définitive qu'un marché au vieux linge, un réceptacle de vêtements râpés , une sorte de Montfauron de la toilette.
Le Conservatoire des arts et métiers, monument intéressant et en harmonie avec les progrès contemporains, eût été peut-être plus digne d'imposer son nom au troisième arrondissement de Paris, car la création de cet établissement est une de celles qui ont le plus contribué au développement de l'industrie et de la mécanique. Elle est due à Vaucanson qui avait rassemblé diverses machines à l'hôtel de Mortagne, rue de Cbaronne. Il légua au roi son cabinet qui fut placé sous le patronage de l'Académie des sciences et sous la direction de Vandermonde. D'autres modèles importants pour les manufactures et pour l'exploitation du sol avaient été réunis à l'hôtel d'Aiguillon, rue de l'Université. La Convention nationale, sur le rapport de Grégoire, rendit, le 19 vendémiaire an m (10 octobre 1 794), un décret qui instituait sous le nom de Conservatoire des arts et métiers un dépôt public de machines, modèles, outils, dessins, descriptions et livres de tous les genres d'arts et métiers, dont la construction et l'emploi seraient expliqués par trois démonstrateurs attachés à l'établissement. Un dessinateur leur était adjoint. Le comité d'agriculture et des arts était chargé de se concerter avec celui des finances pour le choix du local où devait être placé le Conservatoire des arts et métiers. On chercha longtemps un emplacement : le garde -meuble fut un moment adopté, puis on y renonça. Le Directoire, le 29 fruc tidor an iv, présenta au Conseil des cinq-cents un projet tendant a établir le Conservatoire des arts et métiers dans les vastes bâtiments du prieuré royal de Saint-Martin des Champs. Des raisons d'économie firent repousser la loi ; mais ceux qui en comprenaient l'importance insistèrent , et après deux ans d'efforts la firent admettre, le 22 prairial an m.
Le monastère célèbre qui allait enfin recevoir une si utile destination remontait aux premiers âges de notre histoire. Après avoir été détruit par les Normands , il avait été reconstruit en 1000 et entouré de fortifications étendues , dont quelques traces subsistent encore. Les religieux appartenaient a l'ordre des Bénédictins de Cluny, et un prieur conventuel était à la tête de la maison. Le premier connu , nommé Ursion , entra en fonctions l'an 1079. Jusqu'alors l'église de Saint-Martin des Champs avait été desservie par treize chanoines réguliers.
Les religieux de Saint-Martin étaient seigneurs hauts justiciers dans leur enclos qui n'avait pas moins de quatorze arpents et où se trouvait un pré qu'on choisissait habituellement pour le théâtre des duels judiciaires. L'église, commencée dans le style roman et terminée au xiv" siècle, était d'une élé-" gance remarquable, bien qu'elle n'eût ni voûtes ni bas côtés. Le réfectoire, construit par Pierre de Montereau, avait une voûte sillonnée par de gracieuses nervures et soutenue par de légères colonnes.
Au xvmG siècle on comptait à Saint-Martin des Champs quarante-cinq religieux , et de la maison dépendaient soixante-dix cures et vingt-cinq prieurés. Simples, les bons moines consacrèrent une partie de leurs revenus à enrichir leur église de tableaux : ils commandèrent à Jean Jouvenet , pour être placés dans la nef, .Jésus-Christ chassant les vendeurs du temple, la Résurrection de Lazare, la Pêche miraculeuse et le Repas chez Simon le Pharisien. De ces vastes compositions, deux furent données en 1811 au Musée de Lyon , et il en existe une reproduction au Musée du Louvre. La Pêche miraculeuse et la Résurrection de Lazare ont été transportés dans le même Musée.
Jouvenet eut un procès avec les religieux de Saint-Martin
qui refusaient de recevoir les tableaux qu'ils lui avaient commandés, sous prétexte que ce peintre ne traitait pas assez la vie de saint Benoît. Jouvenet répondit â ces religieux, en présence des juges : « Que vouliez-vous que je fisse, dans une grande composition , de trente sacs de charbon tels que ceux que vous portez ? » Les juges sourirent, et Jouvenet gagna la cause.
De 1700 à 1739, la maison claustrale fut refaite sur les plus vastes proportions, par les architectes Le Tellier et de La Tour; ce fut ce dernier qui dessina le majestueux escalier qui excite encore aujourd'hui notre admiration. Derrière leur jardin, les Bénédictins ouvrirent, en 1765, un marché pour le poisson, les légumes et les herbages, avec deux fontaines et un corps de garde â l'usage du guet de Paris. Du môme côté se dessinait une façade imposante de 02 toises de long; le pavillon qui formait avant-corps était surmonté d'un fronton au milieu duquel on avait sculpté les armes royales. Du côté de la rue Saint- Martin , les moines économes bâtirent des maisons qu'ils louèrent avantageusement.
Au moment où la défense de la patrie, que menaçait une coalition toute-puissante, exigeait d'héroïques efforts, le prieuré de Saint-Martin des Champs fut transformé en manufacture d'armes, qui était encore en activité lorsque l'abbé Grégoire, Conté, Molard et Montgolfier commencèrent à organiser la nouvelle institution du Conservatoire des arts et métiers. Elle se développa rapidement, et M. de Champagny, ministre de l'intérieur, y adjoignit une école dont les élèves étaient recrutés dans tout l'empire, et où l'on enseignait l'arithmétique, la géométrie élémentaire, le système des nouveaux poids et mesures, Ut statiq,:e, la géométrie descriptive et ses applications à la coupe des pierres, à la charpente, à la menuiserie; la perspective, la mécanique et ses applications aux arts et métiers ; l'hydrodynamique, la description des instruments et machines de tous genres ; le dessin linéaire ,' figure, ornements, machines et architecture; le lavis, le dessin pour étoffes brochées et façonnées, et enfin la bibliographie des machines.
« De 1810 à 1811, dit M. Paul Huguet, un des historiens du Conservatoire, cette école a compté jusqu'à trois cents élèves; elle a fourni des sous-officiers aux sapeurs du génie; des employés au bureau des fortifications, des élèves à l'école de Saint- Cyr (artillerie), et un grand nombre de conducteurs de travaux, de chefs d'ateliers et de manufactures. Plusieurs de nos grands industriels, entre autres MM. Sellière, filateur à Senones ; Emile Dolfus, membre de nos dernières assemblées législatives, et M. Schneider, ancien ministre, aujourd'hui viceprésident du Corps législatif, sont sortis de cette école. Ce dernier, pendant son passage au ministère du commerce, dans les attributions duquel était alors placé le Conservatoire des arts et métiers, n'a laissé échapper aucune occasion de témoigner le vif intérêt qu'il prenait à la prospérité d'un établissement où il se glorifiait d'avoir reçu sa première éducation industrielle. »
Le jardin avait alors une vaste étendue, et servait à des essais agricoles; mais l'État céda une partie des terrain à la ville de Paris, et l'abandon complet du monument était même projeté, quand, le 14 mai 1813, Napoléon Ier envoya de Dresde un décret ordonnant que le Conservatoire fût maintenu dans le local qu'il occupait.
Sous la Restauration, le premier directeur du Conservatoire, M. Molard, prit sa retraite et fut remplacé par M. Christian, assisté d'un sous-directeur et d'un conseil de perfectionnement; plusieurs chaires furent créées successivement, et elles sont aujourd'hui au nombre de quinze : géométrie appliquée aux arts; chimie appliquée aux arts; chimie industrielle; géométrie descriptive; physique appliquée aux arts; législation industrielle; mécanique appliquée aux arts; agriculture; chimie agricole; arts céramiques; filature et tissage ; teinture, impression et apprêt des tissus ; zoologie appliquée à l'agriculture et à l'industrie; constructions civiles; administration et statistique industrielles.
Les professeurs, qui tous jouissent comme savants d'une haute considération, sont MM. Charles Dupin, le général Morin, Richard, Péligot, Becquerel, Tresca, Payen, de La Gournerie, Wolowski, Moll, Boussingault, Alcan, Persoz, Baudement, Trélat, Duval. Les cours de ces doctes professeurs ont pour principaux auditeurs des jeunes gens qui , n'ayant pas assez de ressources pour étudier dans les lycées, s'efforcent du moins d'acquérir les connaissances à l'aide desquelles ils peuvent s'élever au premier rang dans leurs spécialités respectives.
Le FdValou de Flore ( Marché du Temple).
En vertu du décret du 10 décembre 18ô:i, le Conservatoire des arts et métiers est régi par un directeur. La place de sousdirecteur, un moment supprimée, a été rétablie quelques mois plus tard.
Le conseil de perfectionnement, dont les fonctions sont, gratuites, se compose du directeur, des professeurs de haut enseignement et de membres adjoints choisis dans les corps savants et dans l'industrie, dont le nombre cependant ne pourrait jamais dépasser celui des professeurs. Le président et le viceprésident de ce conseil sont à la nomination du ministre.