CHAPITRE VIII
Physionomie du 111e arrondissement. — Industries parisiennes. Les Folies-Nouvelles. — L'js Madelonnettes.
Le IIP arrondissement a plusieurs physionomies distinctes, suivant les quartiers. Dans les rues droites et tranquilles dumarais de grands et des petits rentiers habitent les vieux hôtels de l'aristocratie nobiliaire. Entre la rue Saint-Martin et la rue du Temple, se tiennent les marchands de meubles d'occasion chez •lesquels ou peut trouver au rabais des armoires, des bibliothèques, des comptoirs et môme des escaliers. Aux environs du Conservatoire des arts et métiers se groupent des industries parisiennes, au milieu desquelles l'amélioration de ces quartiers a jeté quelque perturbation. Là sont des bijoutiers en or, bijoutiers en argent, bijoutiers-garnisseurs, bijoutiers en doré; lapidaires, bijoutiers -chainistes; des doreurs eu cuivre et en bois, des batteurs d'or, des tourneurs, repousseurs, acheveurs en cuivre, ciseleurs, graveurs, estampeurs, reperceurs, polisseurs, émailleurs, des bimbelotiers, tabletiers, vernisseurs sur métaux, brunisseurs; des fabricants de têtes pour modistes, de perles fausses, de bronzes, de poupées, de polichinelles, de fouets d'enfant, de porte-plumes, de cartonnages, de fioles pour niveaux, de tambours, de peignes, de chapelets et objets religieux, d'accessoires de billards, de bourses, de portemonnaie, de grelots, de buses, de rtssoiU pour jupes, de brosses, de mouvements de pendules, d'objets en nacre ; des marchands de cornes, des sculpteurs en ivoire, des bornbeurs de verres, etc., etc.
Le long des boulevards, ce sont des cafés dont la clientèle est de vieille date, le café du Géant, le café du Hameau, le Jardin Turc; mais le IIP' arrondissement ne possède qu'un seul théâtre, les Folies-Nouvelles. En 1842, il fut créé sous le nom de Folies-Meyer ; on y chantait des chansonnettes. Hervé en fit les Folies-Concertautes. MM. Louis Huard et Altaroche le prirent en 1854, et dépensèrent 130,000 fr. à la décoration de la salle, dont se chargea M. Edouard Renaud. Les Folies- Nouvelles devinrent à la mode : la musique joviale de Laurent de Rillé et de Pilati, le talent mimique de Paul Legraud, la vertigineuse prestesse des danseuses espagnoles, ne contribuèrent pas seulement à attirer la foule : d'élégantes pécheresses du quartier Bréda se donnaient chaque soir rendez-vous aux Folies, et se pavanaient dans les loges ou dans le foyer au milieu d'admirateurs empressés. L'ouverture de salles de spectacle ou de concert plus centrale fit brusquement disparaître cette clientèle. Les Folies-Nouvelles se moralisèrent et reçurent les paisibles bourgeois du Marais On mena les lycéens qui avaient eu des prix et les petites filles qui avaient été sages voir Cendrillon, Barbe-Bleue et Pierrot-Bobinson. En 1859, le privilège fut cédé à M"' Déjazet, qui reparit toujours jeune, en dépit de son acte de naissance, dans les Premières armes de Figaro. Depuis cette époque, les Folies-Nouvelles ont pris le titre de Théâtre-Déjazet.
Le IIP arrondissement s'embellira par l'ouverture d'une grande voie qui, s'embranchant sur la rue du Temple, près de son débouché sur la ligue des boulevards, viendra aboutir à la pointe Saint-Eustache, vers la rue médiane des Halles centrales. Elle traversera les rues Montmartre, Montorgueil, Rambuteau, de la Grande-Truanderie, Verderei, Mondétour, des Pèlerins-Saint- Jacques, Mauconseil, Saint-Denis, boulevard de Sébastopol, la rue du Petit-Hurleur, le passage de l'Ancre, les rues des Gravilliers, Aumaire, l'ancien marché Saint-Martin, les Madelonnettes, les rues Sainte-Elisabeth, du Vert-Bois, Notre-Dame-de-Nazareth et du Temple. L'exécution de ce projet, dont les plans ont été déposés à la mairie de l'ancien VP ai-roudissement, dès le 10 décembre 1858, entraînera la démolition de la prison des Madelonnettes.
Affectée aux jeunes détenus, et parfois aux détenus poli-
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tiques, cette prison FUI jadis un couvent d'une espèce toute particulière. Le père Mol, capucin, avait été saisi de pitié à la i m' de la misère el de la dépravation des femmes de mauvaise vie. 11 entreprit d'en arracher quelques-unes à la perdition, et s'associa un riche marchand de fins, Robert Martruy, et le sieur Dufresno, officier des gardes du corps. On recueillit quelques malheureuses dans des chambres louées au faubourg Saint-Honoré; puis, Robert Martruy donna aux pénitentes une maison qu'il possédait au'carrefour de la Croix-Rouge; elles trouvèrent un appui pins puissant encore en la personne de Marguerite-Claude de Gondi, veuve de Florimond d'Haluyn, marquis de Mégnelay. Le 16 juillet 1620, elle leur acheta un terrain pour construire un monastère oi'i se logèrent trente religieuses de l'ordre de Saint-Augustin, placé sous l'invocation de sainte Madeleine, la patronne de toutes les pénitentes. La fondatrice légua à la maison nouvelle une somme de 100,000 livres, à laquelle Lniiis Mil ajouta 3,000 livres de rente perpétuelle. En IliiS, Anne d'Autriche assista à la première messe dans la chapelle des Madelonnettes, ou filles de la Madeleine, chapelle exactement copiée sur celle que l'on montre à Lorctte,. dans la Marche d'Ancûne, et où l'on prétend que la Vierge a jadis habité. Les Madelonnettes furent d'abord sous la direetion des religieuses de la Visitation, parmi lesquelles on remarque Marguerite L'Huillier et Marie Bollain. Elles abandonnèrent la place à des Ursulines, auxquelles succédèrent des Hospitalières de l'ordre de la Miséricorde de Jésus, qui avaient pour protecteur le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Enfin, en 1720, des religieuses de l'ordre de Saint-Michel lurent placées à la tète de la communauté, qui n'était pas toujours facile ;\ conduire. Elles se divisaient en trois congrégations, toutes recrutées parmi les femmes ou les filles qui s'étaient signalées par l'irrégularité de leurs mœurs; il était sévèrement interdit d'y admettre une honnête femme. Dans la première classe, consacrée à la Madeleine, étaient les pénitentes, qu'on admettait à prononcer leurs vœux après les avoir soumises à une série, de rigoureuses épreuves.
La seconde classe, placée sous le patronage de sainte Marthe, était une sorte de purgatoire où les pénitentes dont la vocation commençait à se dessiner attendaient qu'elles fussent complètement dignes de passer dans une sphère supérieure.
La troisième classe n'était sous l'invocation d'aucune sainte; celles qui en faisaient partie portaient un costume monastique et une coiffe de taffetas noir; mais bien qu'on leur proposât pour but la vie claustrale, elles tournaient souvent les yeux vers le monde, et ne pouvaient s'empêcher de rêver le renouvellement de leurs plaisirs passés.
Le despotisme monarchique détourna l'oeuvre pieuse de sa louable destination , et les Madelonnettes devinrent prison d'État. Des lettres de cachet la peuplèrent de femmes ou de filles détenues par ordre du roi , sur la demande des maris ou des parents, ou par l'injonction des magistrats, qui faisaient emprisonner d'office. Comme les victimes appartenaient généralement à des familles riches, on exigeait pour elles une forte pension de ceux qui voulaient s'en débarrasser.
Quoiqu'en partie maison de force, l'établissement des Madelonnettes avait conservé le nom de couvent. Il fut, en cette qualité, déclaré propriété nationale après que l'Assemblée constituante (13 février 1100) eut supprimé les vœux monastiques. Le couvent, aussitôt vidé, resta trois ans sous la main de l'Etat. \u commencement de 1793, on en fit officiellement une prison, et, le 4 avril de la même année, quatre détenus politiques l'inauguraient. Le ti mai suivant commencèrent les emprisonnements par nombre. Suspects, accusés de propos incendiaires, de rassemblement, d'attroupement, citoyens des sections de la Montagne, du Contrat social, des Marchés, etc., vinrent successivement occuper deux étages des Madelonnettes, pendant que les pailleux, ou criminels, occupaient un autre étage.
Les principaux détenus des Madelonnettes furent Angrand d'Alroy, ancien lieutenant criminel; Boulain Flurieux, ancien ministre de la marine; Siihrnn, ancien colonel de cavalerie ; le général Lanoue; Lecamus de Laguibourgère, ancien conseiller au parlement de Paris. Saint-Prix, Dazincourt , Fleury, Saint- Phal, Vanbove, et autres artistes du Théâtre-Français furent enfermés aux Madelonnettes en 1794. Dazincourt, qui s'était acquis une réputation méritée par la manière dont il jouait les Scapin, les Mascarillc, les Crispin et les Frontin, disait à ses compagnons d'infortune : « Ne doit-on pas Être surpris de me trouver ici? Qu'un y retienne des empereurs, des rois, des
marquis, cela se conçoit; mais moi, qui ne suis qu'un pauvre valet, faut-il que je me trouve en leur compagnie? »
Les détenus de la Madelonnette, pendant la Terreur, eurent le bonheur de trouver en leur concierge, nommé Vaubertrand, un homme plein d'humanité, qui s'attachait à adoucir leur triste sort. C'est peut-être le seul geôlier en l'honneur duquel ont rimé ceux qu'il mettait sous les verrous. Une pièce de vers signée « Cuittant », et insérée dans le Tableau des prisons, vante les vertus de ce geôlier exceptionnel, de sa femme et de son fils. L'auteur, qui paraît n'avoir pas été poète par vocation, mais auquel la reconnaissance tenait lieu de muse, écrit à Saint-Prix :
Je mu souviens qu'en ton loisir
Tu dessinas la symétrique arcade
De l'irrégulier bâtiment
OU demeurait notre concierge,
De son épouse encore amant,
Mais aussi chaste qu'une vierge ;
Et toi, joii petit enfant,
Qui m'aimais et que j'aimais tant :
Longtemps gravé dans ma mémoire;
Bon et sensible Vaubertrand,
Vous resterez fidèlement.
Cn autre prisonnier fit le couplet suivant sur l'air : Jeunes a •uinls, cueillez des fleurs :
On voit l'amour et la beauté En voyant le fils et la m'ere ; De même on voit l'humanité En voyant le fils et le père.
O mes amis, qu'on est heureux De trouver en lui le bon frère, L'ami sincère et généreux, Qui souffre de notre misère !
En 179Ô, la maison des Madelonnettes cessa d'être affectée aux détenus politiques, et devint une prison de femmes, celle île Saint-Lazare s'étant trouvée insuffisante. Ni le rapporteur Paganel ni la Convention n'ayant prévu la nécessité de cette annexe, on fut forci- d'admettre les détenues sans règles et sans catégories. En 1708, le conseil des Cinq-Cents, sur le rapport de Pollard, prit une résolution pour rendre plus salubre et. plus sûre « la maison d'arrêt des Madelonnettes », Par suite des travaux d'appropriation, les bâtiments se composèrent de deux corps de logis parallèles, unis par une traversée intermédiaire produisant deux préaux séparés. Les escaliers demeurèrent affreux ; mais l'infirmerie, disposée pour contenir quarante lits, fut belle, aérée et commode. On régla aussi l'ordre et la condition des détenues. Les prisonnières pour dettes eurent un corridor séparé et jouirent d'un préau particulier pour la promenade. Si elles avaient pour nourriture la soupe et les légumes des condamnées, elles pouvaient, améliorer leur sort au moyen des vingt-cinq francs par mois que les créanciers étaient tenus de déposer. Les détenues par voie de correction paternelle étaient obligées au travail, logées dans un corridor séparé, et n'avaient aucune communication avec les autres détenues; une surveillante les faisait travailler à la couture et leur montrait à lire et à. écrire. Au-dessous de seize ans, elles ne pouvaient être retenues (pie pendant un mois, à moins d'un nouvel ordre du tribunal de première instance; à plus de seize ans, elles pouvaient être retenues pendant six mots. Les parents étaient toujours les maîtres d'abréger le temps de la détention. Les prévenues de délit avaient également leur quartier séparé. Leur nourriture de chaque jour était un pain mi-blanc de vingt-quatre onces et une ration de bouillon maigre. On avait créé un atelier pour l'épluchage du coton. Les prévenues étaient libres d'y travailler, et le gain qui résultait de leur travail leur était remis sans aucune retenue. Toutes les condamnées à plus de trois mois de prison étaient tenues de travailler, soit it la couture, soit au tricot les âgées et les infirmes en étaient seules dispensées.
Jusqu'en 1828, la moyenne des détenues ne dépassa jamais 300. Mais à cette époque un grand changement s'opéra. Aux prévenues des Madelonnettes on substitua les femmes publiques détenues a là petite Force, et le nombre des pensionnaires s'augmenta ainsi notablement. Un état authentique, en date du 14 septembre 1820, fournit le tableau suivant : condamnées aux travaux forcés à perpétuité, 3; à la réclusion, 1 ; condamnées correctiohhellement, 20; femmes publiques détenues ad-
LE TEMPLE
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ministrativement, 535. Total : 589. Des ateliers furent alors ouverts dans la prison, et le même document divise ainsi les femmes : aux travaux du linge, 136; aux travaux des cardes, 60; aux travaux de la gomme, 17; non occupées, 80; à l'infirmerie des syphilitiques, 86; à celle des fiévreuses, 54; à celle des galeuses, 11.
En -1831, les femmes quittèrent les Madelonnettes pour être transférées à Saint-Lazarre. La prison devint alors l'asile des jeunes détenus, qui étaient emprisonnés à Sainte-Pélagie avec les condamnés politiques, formant une catégorie à part. En 1830, et le 11 septembre, nouveau changement. Les jeunes détenus quittèrent les Madelonnettes et furent transférés à la petite Roquette, établie pour leur spécialité. Les Madelonnettes devinrent alors une succursale de la Force. Le 1er janvier 1S38, cette prison fut constituée en maison d'arrêt. Elle reçut alors les hommes prévenus, ceux condamnés à moins d'un an, les adultes et les enfants condamnés correctionnellement. A l'exception des enfants, qu'on ne reçoit plus depuis 1853, cette destination n'a plus changé jusqu'à ce jour. Ajoutons qu'en 1842, le directeur, il. Villars, détenu politique sous la Restauration, et jeté à Poissy parmi les voleurs, remédia à un inconvénient qu'il avait douloureusement apprécié en créant des catégories dont on se trouva fort bien. Des réformes introduites par ce sage administrateur, les ateliers, la séparation des politiques des détenus ordinaires, celle des prévenus d'avec les condamnés, ont seules subsisté.
Depuis 1848, la prison des Madelonnettes a reçu bon nombre de politiques, les uns au couloir dit de faveur, les autres dans un pavillon spécial ; entre autres, MM. Cabet, Sarrans jeune, Germain Sarrut, Suvignier, ancien représentant; les journalistes Charles Paya et Victor Borie.
Quant aux détenus ordinaires, les Madelonnettes ont renfermé en divers temps les plus grandes célébrités dans le crime.