CHAPITRE II
L'Hôtel de Ville depuis 178S.— L'Hôtel de Ville en 1789. — A quoi tient le soit d'uu monument. — JI. de Flesselles. — Visite de Louis XVI a l'Hôtel de Ville. — Le 10 août. — Le 9 thermidor.
Préfecture de la Seine. — Fêtes sous la Restauration. —
— Révolution de Juillet 1830. — Le général Dubourg. — Restauration de l'Hôtel de Ville. — Statues de la façade. — La galerie, des fêtes. — Les peintures de Lehmann. — Visite de la reine Victoria.
En 1789, l'Hôtel de Ville acquit une importance inattendue : à l'époque des élections aux États généraux, en vertu d'un règlement royal du 13 avril 1788, la capitale fut divisée en soixante arrondissements ou districts. Des lieux de réunion furent assignés dans chaque district à tous les habitants composant le tiers état , nés Français ou naturalisés, âgés de vingtcinq ans et domiciliés.
Pour être admis dans l'assemblée de son quartier, il fallait pouvoir justifier d'un titre d'office, de grade dans une Faculté, d'une commission ou emploi, de lettres de maîtrise, ou enfin de sa quittance ou avertissement de capitation , montant au moins à la somme de 6 livres en principal. Les soixante districts choisirent trois cents électeurs, qui , rassemblés à l'archevêché de Paris, choisirent à leur tour les députés du tiers état.
En se séparant, le 10 mai 1789, les trois cents électeurs avaient décidé qu'ils reprendraient à volonté leurs séances; dès qu'ils eurent connaissance des événements du 23 juin, ils cherchèrent un local pour y délibérer; leur président, Moreau de Saint- Merry, était à la tête de la Société scientifique et littéraire du Musée, qui avait siégé pendant quelque temps à l'Hôtel Impérial, rue Dauphine. La salle était louée à un traiteur: en ce moment même quatre-vingts convives y célébraient une noce; mais, à la première réquisition du corps électoral , les mariés, les parents, les amis, les femmes et les enfants, lui cédèrent la place, et allèrent achever ailleurs leur joyeux festin.
Depuis, les électeurs s'emparèrent audacieusement de l'Hôtel de Mlle, à côté du prévôt des marchands, M. de Flesselles, des quatre échevins et du procureur du roi.
Pour résister à la cour et un peu au peuple, dont ils redoutent la turbulence, les électeurs nomment un comité de vingtquatre membres, qui s'intitule Comité permanent de la sûreté publique. Les vingt-quatre centralisent tout le mouvement; c'est à eux qu'on vient demander des armes ; ce sont eux qui ordonnent d'arrêter les personnes suspectes qui se dérobent par la fuite aux hasards d'une lutte qu'elles ont provoquée. A chaque instant on amène, des barrières à la place de Grève, des chaises de poste, des charrettes, des meubles, de la vaisselle, des provisions de toute espèce.
Cinq millions de poudre, que le gouvernement faisait embarquer à la destination de Rouen, sont saisis et déposés dans
une salle basse de l'Hôtel de Ville. C'est un électeur ecclésiastique, l'abbé Lefebvre, qui accepte la périlleuse mission de distribuer cette poudre; et que d'angoisses il éprouve, seul, au milieu d'une foule indisciplinée ! Un des importuns qui l'environnent laisse imprudemment son fusil armé, le chien s'abaisse sur le bassinet, et le coup part à côté des barils. Quelques moments après, un -ouvrier entre deux vins, nouveau Jean Bart, pénètre dans la salle en fumant.
— Malheureux! lui crie l'abbé Lefebvre, vous allez nous faire sauter!
— Laissez donc, répond tranquillement le fumeur, ça me connaît. — L'abbé veut s'emparer de la pipe, mais l'ivrogne la défend, et les évolutions que. cette altercation nécessite, sans être meurtrières en elles-mêmes, peuvent déterminer une terrible explosion. Que fait l'ingénieux ecclésiastique? 11 conclut un armistice avec l'opiniâtre fumeur, en lui disant d'un ton conciliant :
— Voyons, mon cher ami, entendons-nous ; voulez-vous me vendre votre pipe?
— Ma pipe! mais, Monsieur, c'est qu'elle est culottée !
— Culottée! dit l'abbé Lefebvre; j'ignore ce que vous entendez par là; mais enfin, combien en demandez-vous?
— Mais, Monsieur, je crois que six blancs...
— Allons! voici dix sous; mais, donnant, donnant !
— Tope !
Enchanté de son marché, l'abbé Lefebvre exhibe aussitôt sa pièce blanche et prend en échange la pipe encore al urnée, qu'il jette précipitamment dans la cour.
Ainsi fut sauvé l'Hôtel de Ville avec le comité des vingtquatre, les électeurs, la population agglomérée, tant au dedans qu'aux abords de l'édifice, et avec elle la révolution.
Les électeurs décrétaient, le 13 juillet, la création d'une milice citoyenne de 48,000 hommes, et le 14, ils dirigeaient les assaillants à la Bastille.
Quoiqu'il eût donné son adhésion à la formation de la garde nationale, M. de Flesselles paraissait en désirer médiocrement l'exécution. La compagnie du district des Mathurins était venue lui demander des armes.
— Vous en trouverez, a-t-il dit, chez les Chartreux de la rue d'Enfer.
Et sur ce faux indice, la compagnie des Mathurins avait bouleversé le monastère.
Une patrouille réclamait des cartouches; M. de Flesselles l'avait envoyée à l'Arsenal, où elle ne découvrit pas une seule des cartouches annoncées.
Le comité permanent iusistait sur la nécessité de compléter le plus tôt possible l'armement de la milice parisienne. — Soyez tranquilles, dit le prévôt des marchands ; M. de Pressoles, directeur de la manufacture de Charleville , va m'expédier 12,000 fusils.
Effectivement, il entra dans Paris de grandes caisses estampillées Artillerie; mais quand on les ouvrit, on n'y vit que des chiffons, des copeaux et des bouts de chandelles.
Sommé de s'expliquer, M. de Flesselles balbutia : — Je me suis trompé... j'ai été trompé!... — Et son embarras ne diminua guère quand il entendit murmurer à ses oreilles les mots de perfidie et de trahison.
Lorsque la Bastille fut prise et que M. de Launay eut péri , on trouva dans la poche du gouverneur le billet suivant :
« J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses; « tenez bon jusqu'à ce soir, et vous aurez du renfort.
« De Flesselles. »
Au moment on les héros du siège entrèrent dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, le prévôt des marchands était en butte aux reproches des électeurs.
« Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il, il est indispensable que je me retire. »
Il sortit, en effet, accompagné de plusieurs personnes, auxquelles il parlait de très-près et avec beaucoup d'agitation : « Messieurs , disait-il , vous verrez chez moi quelles ont été mes raisons; quand vous serez à la maison je vous expliquerai tout cela. »
Il cherchait à s'entourer de son escorte comme d'une sauvegarde, mais au coin du quai Pelletier un jeune homme lui crie : « Traître, tu n'iras pas plus loin! » et d'un coup de pistolet dans l'oreille il renverse le malheureux prévôt des marchands.
Ce fut le dernier (|ni occupa cette fonction. Les électeurs le remplacèrent par un maire de Paris, et choisirent Jean-Sylvain Bftilly, auteur d'une Histoire de l'Astronomie, membre del'Adémie des sciences et président de l'Assemblée constituante.
11 y avait dans la grande salle de l'Hôtel de Mlle, depuis le 28 septembre 1786, un buste du marquis de La Fayette, hommage de la république des États-Unis à la municipalité parisienne. Comme les électeurs cherchaient un général pour être placé à la tête de la garde bourgeoise, ou garde nationale, leur présidant, Moreau de Saint-Merry, désigna du doigt ie buste sans prononcer un seul mot , et une acclamation universelle lui répondit.
Louis Ml vint à l'Hôtel de Ville le 17 juillet 1780, et quand il descendit de voiture, Bailly lui présenta la cocarde bleue et rouge, au* couleurs de la ville; le blanc ne fut ajouté que quelques jours après. « Votre Majesté, dit le maire, veut-elle accepter le signe distinctif des Français? » Le roi mit la cocarde à son chapeau , et monta l'escalier sous une voûte d'épées entrelacées. Arrivé dans la grande salle, il s'assit sur un tronc qu'entouraient quatorze électeurs en qualité de gardes d'honneur, et les harangues commencèrent. Louis XVI répondit d'une voix faible et en s'adressant seulement à ceux qui l'environnaient , qu'il approuvait rétablissement de la garde bourgeoise, la nomination du maire et du commandant général , mais qu'il voulait le rétablissement du calme et la remise de tous les coupables à la justice ordinaire.
11 y eut une grande fête à l'Hôtel de Ville, en 1791, lorsque Louis XVI accepta la constitution.
Au 10 août 1792, cent soixante-douze commissaires désignés par les sections de Paris s'installèrent à l'Hôtel de Ville, tt donnèrent le signal de l'insurrection; on distinguait parmi eux Billaud-Varenncs et Chaumette (section du Théâtre-Français ); Léonard Bourdon (section des Gravilliers) ; le journaliste Hébert ( section de Bonne-Nouvelle); Robespierre (section de la place Vendôme); le cordonnier Simon (section Beaubourg); Xavier Audouin (section de la fontaine de Grenelle); Henriot (section du Jardin des Plantes); Hassenfratz (section de l'Oratoire); le, limonadier Michonis (section du Marché des Innocents); Hugnenin et Rossignol (section des Quinze-Vingts); l'architecte Fleuriot-Lescot (section du Lou- \rej ; l'acteur Michot ( section des Tuileries) ; Pache (section du Luxembourg).
On célébra en 1701, à l'Hôtel de Ville, une nouvelle fête en l'honneur de l'Être suprême, et le 27 juillet (9 termidor an u), le maire, Fleuriot-Lescot, y appela les sections pour la défense de Robespierre et de ses amis, tandis que le général des sections armées, Henriot, parcourait les rues, à cheval, en vociférant. Lorsque les troupes de la Convention envahirent la maison commune, ce fut dans la grande salle de la façade que Robespierre se fracassa la mâchoire d'un coup de pistolet, tandis que son frère montait sur la corniche du haut de laquelle il s'élançait sur le pavé de la place. Lebas se brûla la cervelle; Saint -Just et Couthon se rendirent silencieusement. Coll'mhal, vice-président du tribunal révolutionnaire, après avoir adressé à Henriot de vifs reproches, l'étreignit dans ses bras puissants et le jeta par la fenêtre; le commandant général tomba dans la cour, où on le ramassa tout mutilé pour le conduire à l'échafaud.
En vertu d'une délibération des consuls, en date du 5 frimaire an xi, la préfecture du département de la Seine, le conseil de préfecture et la commission des contributions s'établirent, tant à l'Hôtel de Ville qu'à Saint-Jean en Grève et à l'hôpital du Saint-Esprit. L'édifice, malgré les dépendances qu'on lui avait données, n'était pas d'une étendue proportionnée avec les bureaux qu'il devait contenir. Déjà, avant la Révolution, le prévôt des marchands et les échevins avaient représenté au conseil que l'hôtel commun était insuffisant, et le conseil, le 11 janvier 1770, en avait ordonné l'agrandissement.
Napoléon I" médita la construction d'un nouveau palais dont la façade aurait regardé le midi, et qui, s'il avait été exécuté, eût mis plus tard obstacle par sa position au percement de la rue de Rivoli. Ce projet fut ajourné, ce qui n'empêcha pas la préfecture de la Seine de donner, dans les appartements de l'Hôtel de Ville, des fêtes splendides pour le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d'Autriche, en 1810; pour la naissance du roi de Rome, en 1811; pour l'entrée de Louis M III, en 1814; pour le mariage du duc de Berry, en 1 S 10 ; pour le baptême du duc de Bordeaux, en 1821 ; pour le retour
du duc d'Augoulème après la guerre d'Espagne, eu 1823; pour le sacre de Charles X, en 1825.
Pendant les journées de 1830, les Suisses de la garde royale, sous les ordres du général Talon, défendirent avec énergie l'Hôtel de Ville ; mais dans la soirée du 28 juillet, le maréchal duc de Raguse envoya au général Talon l'ordre formel de se replier sur les Champs-Elysées. La retraite s'opéra entre minuit et une heure du matin, et bientôt après l'hôtel fut envahi par le peuple. On y vit arriver le lendemain matin un ancien colonel ou adjudant-général, nommé Dubourg, qui, assisté de M. Baude, rédacteur en chef du journal le Temps, vint jouer un rôle à peine éphémère dans l'hôtel que le préfet de la Seine, M. de Chabrol, avait abandonné.
«Le 29 juillet, dit l'auteur du Mémorial de l'Hôtel île Ville, je me trouvais, vers onze heures, sur la place de la Bourse; j'entendis retentir autour de moi ces mots : « Nous avons un général. » Je demandai quel était ce général, on me répondit qu'on ne savait pas; je demandai qui l'avait désigné, même réponse. Enfin , je vis sortir de l'intérieur du palais de la Bourse, un homme ayant passé quarante ans; sa titille était moyenne; son visage, portant l'empreinte d'un caractère nerveux, n'était pas sans noblesse et sans agréments; ses traits paraissaient altérés; du reste, aucun insigne ne révélait un chef militaire. M. Dubourg était vêtu d'une redingote bleue. M. Évariste Dumoulin, l'un des rédacteurs-gérants du Constitutionnel, vint auprès de moi en costume de capitaine de la garde nationale et me dit à la hâte : « Le général Dubourg se met à la tète du peuple, nous allons marcher à l'Hôtel de Ville, c'est là qu'est le trône; venez avec nous. » La foule s'ébranla, lançant au ciel, d'une voix formidable, ce cri : « Vive le général Dubourg ! A l'Hôtel de Ville ! »
Chemin faisant, le général Dubourg quitte un moment la colonne et reparait bientôt sous l'uniforme improvisé de général de brigade. Aussitôt on se remit en marche. Le général Dubourg, au moment de revêtir cet uniforme, dit à ceux qui l'entouraient : « Vous le voulez, et moi aussi, quoique je ne me dissimule pas le sort qui m'attend : si j'échoue, l'échafaud; si je réussis, vous verrez qu'on me pendra comme le plus vil des hommes! »
Mais revenons maintenant à sa marche vers l'Hôtel de Ville et à l'uniforme qu'il venait d'endosser; il était d'abord en habit de ville, et l'habit dont il se revêtit fut acheté chemin faisant, chez un fripier de la rue Joquelet, pour la modique somme de quatre-vingts francs.
«Une fois l'habit endossé, nous dit l'auteur du Mémorial de l'Hôtel de Ville, on se remit en marche; il était une heure environ, lorsque nous arrivâmes sur la place de l'Hôtel-de- Villc ; l'accès en était libre; car, bien qu'on eût dit : « les Suisses occupent les quais, » nous ne rencontrâmes ni Suisses ni troupes royales ; les portes de l'Hôtel de Ville étaient ouvertes, offrant le passage au premier pouvoir qui voudrait franchir le seuil ensanglanté. »
L'Hôtel de Ville était complètement vide.
Tournant à droite de la grande salle de Henri IV, M. Dubourg marcha vers le cabinet de M. de Chabrol, qui était la dernière pièce à l'aile nord. Cartons, papiers, paperasses, plumes et poudre étaient entassés pêle-mêle; c'était un fouillis à ne pas s'y reconnaître; la bataille avait passé par là. Le premier ordre donné parle général fut relatif à la protection des monuments français. Le général Dubourg donna un autre ordre moins heureux : celui de substituer un drapeau noir au drapeau tricolore que le peuple avait hissé sur le beffroi. LaFayotte, qui arriva quelques instants après, se bâta d'arborer de nouveau les trois couleurs et de coopérer à l'organisation d'une commission municipale.
Le deuxième anniversaire de la révolution de juillet fut fêté magnifiquement à l'Hôtel de Ville, ainsi que le mariage du duc d'Orléans. C'était en 1837, et déjà, sous la direction de MM. GoddeetLesueur, s'avançaient les embellissements décidés par ordonnance du 24 août 1836, sur une délibération du conseil municipal, en date du 30 avril 1835. L'Hôtel de Ville devint un bâtiment rectangulaire, de 80 mètres de large sur 120 de long, terminé aux quatre coins par des pavillons, et. entièrement isolé. Dans les entre -colonnements de l'ancienne façade furent ménagés des niches. On posa, sous des baldaquins du style de la Renaissance, des hommes célèbres qui appartiennent à Paris par leur naissance, leur famille, ou les emplois qu'ils ont exercés. Dans cette galerie figurent les évoques Lan-
L'HOTEL DE \TLLE.
dry, Gozlin, Maurice de Sully, saint Vincent de Paul ; les prévôts de Paris, Etienne Boileau, Hugues, Aubriot, Juvénal des Ursins, Michel de Lallier, Guillaume Budé, Pierre Viole, François Miron; le lieutenant général de police de LaReynie, et son successeur Marc-René Voyer d'Argensôn, cet homme qui évita l'arbitraire et ht, dit Saint-Simon, le moins de mal qu'il put.
La magistrature est représentée par do Harlay, Jean de La Vacquerie, Mathieu Mole, de Thon ; la philanthropie, par de Monthyon et l'abbé de L'Épée ; la science, par Monge, Buffon. d'Alembert, Lavoisier, Papin, Condorcet; la médecine, par Ambroise Paré; l'enseignement, par Rollin; l'imprimerie, par Robert. Estienne.
On n'a pas oublié, dans cette collection d'éminents personnages, de grands écrivains comme Voltaire, Molière et Boileau. Arouet de Voltaire est né à Chàtenay, aux environs de Sceaux ; mais son père était notaire au Chàtelet et trésorier de- la Chambre des comptes de Paris.
Cette espèce de panthéon est complété par les statues des ministres Turgot et Colbert; du premier maire de Paris et du premier commandant de la garde nationale; du premier préfet. de la Seine, M. Frochot; de Jean Anbry, premier juge consulaire ; du maréchal Catinat; de l'ingénieur Perronnet; des architectes Mansart, Philibert Delorme, Pierre Lescot ; des peintres Charles Lebrun, Lesueur et Gros, et du sculpteur Jean Goujon.
On rétablit au centre de la cour la statue de Louis XIV, par Coysevox. Dans la grande salle du Trône, on répara les deux cheminées monumentales, sculptées avec recherche par Pierre Biard et Théodore Bodin. Les travaux d'ornementation du palais municipal étaient inachevés quand éclata la révolution du 24 février 1848. La possession de l'Hôtel de Ville ne fut point disputée au peuple, et le gouvernement provisoire, y put exercer son autorité précaire et orageuse. La charge de Sylvain Bailly fut alors momentanément rétablie, et l'on vit siéger à l'Hôtel de Ville un maire de Paris, M. Armand Marrast, et son adjoint, M. Bûchez.
Après le 2 décembre 1851, le préfet de la Seine offrit au pré sident de la République un bal, qui fut donné le 4 janvier 1852, et auquel assistèrent des membres du corps diplomatique, les maires des arrondissements de Paris et de la banlieue, et un grand nombre d'officiers généraux. Un orchestre, conduit par Dufresne, était adossé aux murs de la salle du Trône, qu'on nommait encore en ce moment salle de la République. Un second orchestre, conduit par Strauss, appelait les danseurs dans les salons de l'aile méridionale. La grande galerie des Fêtes n'était pas encore terminée.
La décoration de l'Hôtel de Ville a été complétée depuis, et on en vante avec raison la magnificence. M. Séchan a peint, pour la salle du Trône , des figures allégoriques qui personnifient la ville de Paris à son origine, au \ne siècle, sous Louis XIV et de nos jours. D'autres salons, plus ou moins riches, sont ornés de toiles de Léon Coignet, Court, Schopin, Riesener, Landelle. Dans un salon consacré à Napoléon I", est le portrait de l'Empereur par Gérard, et un plafond d'Ingres; dans cette composition, dont les lignes sont compassées et dont l'aspect général est froid, Xapoléon Ier se rend, sur un char de forme antique, au temple de la Gloire et de l'Immortalité; la Victoire dirige ses chevaux; la Renommée le couronne; la France le regrette. Némésis, déesse des vengeances, terrasse l'Anarchie.
La grande salle des Fêtes a 50 mètres de longueur sur 12 mètres 50 centimètres de largeur et autant d'élévation; elle est peinte en blanc et or, et enrichie par M. Henri Lehmann d'une série de cinquante-six sujets qui occupent une superficie d'environ 140 mètres carrés, et contiennent plus de cent quatre-vingts figures, dont les principales ont six pieds de proportion. Il a déroulé dans les pendentifs, sur un fond de stuc blanc, toute l'histoire de la civilisation. D'abord une femme, couronnée de fleurs et d'épis, ouvrant ses bras chargés de fruits et offrant ses mamelles aux enfants qui l'entourent, représente la nature et la jeune humanité jouissant de ses biens.
L'homme combat les animaux féroces. Menacé par un tigre, attaqué par un lion, il enfonce dans la gueule de ce dernier un arbre déraciné ; à ses pieds gît un corps expirant sous l'étreinte d'un reptile. Une femme, effrayée, serre son enfant contre son sein.
L'homme s'assujettit les animaux domestiques. Le chef de
famille marche à la tête du troupeau; il tient la main gauche sur le joug imposé au buffle; de la droite il retient un cheval qui se cabre sous le cavalier cherchant à le dompter.
Les hommes vaquent aux premiers travaux, abattent les arbres, allument le feu, forgent le fer.
L'homme prépare les matériaux destinés i sa demeure; la femme file ses vêtements.
L'homme offre à Dieu son premier sacrifice. Des enfants entourent la victime, tandis que des groupes implorent la protection du ciel.
Voici le pain et le vin ! Des moissonneurs coupent le blé ou chargent sur leurs épaules des gerbes opulentes.
Un jeune bacchant tient des grappes de raisin qu'il élève en riant au-dessus de sa tête; à ses bras sont suspendus un enfant et une bacchante.
Le chant et la poésie naissent simultanément pour accroître la joie des heureux ou sécher les larmes des affligés. L'astronomie interroge les astres; les nautoniers transportent d'un bout du monde à. l'autre les produits de l'industrie. Les machines viennent en aide aux forces humaines; et cependant l'art dramatique émeut les travailleurs. La Tragédie, une hache sanglante à la main, leur raconte les grands crimes; la Comédie, armée de verges, observe l'image de la vie se réfléchissant dans un miroir que lui présente un jeune satyre. Plus loin, des savants sont absorbés dans l'étude et la méditation. La Théologie, environnée de docteurs de l'Église, proclame la vraie foi, et tient la main droite sur l'Évangile, en levant la gauche vers la croix et le calice que portent deux anges. M. Henri Lehmann parait accorder la prépondérance à la foi sur l'examen. C'est en vain que sa Philosophie veille à la lueur d'une lampe et pâlit sur les manuscrits; un enfant, à la figure railleuse, lui ferme, hélas ! le livre de la vérité.
D'autres pendentifs symbolisent la justice, les finances, la guerre, l'épopée et l'histoire, la médecine, la charité et l'enseignement; l'éloquence, l'architecture, la sculpture et la peinture, se fortifiant par leur union; la danse et la musique, l'abondance et la gloire. Tous ces sujets, quoique figurés assez lisiblement par l'artiste pour se passer entièrement de commentaires, sont expliqués par des devises latines ingénieuses et concises : Humanum oritur genus ; Pugnat contra feras: In manu pecmles habet; Laboribus urgetur variis ; Et vestes et tecta parant; Placantur hostia DU: Ditans agricolam messis : Dissipât Evius curas: Concordant carmina plectro; Menses et sidéra signât: Committit pelago rates: Industriel objice acrior; Flet scena ridetque bifrons; Mente hamo numen adit; Confirmât doçtrina fidem: Rerum inquirit causas: Sceleruin ultrix Dea; Res bene gesta dilio; Metitur in orbe omnia; Sic belia ingruunt cruenta; Clio gesta canens; Sanantur medicina morbi ; Virtus Deo proxima caritas ; Permovet, delectat, docet. Très una vigent artes; Ad tibiœ cantus chorea: Diffundit fruges copia; Ostendit ad astra viam.
Sur le fond jaune rehaussé d'or des pénétrations; dans un cadre triangulaire, l'habile artiste a peint des sujets analogues aux compositions principales. Ces personnages sont des enfants dans des attitudes diverses, et livrés à des occupations en rapport avec le pendentif voisin. Ils caressent des lions, lapident des serpents, tettent des chèvres, prient, chantent, boivent ou s'endorment sous les regards d'Hespérus, qui leur verse la rosée. Us sont portés par des cygnes, des panthères, des dauphins, des chimères qui vomissent la flamme. L'enfant du pendentif qui a pour devise: Metitur in orbe omnia, poursuit la solution du problème géométrique. L'enfant qui accompagne l'abondance plie sous le faix des fleurs et des fruits. Toutes ces allégories, d'un beau caractère et d'un beau style, font honneur à l'imagination et au talent de M. Henri Lehmann.
On dit généralement avec Alceste que le temps ne fait rien à l'affaire ; toutefois, il est bon de faire observer que l'artiste a été chargé de cet immense travail le 28 janvier 1852, et prévenu que l'inauguration aurait lieu au mois de décembre. En dix jours, il avait tracé son plan ; en dix mois, il l'avait mis à exécution.
Au nombre des fêtes données par la ville depuis que la décoration de son palais est complète, une des plus belles et des plus importantes fut celle du 23 août 1854, à laquelle assistèrent la reine d'Angleterre et le prince Albert.
Elle a dépassé en beauté et en magnificence tout ce qu'on avait vu jusqu'ici de plus brillant et de mieux ordonné. On avait illuminé et pavoisé la rue de Rivoli dans toute sa Ion-
gneur et une partie des quais. La place de l'Hôtel-de-Ville était entourée de mâts vénitiens surmontés de bannières flottantes et de grandes p3'ramides en verres de couleur. La façade était décorée de trophées, d'écussons, de drapeaux ; les lignes principales, les angles, les saillies de l'architecture, étaient accusées par des cordons de lumière. En avant de l'entrée d'honneur, on avait construit une élégante marquise pour servir uniquement de passage à Leurs Majestés, aux princes et à leur suite.
Le premier vestibule, orné des statues en bronze de Louis XIV et de François I", était richement tendu et orné de fleurs dans tout son pourtour. Dans les fonds, deux orchestres d'harmonie, cachés par les plis des tentures, et composés des premiers artistes, attendaient l'arrivée de Leurs Majestés pour exécuter le Cod save the Queen et la marche de Gounod : Vive l'Empereur!
La grande cour de Louis XIV offrait un éblouissant coup d'œil. Au fond de cette cour, on avait élevé un escalier à double rampe, entièrement à jour, rappelant par le style et le dessin l'escalier de Fontainebleau, et reposant sur un vaste bassin, au milieu duquel se dressaient les statues réunies de la France et de l'Angleterre. Deux autres statues à demi-couchées représentaient la Sein ; et la Tamise versant des nappes d'eau de leur urne de cristal. De chaque croisée pendaient des draperies de velours cramoisi à franges d'or, ornées de monogrammes enlacés de la reine Victoria et du prince Albert, de l'Empereur et de l'Impératrice. Au-dessus de la porte, et au milieu d'un magnifique trophée, brillait le double écusson de France et d'Angleterre.
Sur tout le parcours des Tuileries à l'Hôtel de Ville, une foule immense, avide de voir Leurs Majestés, stationnait sur leur passage, et a fait entendre, des cris mille fois répétés de : Vive la Reine! Vive l'Empereur!
Les visiteurs furent reçus dans le premier vestibule par le préfet de la Seine; M. Delangle, président du corps municipal ; M. Merruau, secrétaire général de la préfecture; les conseillers municipaux et les maires et adjoints des arrondissements de Paris.
Tout le corps municipal précéda Leurs Majestés, et s'arrêta à l'entrée de la salle des Fêtes pour former la haie sur le passage, de la Reine et de l'Empereur.
Le cortège se dirigea ensuite vers la salle des Fêtes, où avait été préparée une estrade recouverte en velours rouge et surmontée d'une couronne , et de draperies en velours rouge et crépines d'or.
A dix heures, l'Empereur ouvrit le bal avec S. M. la reine d'Angleterre; le prince Albert avec la princesse Matbilde, le prince Napoléon avec lady Cowley; le prince Adalbert de Bavière avec M1" Haussmann.
Après le quadrille, l'Empereur, l'Impératrice et leurs hôtes parcoururent les salons de l'Hôtel de Ville au milieu d'une foule empressée.
Deux autres estrades, richement drapées de velours, avaient été réservées à l'Empereur et à ses hôtes dans la salle du Trône et dans les salons des Arcades.
Il y avait à tous les étages, et dans presque toutes les salles où on ne dansait pas, des buffets servis .avec la plus grande profusion. Plus de huit mille invitations avaient été envoyées, dont un grand nombre aux étrangers de distinction. Le corps diplomatique, les ministres, les présidents du Sénat, du Corps législatif et du conseil d'État, les fonctionnaires publics , les officiers français et étrangers étaient en grand uniforme.
Aucun mot ne saurait décrire l'éclat de cette fête, la beauté et la richesse des parures, la satisfaction et la joie qui brillaient sur tous les visages. Les mesures avaient été si bien prises que, malgré l'énormité de la foule, la ventilation a pu être suffisamment entretenue, et la circulation ne. fut pas entravée un instant.
Leurs Majestés se retirèrent vers onze heures et demie, et après leur départ la fête se prolongea jusqu'au matin.